La biometrie au collège, l'éducation à la surveillance du citoyen

En 2004, les industriels de micro-électronique (Gixel) publiaient leur Livre Bleu conseillant au gouvernement de faire accepter la biométrie par le conditionnement des plus jeunes et prescrivant une « éducation dès l’école maternelle ». On y lisait que pour "placer l’Europe au top niveau mondial en sécurité des personnes, des biens, sécurité de l’État et des frontières, protection contre le terrorisme", et parce que "la sécurité est très souvent vécue dans nos sociétés démocratiques comme une atteinte aux libertés individuelles, il faut donc faire accepter par la population les technologies utilisées et parmi celles-ci la biométrie, la vidéosurveillance et les contrôles. Plusieurs méthodes devront être développées par les pouvoirs publics et les industriels pour faire accepter la biométrie. Elles devront être accompagnées d’un effort de convivialité par une reconnaissance de la personne et par l’apport de fonctionnalités attrayantes ...l’éducation dès l’école maternelle, pour ( que) les enfants utilisent cette technologie pour rentrer dans l’école, en sortir, déjeuner à la cantine, et les parents ou leurs représentants s’identifieront pour aller chercher les enfants." (1)

Ce écrit, fugitif, puisqu’il ne fut pas repris dans les éditions postérieures du GIXEL, en dit long sur la stratégie économique et le modèle de société que nous propose l’utilisation de ces nouvelles technologies et des appétits économiques qui y sont associés.

La biométrie est l’une des dernières techniques d’identification personnelle par utilisation de la comparaison des empreintes dactyloscopiques ou du contour de la main et ne peut pas être dissociée de l’histoire de cette technologie et de son idéologie panoptique. Le corps devient un critère de gestion de la population. Dès 1871 Quételet fait paraître un ouvrage " anthropométrie ou mesure des différentes facultés de l’homme " où il classifie les différentes morphologiques de l’individu pour permettre son identification . Cette nouvelle technique naît d’ailleurs dans un contexte politique précis qui au cours des années 1830 voit naître diverses idéologies comme celle de Lombroso et de Gall qui en matière de criminologie estime pouvoir déterminer le criminel né à la forme de son crane...ou bien Emile de Girardin, qui en 1836, envisage " que chaque citoyen s’acquitte de ses obligations en créant dès sa naissance un livret figurant l’intégralité de son identification ( police d’assurance, identité, livret de famille,...) . La recherche est celle de la création d’une norme au delà de laquelle l’individu sera considéré comme un potentiel suspect...En1882 Bertillon crée un système d’identification en utilisant et systématisant la pratique du portrait de face et de profil. Il va profiter de la vague de repression qui suivit la commune de Paris ( 1871) pour constituer une énorme base documentaire de portaits des prisonniers, alors que cette pratique était prohibée avant ces évènements car "elle constituait pour les détenus une aggravation de la peine non prévue par la loi et un moyen de plus d’empêcher un retour au bien ".. Mais il fallait bien mettre en fiche les dangereux révolutionnaires !!!...Le bertillonage va être popularisé dans toutes les polices de l’époque et sert encore maintenant.....Il est bientôt concurrencé puis complété par les empreintes dactyloscopiques........En Europe cette technique d'identification restera l'apannage des polices judiciaires et de fichiers de délinquants, mais, à partir des années 1920 le Brésil, le Chili, l'Uruguay, la Bolivie, le Paraguay, le Pérou genéraliseront cette technique à l'ensemble de tous les citoyens, «  pour préserver leur droit à l'identité face à l'immigrant venu d'Europe , cohorte de bandits de grand chemin débarquant sur les plages les plus libres de la belle Amérique »....(2)

Si la biométrie emprunte un peu des deux techniques; catégorisant les individus par le contour de la main elle peut être complétée par les empreintes dactyloscopiques ou les caractéristiques de l'iris de l'oeil... L'essentiel est que les usagers acceptent ce contrôle pour qu'ensuite la technologie évolue.

Dans les collèges, la biométrie nous est présentée sous sa forme de contrôle du contour de la main sous divers aspects pratiques: il faut faciliter la vie des collégiens qui perdent souvent des cartes de cantine, améliorer la prédiction du nombre d'élèves qui restent à la cantine chaque jour, etc.... Autant de prétextes technocratiques qui ne tiennent pas longtemps lorsque l'on conçoit que l'école doit être la voie vers la citoyenneté et la responsabilité qui implique que l'élève soit responsable de ses actes et aussi de ses affaires personnelles y compris ses cartes de cantine.... Quant à la gestion de la cantine, autant dire que la mensualisation de l'abonnement de cantine enlève tout argument...

Alors quoi, ce ne serait qu'un simple gadget dans la perspective de l'extension d'un marché de la surveillance que les professionnels espèrent juteux.?

Pas seulement car lorsque l'on observe la mise en place graduelle de la loi sur la prévention de la délinquance qui fait de l'absenteïsme scolaire l'un des critères de saisine du Maire et du Conseil Général puis de la suspension des allocations familiales. L'on voit que la biométrie sera un vecteur puissant d'information en temps réel de ces autorités pour la mise en place de contrats parentaux d'éducation...Que restera t-il à l'éducatif, à l'intervention sociale dans les cas de crise adolescente ou simplement de précarité des parents...?.

Ce risque réel tente d'être encadré par le CNIL ( Commission Nationale Informatique et Libertés), qui pour une fois devance les stratégies commerciales des entreprises de sécurite. Dans son avis du 8/12/2007 la Cnil rappellequ'au terme de la loi informatique et libertés de 2004, elle dispose d’un pouvoir d’autorisation expresse des dispositifs biométriques. Elle a souhaité préciser, dans un guide rendu public les principaux critères sur lesquels elle se fonde pour autoriser ou refuser le recours à des dispositifs reposant sur la reconnaissance des empreintes digitales avec un stockage sur un terminal de lecture-comparaison ou sur un serveur. L'utilisation de cette technologie doit rester exceptionnnelle . En 2007, sur 602 traitements biométriques examinés par la Commission , 53 reposaient sur la reconnaissance des empreintes digitales avec enregistrement de celles-ci dans une base de données : 21 ont été refusés, 32 autorisés (les 549 autres traitements concernaient essentiellement des systèmes de reconnaissance du contour de la main). Plus d’une centaine de dossiers sont toujours en cours d’instruction. Toutefois, par avis du 27 avril 2006, la CNIL validait la simplification de déclaration de fichier biométrique par contour de la main.

 

C'est dire que le projet en cours dans le département de l'Hérault n'est qu'un début et même s'il est stoppé actuellement, la gestion automatisée des cantines scolaires va se généraliser et affiner sa mise en oeuvre et s'étendre à la gestion automatisée du temps de l'élève pour justifier dans un discours gestionnaire la suppression de postes ( CPE, erncadrement) dans le. (3) établissements. L'annonce de Luc Ferry concernant la suppression des RASED doit être mis en parallèle, le suivi éducatif des enfants en difficultés ne sera plus confié a des professionnels mais à des gestionnaires"du temps réel" qui distribueront des sanctions financières et des contrats parentaux d'éducation au terme de savants recoupements de fichiers.

L'éducation républicaine ne mérite t-elle pas mieux? En tout cas il faut relire de toute urgence Michel Foucault, à la lumière de son explication de la société contemporaine devenant une gestion biopolitique de la masse humaine, l'individu n'est plus un sujet mais fait partie d'une masse a gérer...(4)

Gilles Sainati

parent d'élève,

co auteur de la décadence sécuritaire la fabrique edition octobre 2007

 

Quelques références:

1) http://bigbrotherawards.eu.org/Livre-Bleu-du-Gixel-les-BBA-republient-la...

2) Armand Mattelard «  La globalisation de la surveillance. Aux origines de l'ordre sécuritaire La découverte septembre 2007

3) http://www.libertysecurity.org/article982.html

4) Michel Foucault Naissance de la biopolitique Gallimard / Seuil Paris 2004

 

 

 

Merci de nous rappeler tout ceci et de nous tenir au courant de ce qui se fait en ce domaine. Je coche votre blog dans ceux à lire.

Du point de vue technique : les oreillettes bluetoth donnent déjà une allure de cyborg à bon nombre de citoyens. La prochaine étape pourrait consister à greffer une puce directement au cerveau ( ça me rappelle lourdement un roman de Dan Simmons...où l'homme sert finalement de réseau informatique). Ce qui simplifierait beaucoup la reconnaissance de personne (localisable en temps réel à 10cm près)...

Adieu liberté... Bonjour sécurité...

Votre billet est une alerte nécessaire et merci pour vos pistes de réflexion et d'argumentaire.
Je pense qu'il devait être diffusé largement parmi les parents d'élèves et les enseignants car dans beaucoup d'établissements où la présence des adultes est de plus en plus réduite dans la communauté scolaire, ce type de "réponses" est parfois défendu par les proviseurs et intendants comme une "facilité gestionnaire" !

J' étais hier à un colloque où il était question de Michel Foucault, du pouvoir psychiatrique et du pouvoir judiciaire. De nombreux intervenants ont pointé les transformations de notre droit pénal que révèlent la généralisation du fichage, le suivi socio-judiciaire et la rétention de sûreté. Ils évoquainent la substitution de la "notion de dangerosité" au concept de responsabilité. Notre pénalité deviendrait actuarielle et s' attacherait à cibler des population à risque qu' il s' agit de neutraliser par des méthodes pro-actives (la rétention de sûreté en est pour le moment la réalisation la plus aboutie). On s' intéresse moins aux actes et à la responsabilité (droit pénal issu des lumières) qu' aux potentialités des individus ou groupes stigmatisés comme dangereux. Les actes de ce colloque (Robert Badinter, Jean Danet, Frédéric Chauvaud, Claude-Olivier Doron, Denis Salas...) doivent être publiés prochainement dans Philosophie Magazine. (merci pour votre billet).

J'ai appris de ma fille le weekend denier que son collège a fait installer un dispositif biométrique à la Cantine. Pour pouvoir y accéder et manger, l'élève doit poser sa main sur un écran où ses informations biométriques sont préalablement enregistrées... Sans que je dise quoi que ce soit, ma fille trouvait cela étrange, démesuré... Tout ça pour aller à la Cantine, lieu de rassemblement, convivial... C'est tout simplement choquant. Mais comment faire face ? Comment faire comprendre que cela n'a rien de normal, quand la politique est de le rendre "normal" ?

Je pense que concernant la biométrie dans les collèges , nous avons constitué un collectif départemental dans l'Hérault en moblisant FCPE, LDH, CGT,ATTAC..SUD...et en bénéficiant d'un reseau structuré de la diaspora libertaire ( CNT, AL, etc.) .. puis nous avons demandé au conseil général PS de bien vouloir nous expliquer sa politique éducative.........car c'est le conseil général qui finance ce type de projet.
La collecrtivité locale a retiré son financement à la biométrie et nous avons pu avoir le soutien de qq élus en pleine compagne sénatoriale.
Enfin ce collectif met en place des actions d'informations ......je pense en toute hypothèse qu'il serait utile pour toute actioin de se rapprocher de la FCPE,mais il faut que cette résistance prenne de l'ampleur pour lutter contre les marchands de biométrie scolaire
GS

Je trouve très intéressant d'avoir accès à ces informations. Si on le disait sans preuve, on risquerait de nous dire que nous sommes adeptes de la théorie du complot...
Et je suis contente de constater que la lucidité et la détermination peuvent faire reculer, au moins localement, ce spectre.
Ne faudrait-il pas s'unir sur une échelle plus grande, via le net, pour lutter contre l'avancée rampante de cet avenir orwellien, avec puces électroniques et contrôle de la personne?