Crise alimentaire : quand les commentaires font vivre les articles
Samedi 10 mai dans la matinée, on recensait un peu plus d'une centaine de commentaires d'abonnés sur la série que Mediapart a consacrée durant toute la semaine aux nouvelles crises alimentaires dans le monde. Un ensemble de huit papiers, étalé sur cinq jours, en écho à un état des lieux des «émeutes de la faim», dressé quelques semaines plus tôt. L'envie d'y voir un peu plus clair face à cette «explosion de la question de la faim», pour reprendre l'expression de l'économiste Pierre Salama, était venue aux premiers jours d'avril - il a fallu un mois pour la concrétiser. Et aujourd'hui, une centaine de commentaires donc (d'une taille moyenne de huit à dix lignes), dont quatre dessins. Une fois la série passée, que reste-t-il de ces écrits ?
Reconnaissons qu'au fil des jours, les interventions des uns et des autres ont fait bouger les contours de la série, élargissant les enjeux, politisant les grilles de lecture, regrettant tel ou tel choix. Certains ont apporté leur expérience de terrain, précieuse, comme Iris Deroeux nuançant l'article sur l'Inde «sauvée» par sa Révolution verte : «Les sols du Pendjab (Nord de l'Inde, région agricole) sont tellement infectés de pesticides (...) qu'il est dangereux de boire l'eau», précise-t-elle, avant d'enchaîner sur le malaise profond de la paysannerie indienne. Plus bas dans la page, Iris trouve du renfort auprès de Sherkan. Ce dernier propose à la lecture des extraits engagés d'«un article de Devinder Sharma, chercheur à New Delhi et analyste en politique agroalimentaire», inquiet de l'influence de l'«agro-business US» en Inde.
D'autres ont partagé leurs compétences sur des sujets particulièrement techniques. D'après SebRac, si les agrocarburants ont aggravé la crise alimentaire, «c'est avant tout parce que les choix stratégiques, concernant les plantes (...) n'ont pas été judicieux». Avant de se lancer dans un passage en revue méticuleux des précautions à prendre pour que, selon lui, la production d'agrocarburants ne se fasse pas contre celle d'aliments. Exemple : «la possibilité de produire non seulement des agro-carburants mais aussi d'autres sous produits à partir des "déchets" - par exemple tourteaux de colza pour l'alimentation animale».
Ailleurs, d'autres interventions. Il y a ceux qui militent pour la reconnaissance d'un droit universel à l'«accès à la nourriture» (George Hervé, en réaction aux pages du livre d'Amartya Sen) ou pour la taxation d'une partie des flux financiers alimentant la spéculation (SebCrac, après l'article sur les investissements financiers dans les céréales). Ceux, nombreux, qui ne décolèrent pas contre les grandes institutions internationales, en partie responsables de la crise actuelle, dans le sillage de l'entretien avec Philippe Chalmin, qui dénonce les «larmes de crocodile» du FMI.
Ceux que la spéculation ne laisse absolument pas indifférents (Les spéculateurs «sont-ils des charognards qui savent et assument ce qu'ils font ?», se demande Serdan). Ceux qui proposent des liens auxquels nous n'avions pas pensé, comme Sherkan (encore), sur les agrocarburants (ici). Ceux qui exigent plus de précisions, quitte à poser des colles au journaliste légèrement désemparé (ainsi des questions de Fantie B. et Pénélope sur la stagnation des cours du sucre, toujours en attente de réponse, mais j'y travaille, c'est promis...).
Ceux qui, assez héroïques il faut le reconnaître, refusent de faire des agrocarburants la cause de tous les maux, au nom de la complexité du désordre actuel (Olivier Borraz : «Ma question : qui a intérêt à ce genre de simplification ? Comment de telles simplifications en viennent-elles à s'imposer ?»). Ceux qui montrent des dons de voyance redoutables (mes préférés), comme Spartel, qui rappelle jeudi l'importance des travaux de Sen sur la famine, la veille exactement de la publication sur le site d'un des textes de l'économiste. Ceux qui conseillent, enfin, leurs auteurs de référence (Michel Griffon par exemple, recommandé par Simnon).
Et si tout cela ne suffisait pas, il reste la jungle, dense et imprévisible, du Club. Où l'on découvrira notamment les conséquences de la catastrophique récolte 2007-2008 des arachides au Sénégal, sur le blog d'Oliv92, depuis Franfort (ici). Ou encore un texte sur Amartya Sen et la théorie de la famine, en écho au dernier article de notre série, écrit par Franck Lirzin, jeune économiste basé à Londres (là).
Très bon week-end. L.








Marie-Anne Kraft
Encore bravo à Ludovic Lamant pour ses analyses éclairées !
Médiapart, la presse comme on l'aime !
Superbe travail mettant en oeuvre la fertilisation croisée entre journalistes et abonnés. Chapeau bas !
Pour moi, c'est le sujet qui ne quitte pas mes pensées et qui ne le quittera hélas pas pendant longtemps.
Comment des êtres humains , décideurs politiques, économiques, ou actionnaires, qui se piquent par ailleurs de culture etc. peuvent-ils en arriver à affamer des millions de personnes, et supporter cela?
Ne peuvent-ils pas grâce à leur culture imaginer ce que c'est que la faim absolue, la faim quotidienne, la terrible culpabilité des parents qui ne peuvent rien proposer à leur enfants et parents âgés ?
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A quoi bon la culture, et "l'intelligence" (et je n'ose même pas parler de la science) quand on en arrive à ces extrémités : ne pas vouloir changer un système qui produit ce genre de conséquences. Ne pas vouloir tenter de chercher des changements, voire des améliorations : parce que quoi ? Qu'on y perdrait quelques plumes ? quelques privilèges jouissants ?
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Ma grand père, petite paysanne bretonne, a connu la faim. Non pas une faim absolue, mais une faim quotidienne, celle de l'unique tartine du midi, avec du beurre "gratté", tartine prise dans la cour par tous les temps car les instituteurs refusaient aux élèves le droit de rentrer dans la salle de classe se chauffer un peu.
Ces instituteurs là (1920), et les notables de l'époque (dont le curé du village venant réclamer la dîme dans ces familles) ont des héritiers dans notre monde contemporain.
Un Fond de Pension, c'est à dire un ensemble de gens comme vous et moi, met son argent dans les mains de financiers en leur donnant pour mission de veiller à ce que ce capital d'argent épargné produise des intérêts. Ces financiers, sur le marché des capitaux, voient une opportunité de faire des bénéfices en spéculant, par exemple, sur le prix du riz (forte demande mondiale). Pratiquement tout se passe comme si des volumes importants de riz étaient achetés par ces financiers. Comme il y a moins de riz "disponible" sur le marché, son prix augmente. Les financiers le revendent ensuite en se faisant un joli paquet de gain: les retraités du fond de pension sont contents, leur argent produit! En attendant, dans les pays pauvres, ce prix du riz, devenu artificiellement plus élevé, conduit une population à la famine. Conclusion: "l'affameur", c'est vous, c'est moi...Comprenez-vous?
Pour ceux qui en doutent encore, voilà bien une brillante démonstration du journalisme participatif, dont Mediapart est le pionnier, et auquel nous sommes heureux et fiers de contribuer. Merci
Un curé disait à ses ouailles : ne jalousez pas les riches, ils ont le souci de leur argent...
Je ne sais si cet article a déjà été cité, mais Antoine Bouët a publié un article fort intéressant sur "Telos", qui relativise quelque peu la responsabilité de la production des biocarburants :
"Le développement de la filière agro-carburant est un élément contribuant à cette crise alimentaire, mais certainement pas l’élément majeur"
http://www.telos-eu.com/fr/subscriptions/taxa?q=node/1081
Oui, merci d'avoir pu faire partie de cette expérience journalistique qui montre que participatif ne rime pas avec "grand n'importe quoi" ! Merci donc, en espérant que ce ne sera qu'un début. Il y a encore mille choses à inventer pour faire de MédiaPart un grand journal d'information.