Comment renoncer à Pierre-André Boutang?
Tout Pierre-André Boutang, mort le 20 août lors d'une baignade en Corse, gît dans cette question adressée à Daniel Buren, au beau milieu d'un sujet sur ses fameuses colonnes : «C'est bizarre que ce que vous avez fait au Palais-Royal suscite tellement de réactions : je ne sais pas, les gens croient qu'il y a une espèce de brute nommée Buren qui a débarqué et qui a jeté ces choses...»
Pierre-André Boutang apparut, sans être nommé en tant que tel, dans Notre avant-guerre de Robert Brasillach. L'écrivain fasciste français se souvient de L'Action Française, de Charles Maurras, du benjamin de l'équipe, normalien, agrégé de philosophie, un profil de Bonaparte, qui assurait la revue de presse du quotidien monarchiste et qui avait déjà une progéniture : Pierre Boutang.
Pierre Boutang (1916-1998) fut l'horizon indépassable de Pierre-André Boutang (1937-2008). Mais avec un père pareil, il fallait choisir d'apparentes antipodes : la pirouette plutôt que l'engagement, le sourire et non la fureur, la gouaille opposée au magistère, le partage et jamais l'élitisme, la télévision et surtout pas l'université...
Tant mieux pour la télévision. En voici un exemple qui tient des limbes. Nous sommes en 1964. On reconnaît à peine la voix qui interroge Antonioni. Pierre-André Boutang n'a pas encore cet organe d'ogre débonnaire. Il est dans ses petits souliers vocaux. C'en est d'autant plus émouvant :
Dans les années 1960, outre pour «Les écrans de la ville», il avait travaillé pour «Le journal du cinéma», «Dim Dam Dom», «Bibliothèque de poche» (de Michel Polac). Avec son compère Guy Seligmann, il se lança dans l'aventure de «L'Invité du dimanche», avec des morceaux d'anthologie, comme l'émission avec Michel Simon.
Doté d'une conscience patrimoniale exceptionnelle en un monde dominé par la frime, Pierre-André Boutang participa, dès le début, à une aventure télévisuelle fabuleuse lancée par Jean-José Marchand : «Archives du XXe siècle».
Fort de ses expériences et de ses frustrations, Pierre-André Boutang se fera l'Atlas de la dernière expérience culturelle réelle et totale menée par une chaîne généraliste de la télévision française. Ce fut, il faut le reconnaître, à l'occasion du retour de la droite aux affaires, lors de la première cohabitation. René Han hérita de FR3. Il nomma comme responsable des programmes Yves Jaigu (directeur de France-Culture de 1975 à 1984). Celui-ci confia à Pierre-André Boutang le soin de lancer une émission mythique : «Océaniques».
À partir de 1987, PAB permit la rediffusion de chefs d'œuvre de la télévision (le «Portrait Souvenir» de Proust réalisé par Roger Stéphane, «Les Heures chaudes de Montparnasse» de Jean-Marie Drot, «Mon frère Jacques» de Pierre Prévert...), il lança des documentaires (Gould par Bruno Montsaingeon, carte blanche fut donnée à l'excellent Alain Jaubert), des débats (sur Heidegger ; sur le mythe d'Antigone et le sacrifice d'Abraham où Pierre Boutang et Georges Steiner, penchés l'un vers l'autre, allaient au bout de la discussion).
Il permit un nouveau départ de la collection «Archives du XXe siècle» (Alfred Sauvy, Nina Berberova, Adolfo Bioy Casarès, Roland Barthes, Emmannuel Lévinas, Hubert Beuve-Méry...). Rond de corps, l'esprit fin et pudique, se cachant derrière une magnifique photographie de Robert Bresson, jouant la canaille et le filou pour masquer ses émotions, Pierre-André Boutang ne fut jamais plus heureux, professionnellement, qu'en ce tournant des années 1980-1990.
Il filma son père lisant des poèmes de Catherine Pozzi. Comme il l'avait filmé, en 1978, questionnant, en compagnie de Pierre Naville, Salvador Dali à l'Hôtel Meurice (une discussion entre le philosophe et le peintre s'était engagée au sujet des petites rides autour du «trou du cul»). En voici un (autre) extrait : cliquer ici.
Ensuite, Pierre-André Boutang sera un pilier d'Arte, auprès de Jérôme Clément. Il donnera naissance au magazine «Metropolis», qu'il dirigera, puis co-dirigera. (Metropolis lui rendra hommage sur Arte, à 20h15, les samedis 23 et 30 août).
En 2006, à 69 ans, il ne put éviter le couperet de la retraite. Il continuait à filmer, monter, rêver à de nouveaux projets. Le 27 novembre prochain, jour du centenaire de Claude Levi-Strauss, Arte diffusera un documentaire de PAB réalisé pour l'occasion sur l'anthropologue. Pierre Boutang disait parfois à son grand garçon : «Quand tu auras 80 ans, j'en aurai 100 et je te pousserai dans ta chaise roulante !»
Pierre-André Boutang aimait les rémanences romanesques. L'une de ses plus belles réussites fut «L'Abécédaire de Gilles Deleuze», entrepris avec Claire Parnet, qui avait été très proche de l'un comme de l'autre ; trait d'union intime à propos duquel notre homme aimait à rire, laissant aux cuistres le soin de prétendument penser, analyser, décortiquer. Mais il suffit d'écouter cette introduction de Gilles Deleuze, sur la mort et les archives, pour comprendre la gravité de PAB, passeur infatigable du Styx qui devait finir noyé :
Pour prolonger cet hommage, pour retrouver cet homme qui s'est tu, cet homme qui s'est tué à la nage (le regard effrayé et soudain mis en veilleuse, dans le vague, qu'il avait en parlant d'un frère, moine orthodoxe, mort dans un accident de la circulation en Grèce), pour prendre conscience de la perte d'un fils qui ne verra pas la publication désormais imminente, chez Fayard, des incroyables carnets intimes et philosophiques tenus par son père Pierre Boutang, voici trois passages distraits de l'Ina.
Avec Anthony Perkins :
http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=I00011529
Avec François Truffaut :
http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=I00015280
Avec Michel Bouquet :
http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=I04154745
Et pour finir, le générique d'«Océaniques» (musique de Sibelius et, clin d'œil au Breton Yves Jaigu, un fou de Bassan) :
http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=I04317252








Merci pour cet hommage, j'étais totalement ignorant de cette énorme biographie, mais je me perds dans les noms, je connaissais aussi yann moulier-boutang dont wikipédia me dit que c'est aussi le fils de pierre boutang, sont-ils frères? Si tel est le cas, quelle famille!
Merci.
Oui, j'ai les Montsaingeon - Gould, l'abécédaire aussi, merci à Claire; n'a t'il pas aussi " travaillé " avec André S; Labarthe ?
Je ne sais plus si PAB avait, d'une façon ou d'une autre, aidé à relancer la collection Cinéastes de notre temps d'André S. Labarthe et Jeanine Bazin, mais ce ne serait pas étonnant.
http://www.arkepix.com/kinok/Andre%20S.%20LABARTHE/labarthe_...
Bien à vous,
J'apprends sa mort en vous lisant. Je réapprends sa vie, en vous lisant aussi. Et pas de télé ici, ni le 23 ni le 30, pour une fois je regrette.
Merci Antoine. C'était un bonhomme gigantesque et fragile que j'avais rencontré, apprécié, et dont... je ne savais même pas qu'il était mort. Triste nouvelle. Mais cet hommage que vous lui rendez lui correspond tout à fait. Ses fêlures et sa pudeur. Sa fidélité aussi. Merci.
Bravo pour cet hommage. PAB était un de ces grands honnêtes hommes, d'une culture immense et modeste, d'une intelligence lucide et courageuse, d'une fidélité et d'une droiture exceptionnelles, dont la disparition suscite non seulement le chagrin mais aussi le regret qu'il ne soit davantage connu.
Dans le cadre de mes recherches sur Pascal Jardin (fils de Jean Jardin, chef de cabinet de Laval et père de l'écrivain Alexandre Jardin), j'ai été amenée à rencontrer Pierre-André Boutang. Rares sont les interviewés qui réussirent à me donner le "goût" d'un homme que je n'ai pas connu. PAB fut de ceux là. Je me permets de vous offrir ses mots, pour l'écouter encore et le (re)connaître un peu.
"Nous nous retrouvions à 9 heures du matin à Saint-Tropez quand il n’y a personne. Je me souviens de ces fois où il disait un bon mot que nous devions comprendre, nous, à demi mot. Pascal avait alors une espèce de jappement, de glapissement, de rire qui démarrait vers l’hystérie, et que, très vite, il contrôlait. Son l’œil brillait de manière insensée. Cette incandescence, au bout d’une explosion très vite contrôlée. J’ai toujours eu l’impression qu’il savait où il allait. Il était dans un contrôle de lui-même hallucinant ; il était en représentation et celui qui se regardait l’être tout à la fois. Un Pascal Jardin qui regardait l’autre. Il orientait d’autant mieux ce qui se passait. C’était un numéro qui pouvait être apparemment explosif, un immense regard sur l’autre lui-même. Un rire au bord de la folie, comme Alexandre.
Il était quelqu’un de très désarçonnant. Il disait des choses et son contraire, il parlait à une personne face à lui, qui était moi. Une rapidité d’esprit absolument diabolique. Elle lui permettait d’aller plus loin en provocation. Il n’avait pas besoin de parler, on se marrait ensemble. L’œil s’échangeait et chacun à notre manière : moi je riais en dedans, lui il jappait. On avait le même avis sur l’intelligence ou la connerie des gens, l’amour et l’admiration qu’on leur portait ou le mépris qu’on dissimulait à leur égard ou le fait que c’était des couillons absolus. Ca ne se disait pas, mais on savait l’un et l’autre que c’était vrai. J’avais l’impression qu’il jugeait les gens comme moi. On avait un regard sur le monde qui relevait de la même ironie".
Pierre-André BOUTANG - retranscription ITV du 11 janvier 2006
Merci, il y avait effectivement un cousinage généalogique certain entre le fils du Nain jaune (Jean Jardin, qui dut s'exiler en Suisse après la guerre avant que de jouer, grâce à Couve de Murville entre autres, le père Joseph — mais terriblement sonnant et trébuchant ! — de la droite et du patronat français) et le fils de celui qui se définissait parfois comme un «socialiste féodal» (Pierre Boutang, interdit d'enseignement après la guerre, mais qui devait finir professeur de métaphysique à Paris IV).
PAB et PJ avaient la même «ironie», le même côté «désarçonnant» et les mêmes fêlures, que la lecture de «La Guerre à neuf ans» permet de saisir.
Le 14 février 1998 (je m'en souviens comme si c'était hier) : très émouvant sujet tourné par PAB sur Alexandre Jardin diffusé par Metropolis sur Arte...
Bien à vous cordialement,
L’image de la classe morte de Tadeusz Kantor en entête de votre blog me renvoie à ce que je ressens à la lecture de votre très bel hommage : j’avais oublié, ingrat, que j’avais été un élève de la classe animée par Pierre-André Boutang pendant toutes mes années de jeune téléspectateur. La classe est elle morte ? On va dire que non. Cordialement.
Curieux, n'est-ce pas, comme ce spectacle, «La classe morte» de Tadeusz Kantor (1915-1990 : sur sa tombe, à Cracovie, un bronze la représente aussi), demeure à ce point vivant chez ceux qui eurent la chance de le voir.
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Dans le même ordre d'émotion, il y a Kazuo Ohno (né en octobre 1906 !), qui rendit vivante à jamais La Argentina, aperçue en 1929 d'un balcon du théâtre impérial de Tokyo :
Je me souviens avoir pleuré salle Poirel à Nancy à la fin de l'Argentina. Aux saluts, Kazuo Ohno n'en finissait pas de revivre L'Argentina.
et son refus d'aminer un numéro d'océanique sur Martin Heidegger en 89.
Je ne comprends pas votre intervention, qui relève de l'insinuation et non de l'information, qui exclut au lieu de partager.
Il y a eu, dans «Océaniques» et donc sous l'égide de Pierre-André Boutang, deux débats, en 1987 (les 8 et 14 décembre), consacrés à «Heidegger : la parole et le silence», avec Georges Steiner, Jean-Pierre Faye, François Fedier et André Gluksmann. Ils étaient animés par Michel Cazenave, pilier de France Culture, et filmés par Guy Seligmann. La densité, la richesse, l'émotion de ces échanges me restent très présentes à l'esprit. Que voulez-vous donc dire ? Vous avez certes le droit de ne pas apprécier feu Pierre-André Boutang, mais pourquoi ne pas rendre vos préventions intelligibles ?
Bien à vous,