Safari journalistique à Villiers-le-Bel

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Alors que je finissais à peine mon dernier billet autour du procès des émeutiers de Villiers-le-Bel, je suis tombé sur un article sur le site du Monde et publié en page trois de l'édition de mardi dernier: "La loi du silence règne à Villiers-le-Bel". L'article est signé Luc Bronner. Pour ceux qui suivent un peu cette affaire, c'est cette même signature que l'on trouvait au bas d'un autre long article paru il y a quelques semaines dans les colonnes du même quotidien et titré, de manière tout aussi racoleuse, "Villiers-le-Bel au bord de l'implosion".

Ce dernier était déjà cousu d'approximations et de mises en scène douteuses, notamment la glorieuse entrée du journaliste dans la brousse banlieusarde grâce à l'introduction d'un rappeur qui "fait partie des rares personnalités à pouvoir pénétrer dans tous les quartiers de la banlieue parisienne"(!), et la remise en œuvre de poncifs divers sur le rôle des "grands frères" pour égayer une recension déjà toute empreinte du point de vue des policiers (il s'agissait alors de parler des tensions suscitées par l'arrivée des Unités TErritoriales de Quartier notamment à Villiers-le-Bel). Mais ce nouvel article en date du 9 juillet atteint quant à lui des sommets de mauvaise foi journalistique (enfin c'est le seul euphémisme qui me vienne en tête).

Il reste particulièrement instructif de le lire pour se donner une idée de la mécanique bien huilée qui se met en branle pour préparer le terrain à la mise en scène judiciaire. Bien malin qui pourra distinguer ce qui relève des propos de la juge d'instruction, du procureur de la République (donc de l'Etat), des services de Police (parties civiles), ou de l'appréciation personnelle du journaliste tant ils sont tous à l'unisson :
http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/07/09/la-loi-du-silence-regne-a-villiers-le-bel_1217100_3224.html

 

Ce journaliste n’est sans doute pas particulièrement plus crapuleux que beaucoup d’autres qui se font une niche du thème des « violences urbaines », mais comme tant d’autre il se fait le rouage zélé d’une machine politico-judiciaire qui s’est massivement lancée dans une chasse aux nouveaux ennemis intérieurs. Quand les salles d’audience s’étendent désormais à tout l’espace public (ou ce qu’il en reste) et que les feuilletons judiciaires font l’essentiel de l’actualité quotidienne (le notre, « l’affaire de Tarnac » n’en étant qu’un exemple particulièrement burlesque…), l’occupation du « temps de cerveau disponible » par les journaflics devient un moment clé du processus d’expiation.

Ce journaliste s'adresse -et il n'y peut rien- aux lecteurs du Monde (que cela ait été à ceux de mediapart n'aurait pas changé grand chose à l'affaire). Les"objets" de ces safaris journalistiques n'étant pas vraiment des lecteurs assidus de la presse bourgeoise, tout cela tourne dans le vase clos de l'intelligentsia, des profs, journalistes, politiciens et magistrats, enfin, ceux "qui savent" et qui n'auront que peu ou pas d'éléments à opposer au propos et sans doute pas du tout l'envie d'en savoir plus. 

 

Ces articles du Monde donnent le La d'une procédure qui s'ouvre sous des auspices peu reluisants, empreints d'un racisme à peine voilé, d’un soupçon d'islamophobie, d’un saupoudrage d'analyses socio-psychologiques à deux francs, pour expliquer la "déviance" des individus pointés par l'accusation. Situation familiale, scolaire, professionnelle, confessionnelle, autant d’éléments dont on pourrait croire qu’ils servent (dans la logique de l’instruction) à comprendre un contexte et à adapter une réponse, sont, au contraire, mis en jeu comme autant de circonstances morales aggravantes. Ainsi procède la Justice en tant qu’instance supérieure de moralisation, ainsi est-elle relayée, secondée ou cornaquée (au choix) par la classe politique et les relais médiatiques dominants. J’invite ceux qui penseraient que j’exagère à se taper une après-midi de « comparutions immédiates » dans n’importe quel tribunal correctionnel pour se faire un bon dégivrage de pare-brise. Si dans la majorité des cas vous ne sortez pas avec la furieuse envie de cogner le premier lampadaire venu en imaginant y voir la tête du proc’ de service, éventuellement celle du juge, voire encore celle de l’avocat commis d’office, alors il y a peu de chance que nous puissions jamais nous comprendre. Ça fait mal… et je ne parle pas que du lampadaire.

On a beau penser qu’on a beaucoup évolué et que nous sommes collectivement devenus beaucoup plus subtils qu’auparavant, il suffit de se remettre le nez dans les choses du passé pour voir que tant de choses ne passent pas. Et si le mépris et l’oppression ne passent pas comment voudrait-on que la colère, la violence sociale, elles, passent ?

Pour ne prendre qu’un exemple, ce texte de 1854 cité par Mike Davis dans son livre sur la prolifération actuelle des bidonvilles (Le pire des mondes possibles –2006), montre assez que la représentation des dites « zones de relégation » se suivent et se ressemblent à quelques précautions stylistiques près :

« Des sauvages, clame le révérend Chapin dans Humanity in the City, non pas dans de lugubres forêts, mais sous les lumières des lampadaires, et sous les yeux des policiers ; avec des massues et des cris de guerre fort semblables, et des vêtements aussi extravagants et des âmes aussi brutales que n’importe lequel de leur semblables des antipodes (…)»

(inutile de préciser qu’à cette époque les populations des quartiers de Londres dont il est question sont, en écrasante majorité, blanches).

 

Je vous laisse le soin de goûter, le discernement de notre journaliste du Monde, spécialiste ès-jungle urbaine…

 

«(…) L'enquête témoigne aussi des difficultés d'intégration des accusés. La plupart avaient déjà été condamnés pour violences et vols. En dehors d'un "chef de caisse à Lidl", un supermarché discount, les cinq hommes sont tous sans profession. Le seul à disposer d'un diplôme a atteint le niveau BEP. Quatre des cinq accusés sont issus de familles polygames. Abou K., par exemple, est le deuxième enfant d'une famille de neuf. "Ses parents ont divorcé en 1996 pour permettre à son père d'épouser sa deuxième femme, avec laquelle il a dix enfants", note le juge. Son demi-frère, Adama, ancien médiateur dans la cité, surnommé "le shérif", est le sixième de cette seconde fratrie. Le magistrat relève aussi que l'épouse d'un des accusés n'a pas pu être auditionnée par les policiers, celle-ci s'étant présentée "vêtue entièrement d'une burqa dont elle refusait de dévoiler le haut pour permettre la vérification de son identité". »

 

Dans les pages « Culture » de la même édition du monde on trouve un autre article, apparemment sans lien avec le précédent, signé lui aussi de Mr Luc Bronner (qui a décidément toutes les cordes à son arc). Il s’agit d’une présentation élogieuse du rappeur Larsen, celui qu’on nous dit être un des rares « à pouvoir pénétrer dans tous les quartiers de la banlieue parisienne ». Simple retour d’ascenseur à celui qui, après s'être vu proclamer médiateur de choc entre les jeunes et le gouvernement, sert de guide à notre journaliste pour s’introduire à Villiers-le-Bel, et lui donne l’occasion de débiter le même tissu d’inepties que s’il était resté entre son bureau et le commissariat… avec, en supplément, le cachet du reporter « de terrain » et la caution d’un rappeur « resté proche de la rue ».

http://www.lemonde.fr/culture/article/2009/07/09/larsen-rappeur-de-proximite_1217158_3246.html

 

Enfin et pour couronner le CV de notre cher reporter de l’extrême, le journal le Monde lui accorde un entretien maison, le propulsant derechef au statut d’expert des émeutes urbaines, espérons au moins que tous ses efforts lui auront valu une promotion, a minima une augmentation !

Précisons que monsieur à été gratifié du prix Albert Londres, justement pour son « travail » sur la jeunesse des banlieues ce qui laisse espérer quelques autres morceaux de bravoure d’ici à l’épilogue du procès et au fil des explosions sociales diverses qui ne manqueront par de survenir…

http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/07/13/dans-les-quartiers-les-jeunes-seuls-contre-tous_1218409_3224.html

 

 

Le résultat du premier procès est tombé aujourd’hui, vendredi 17 juillet. Il fait la une du vingt heure de TF1 à côté de l’annonce de l’appel du procès Fofana. Tout est rôdé. Les jugements ont parfois été plus durs que les réquisitions, souvent équivalents… on parvient même à faire dire à un des avocats de la défense qu’on a voulu des « peines exemplaires » pour bien leur faire comprendre "qu’ils ne bénéficieraient d’aucune indulgence" !  On en profite pour dûment annoncer le prochain acte, le procès des présumés tireurs, entre une intervention de la représentante du syndicat de police local et les propos tronqués d’une mère en stress de voir son fils se faire embarquer pour un an de prison à l’issue de l’audience.

Tout va bien.

 

Voici la dépêche qui rend compte des décisions de la cour :

http://tempsreel.nouvelobs.com/depeches/societe/20090717.FAP4663/villierslebel_entre_un_et_trois_ans_ferme_pour_dix_jeun.html

 

 

 

 

Merci.
Rien à ajouter.
On parle des condamnations de ces jeunes gens à des peines lourdes de prison frerme en omettant de souligner que la mort de deux autres jeunes peut nuire gravement au contrôle de ses émotions. Que l' indifférence eût été crapuleuse.
Je ne sais que dire d'autre.

Confirmation du fonctionnement du trio police-justice-presse, état civil de naissance des futurs terrorismes. Point de chômage en vue dans ces corporations.
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No comment donc, si ce n'est pour dire que ce n'est surtout pas une raison de ne pas poursuivre vos intéressantes analyses.

Pas de chomage dans la presse !!! Vous habitez sur quelle planete bjm ? Pour critiquer le journalisme, autant ne pas utiliser une pratique qu'on lui reporche.

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Excellent billet.
Ci-dessous une réaction collective et unitaire face aux dérives policières:
Appel du Collectif Liberté, Égalité, Justice (CLEJ)

Face aux dérives policières, mobilisons-nous !

Mercredi 8 juillet, alors que des militants et des habitants solidaires d'un quartier montreuillois manifestaient contre l'expulsion d'un squat, la police a fait usage à plusieurs reprises de tirs de flash-ball, blessant cinq personnes, dont un jeune homme qui a perdu un œil, venues soutenir pacifiquement les squatteurs.
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Depuis 2005, ce sont pas moins de sept personnes qui ont perdu un œil dans les mêmes conditions, dont cinq pour la seule année 2009. Des syndicats et associations avaient dénoncé en novembre 2007 ces pratiques, alors qu'un lycéen nantais avait été visé à la tête par la police lors d'une manifestation et y avait perdu son œil droit.
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La Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) a plusieurs fois dénoncé l'usage inapproprié de cette arme par la police et la note de service adressée en mai dernier par la Direction centrale de la sécurité publique à ses directeurs départementaux quant à ses règles d'utilisation semble très largement ignorée, voire bafouée.
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Il est urgent de rétablir un fonctionnement de nos institutions policières conforme aux engagements internationaux de la France en matière de droits et libertés. Cela suppose de rompre avec un discours des pouvoirs publics qui non seulement incrimine les militants comme des délinquants ou des coupables potentiels, les exposant fréquemment aux coups de matraque et aux grenades lacrymogènes, mais encore avec des pratiques qui aboutissent à couvrir les dérives ou les brutalités policières, y compris lorsqu’il s’agit des dommages irréversibles causés par l’utilisation de ces armes dites « à létalité atténuée ».
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Les organisations soussignées exigent qu'une enquête présentant des garanties d’indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics soit menée sur ces derniers incidents à Montreuil, comme pour l'ensemble des affaires impliquant l'usage abusif et inconsidéré des tirs de flash-ball. En l’espèce, elles demandent l’ouverture d’une information judiciaire afin que toute la lumière soit faite sur les circonstances de cette scandaleuse affaire. Elles demandent également que des poursuites soient engagées lorsque les responsabilités des agents et de leurs autorités donneuses d'ordre ont été établies. Elles exigent que l'usage des armes de type flash-ball ou taser soit soumis sans délai à un moratoire.
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Les signataires s'insurgent contre une dérive continue et permanente des pratiques policières en matière de sécurité publique. Ces dérives sont constatées et dénoncées tant par la Cour Européenne des Droits de l’Homme que par des organisations internationales ou nationales :
¨ contrôles ou interpellations au faciès,
¨ délit d’outrage,
¨ gardes à vue abusives,
¨ usage humiliant des fouilles à nu (assorties d’une « inspection anale »),
¨ menottage abusif, méthode d'immobilisation dite de « décubitus ventral »,
¨ abus de la perquisition,
¨ atteintes au libre exercice des journalistes.
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Il est inacceptable que la police, dont le principal objet est d'assurer la sécurité des personnes, puisse être perçue, en raison de certaines de ses pratiques, comme une menace.
Ces dérives policières tendent à s’inscrire dans un contexte particulièrement inquiétant d’intimidation de l’expression sociale et militante : multiplication des poursuites pour outrage et rébellion, instrumentalisation de la Justice aux fins de répression de la contestation, sentiment d’impunité concernant les brutalités policières...
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Signataires de cet appel (comptez et pointez les "absents...):
Organisations signataires :

- associations :
Association Française des Juristes Démocrates (AFJD)
ATTAC France
Ligue des Droits de l'Homme (LDH)
« Souriez-Vous-Etes-Filmé-es ! » (SVEF)
- mouvements et partis politiques :
Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA)
Parti Communiste Français (PCF)
Les Verts
- syndicats :
Confédération Française Démocratique du Travail – Finances de la Gironde (CFDT-Finances de la Gironde)
Confédération Générale du Travail - Protection Judiciaire de la Jeunesse (CGT-PJJ)
Confédération Générale du Travail - Pénitentiaire (CGT-Pénitentiaire, UGSP)
Fédération SUD Education
Fédération Syndicale Unitaire (FSU)
Solidaires Unitaires Démocratiques - Santé/Sociaux (SUD-Santé/Sociaux)
Syndicat des Avocats de France (SAF)
Syndicat de la Magistrature (SM)
Syndicat National de l'Ensemble des Personnels de l'Administration Pénitentiaire (SNEPAP/FSU)
Syndicat National des Enseignants du Second degré (SNES/FSU)
Syndicat National de l’Enseignement Supérieur (SNESUP/FSU)
Syndicat National des Personnels de l'Education et du Social - Protection Judiciaire de la Jeunesse (SNPES-PJJ/FSU)
Syndicat National Unitaire des Collectivités Locales, de l'Intérieur et des Affaires Sociales (SNU-CLIAS/FSU)
Syndicat National Unitaire des Instituteurs, Professeurs des écoles et PEGC (SNUIPP/FSU)
Union Syndicale de la Psychiatrie (USP)
Union syndicale Solidaires
- autres structures :
Agir ensemble contre le Chômage ! (AC !)
Appel des appels (AdA)
Appel des 39 – La Nuit Sécuritaire
Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (CEDETIM)
Collectif « Nous refusons la politique de la peur »
Comité de défense des libertés fondamentales contre les dérives sécuritaires (CODELIB Saint-Nazaire)
Comité Européen Droit, Ethique et Psychiatrie (CEDEP)
Mouvement Politique d’Education Populaire (M’PEP)
Réseau féministe « Ruptures »
Réseau Stop Précarité
Témoignage Chrétien

Quelle est ton expérience de la vie dans les quartiers populaires?

J'y vis.

Ma question s'adressait à Benjamin.
Ceci étant dit, Velveth, le XII ne me semble pas le quartier le plus sensible (pour parler politiquement correct) de la région parisienne.

Tu te trompes. Vas te balader à 300 mètres de la Place Daumesnil, le long des voies SNCF et reviens me dire...

Cela dit, j'aurais du dire "j'y ai vécu" puisque désormais je demeure non loin d'Aligre. Dont acte.