De la décapitation comme véhicule (baroque) du désir.
Judith décapitant Holopherne, Caravage,1598 (Gallerie nationale, Rome)
(Le tableau apparaît ici tronqué en sa partie gauche,droite pour nous, - personnage de la vieille femme qui attend avec un sac pour emporter la tête -)
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D'autre peintres avaient déjà peint le sujet - Botticelli, Michelange - mais ils avaient situé l'action juste après l'assassinat, lorsque Judith emporte la tête de sa victime. Caravage va où personne n'est allé.
Il semble vouloir toucher aux limites du représentable, c'est bien un défi de peintre. Il ne fera pas école et ce thème ne sera traité de cette façon qu'une ou deux fois après lui, par Artemisia Gentileschi quelques vingt ans après, à Naples et par Valentin Bologne.
Tout est énergie ici. Regardez ! la lègère cambrure de la jeune femme pour s'assurer stabilité, ses bras blancs tenus dans l'effort mais pas raidis, les seins qui pointent et tendent la cotonnade, le geste net qui fait jaillir la source rouge.
Tout est lumière ; les blancs se répondent par deux : le blanc du drap froissé, lit de plaisir, lit de mort, et en écho le blanc du bustier de la femme. Les rouges également se font écho de haut en bas : le rideau drapé dans une folie décorative et le sang qui gicle.
Tout est mouvement : geste de Judith saisi dans son suspens mortel, mains d'Holopherne qui ne peuvent plus s'accrocher à rien et attrapent à peine le drap, rideau voluptueux qui roule son velours au dessus de la scène, ciel d'orage de théâtre. Mouvement intime, secousse, provoqués par cette proximité inouïe entre la mort et le plaisir de la matière.
Car tout est matière aussi : le corps, la peau qui prend la lumière, le cou et sa béance, le sang, la bouche ouverte, les draps et les tissus. On touche avant de voir ; il y a possession brutale des choses - spectateur qui prend ou qui est pris ? - Possession et captation grâce à cette lumière associée au mouvement.
C'est incandescent, rapide, irrépressible et furtif comme l'éclair ou le désir.







kairos
Et les visages, puisqu'il s'agit de de décapitation... La terreur et la vertu... Le regard appliqué de l'une et l'abandon du vaincu à l'effroyable de l'autre... Tout est matière, comme vous le dites.. parce qu'ici tout est lumière? et que tout se voit...
Tout se voit, Kairos, et d'une certaine façon tout se dit par le fait que Caravage interroge le rapport bien/mal (pour dire vite) alors même qu'il semble glorifier la vertu, celle de Judith. Mais en montrant le corps dans l'indécence de la cruauté subi, et cet abandon dont vous parlez, il trouble le regard et l'empêche d'être univoque (et édifiant).
kairos
N'y aurait-il pas ce passage de la panique résignée de la victime à la folie froide de l'exécutrice, Et c'est cette froideur quasi administrative qui terrifie davantage que la plaie sanglante? Il aurait une perte du regard par sa fixité même chez Judith? Un aveuglement qui permet de voir l'impossible du meurtre?
Je suis assez d'accord, Marielle, rien ici n'est univoque, et horreur et plaisir, cruauté et désir, revanche et abandon semblent intimement mêlés... Mais je vois plutôt la mise en scène de fantasmes que du "rapport bien/mal interrogé". Pour moi le "bien" et le "mal" sont des valeurs morales et sociétales ou philosophiques que j'ai du mal à superposer avec le psychisme intime des individus, leurs pulsions, leurs fantasmes... D'où d'ailleurs mon silence sur le fil suivant le billet de Monika où les deux niveaux me semblaient trop se mélanger sans que j'arrive à l'exprimer. Au moins Caravage nous fait sortir du bois et réagir ! L'ombre et la lumière....
Oui, oui Grain, je pense aussi qu'il faut laisser la morale à sa place. Raison pour laquelle j'ai essayé d'y parler ...
Ici si j'ai parlé de ces 2 catégories, c'est pour montrer le jeu de significations possible entre le sujet biblique que traite le Caravage, et qui est justement très connoté par le "triomphe de la vertu", et la manière excessivement troublante de ce peintre. Du coup, les niveaux jouent ensemble et empêchent ce côté édifiant de la peinture (celle qu'on voit à l'oeuvre dans le tableau de Bologne plus bas).
Sortez du bois, j'aime bien.
"Pour moi le "bien" et le "mal" sont des valeurs morales et sociétales ou philosophiques que j'ai du mal à superposer avec le psychisme intime des individus, leurs pulsions, leurs fantasmes... D'où d'ailleurs mon silence sur le fil suivant le billet de Monika où les deux niveaux me semblaient trop se mélanger sans que j'arrive à l'exprimer." Chère Grain de Sel, vous exprimez là ce que le billet de Art Monika et celui de Marielle ensuite tentent d'interroger, c'est-à-dire le rapport fonctionnel, je dirais, entre les processus de la morale et les processus inconscients, comment ces choses ne peuvent être coïncidées, mais interrogées dans leur rapport, d'autant plus si on s'accorde à l'origine pulsionnelle de la morale telle que Nietzsche nous l'a enseignée. Sujet très complexe qui ne peut se développer ici dans son ampleur, mais qui a eu le mérite de vouloir l'actualiser quand, dit-on, un retour du réel dans sa forme événementiel révèle la dégradation de tout processus de représentation. Je ne pense pas que ces billets sur le Mal et le Bien tentent une superposition, mais de penser justement en terme atmosphérique ou comment dans un climat les éléments se déchaînent entre eux. Il n'y a pas de coexistence linéaire, mais une co-habitation de plusieurs espaces à penser et c'est en ces termes que cela a été interrogé, du moins c'est ainsi que je l'ai vu, tant les voix qui s'y sont mêlées était toutes singulières.
Et c'est aussi ce à quoi nous emmène cette peinture de Caravage.
Je pense que vous avez raison, Stéphane. Il y a forcément de l'interaction entre tout ça et c'est très complexe... Par ailleurs, honnêtement, je n'y connais rien. C'est juste le Caravage qui m'a fait réagir parce que j'y voyais des tas de choses... mais bien au-delà des simples notions de bien et de mal ! N'y voyez rien de plus ! Bien à vous...
Oui Grain, vous avez bien raison, il y a tellement plus ! c'est cet échange-là qui m'intéresse ....
Et moi aussi j'éprouve le besoin d'interroger et de tracer des lignes de démarcation, je trouve qu'on n'est pas allé assez loin dans le débat, acceptant un peu vite, sans assez d'examen, la référence au bien et mal dans le domaine de la psyché et de son "travail". Il me semble qu'on peut creuser plus ...
Je sens Marielle que tu as une idée précise, non ?
Mmmmm ! quel flair, amico ! en fait c'est davantage sur l'autre fil (du mal) que je voudrais "creuser" car je trouve que le goût d'en débattre est un peu timide encore ...ou alors c'est moi qui aime trop la controverse !
Et ici j'aimerais encore lire des "regards" sur ce tableau ....
Marielle, ce qui m'intéressait dans le Fil de mon Billet, c'était bien plus que ce Grain de Sel et vous, en dites. Et le Fil est bien plus riche et moins timide que ce que vous en dites !
Les gens ont dialogué de façon très intéressante.
Ce qui m'intéressait prioritairement, c'était l'AUTRE et l'atteinte à l'autre, et aussi les ravages que fait, dans la pensée politique et la pensée en général, l'infiltration de concepts psychanalytiques mal digérés, plaqués, déplacés de leur lieu originel.
Il est vrai que l'esthétisme du mal ne m'intéresse pas vraiment, ou même vraiment pas.
Nos objectifs, nos questions, nos références ne sont pas les mêmes.
Et ce débat va devenir de plus en plus ardu, avec des controverses inévitables.
Salutations à vous ;-)
Je viens justement de relancer les choses chez vous Art !
Ne parlez peut être pas "d'esthétisme" du mal (ce qui sent bon la complaisance) à propos de cette peinture ; vous savez, dans son époque, ce qu'a fait Caravage était tellement risqué du point de vue des idées de la peinture qu'il en a bavé vraiment, ce n'était pas un débat intellectuel de salon, Caravage s'engageait beaucoup. D'une certaine façon, il y a des points communs avec Pasolini ..
La question du mal et de l'atteinte à l'autre (et des diverses conception de l'autre, du bien, du mal ...) nous est enseignée beaucoup par les arts, non ? et ce depuis l'antiquité. C'est pourquoi je trouve intéressant de confronter les sciences humaines avec ce qu'en disent / montrent les artistes (je ne parle pas de rigolos comme tel ou tel chanteur qui est juste dans le moove de l'époque - ceci est un débat, mais un autre).
Ce n'est certes pas de Caravage que je parle quand j'évoque l'esthétisme du mal, mais des discours que l'on tient sur sa peinture et son désir. Certains de ces discours me dérangent, quand ils sont trop connotés d'une psychanalyse lacanienne outrepassant son champ.
J'ai dit sur mon Fil que les écrivains nous apprenaient plus que les psychologues sur la psychologie et j'ai beaucoup travaillé sur les rapports entre écriture et folie, au demeurant. Donc, vous prêchez une convertie ;-)
"des discours que l'on tient sur sa peinture et son désir. Certains de ces discours me dérangent, quand ils sont trop connotés d'une psychanalyse lacanienne outrepassant son champ"
C'est quoi ?
Quand est-ce qu'il y a dépassement du "champ" ? Je pose vraiment la question car c'est là aussi que ça m'intéresse.
"des discours que l'on tient sur sa peinture et son désir. Certains de ces discours me dérangent, quand ils sont trop connotés d'une psychanalyse lacanienne outrepassant son champ"
Il y aurait donc un champ réservé, duquel une lecture psychanalytique serait exclue ? Au nom de quoi, au juste ? Il me semblerait dommage, au contraire, de se priver de cet éclairage.
Sauf à vouloir enrichir(?) le tristement célèbre "Livre noir de la psychanalyse". Mais bon... à chacun ses options.
Hop ! vous avez rajouté une bricole : la "controverse" est ce moment stimulant pour nous, où on se creuse la tête, alors c'est bien, non ?
J'ai bien compris que nos références ne sont pas les mêmes mais justement là est l'intérêt, c'est d'ailleurs le sens de mon dernier commentaire chez vous. Et puis nous pouvons mettre en regard des choses, examiner ce qu'il en est ici ou là ...
Je pense qu'il faut par exemple clarifier ce qu'il en est de l'inconscient et de la posture de celui qui travaille avec et la distinguer sans doute de celle du psychologue ...Qu'en pensez-vous ? cela peut nous aider ....
Je vais aller lire un peu ce que Lacan écrit sur l'éthique de la psychanalyse (il y a un séminaire) ...
" l'infiltration de concepts psychanalytiques mal digérés, plaqués, déplacés de leur lieu originel."
Qui digère mal, qui plaque, qui déplace ?
Et oui ! au fait qui "digère mal ..." ?
Intéressant d'observer ce que la référence à la psychanalyse produit parfois comme effets ; on dirait qu'il s'agit d'une théorie qu'il faut ranger au grenier. Un peu comme si je déclarais que telle partie de la physique nucléaire était à fourguer au rebut.
Au moment où on se gargarise d'inter-disciplinarité, pourquoi s'en priver ? On peut croiser, comparer, apprendre ....
Vous avez raison, votre façon de dire ouvre une autre perspective.
En même temps, on ne peut oublier que la victime résignée, fut d'abord le jouisseur qui s'apprêtait à une nuit d'amour. Et l'on devine de quel renversement Caravage nous parle, outre celui du rapport de force !
J'aime bien votre mot "froideur administrative", mais si froideur il y a, le corps de Judith n'en est pas pour autant "refroidi" si je puis dire. Serait-ce alors le moment d'une autre inversion ? qui objective qui désormais ?
Et le regard de Judith est fixe, vide d'émoi (vous avez remarqué également ces petites rides d'expression qui froncent son front ? c'est absolument génial !), car c'est d'autre chose que d'émoi dont il s'agit, non ?
kairos
Judith n'est pas une captive, une prisonnière, elle vient d'elle-même affronter le monstre dans son repaire, dans son sanctuaire! Elle agit déterminée, pure volonté... Elle vient pour tromper le désir de l'autre... Comme jouir de rendre la jouissance impossible... Et, puisqu'elle est au-delà de la jouissance, elle peut tout voir de ce qui ne se passe pas: l'étreinte érotique! Deviendrait-elle, par raideur appliquée, une sorte de "phallus" fantasmé, qui jouit infiniment de ne pas jouir? D'ailleurs, le corps de Holopherne est renversé, agité, comme aurait pu l'être celui de Judith... Serait-ce alors l'hallucination d'une scène d'amour primitive, qui se cache dans le meurtre? La dé-monstration d'un Surmoi terrassant la Concupiscence barbare, pulsionnelle? Et entre les deux, il n'y aurait personne... La peinture serait "personne": la matière et les couleurs de l'invisible, de l'infigurable? Excusez-moi, si je me suis un peu perdu en route...
OUI, oui, je vous suis, au moins jusqu'à ce mot "qui se cache dans le meurtre".
je suis plus sceptique sur l'hypothèse du sur-moi .... J'opterais volontiers (mais là c'est "mon" interprétation et vous savez sa grande fragilité !) pour cette figure inversée du phallus que vous proposez au début. Ou alors, je dirais, non pas "sur-moi", mais toute puissance fantasmée en miroir - Judith comme miroir de la puissance virile à désormais à terre. La puissance ne se partage pas (la jouissance non plus) ! elle ne peut qu'alterner de camp.
Et la peinture ? c'est peut être l'oeil ouvert sur autre chose parce que justement, très ouvert, sans discours anémiant (ce que je suis en train de faire !!! et c'est tout le jeu !)
C'est un trésor de paradoxes, ce tableau (comme tous les tableaux puissants).
Je pris mon déjeuner sous mon berceau de chèvrefeuille et lus le livre de Judith et je jalousai la fureur d’Holopherne le Gentil et la royale femme qui lui trancha la tête, et jusqu’à sa belle mort.
« Dieu l’a puni et l’a livré aux mains d’une femme. »
La phrase m’a frappé.
Combien peu galants sont les juifs, pensai-je. Quant à leur Dieu, il pouvait aussi choisir une expression convenable, en parlant du beau sexe.
« Dieu l’a puni et l’a livré aux mains d’une femme », me répétai-je à moi-même. Quant à moi, que pourrai-je bien faire, pour qu’il me punisse ?"
La Vénus à la Fourrure, Leopold von Sacher-Masoch, traduit par Raphaël Ledos de Beaufort, Éd. C. Carrington, Paris, 1902.
Stéphane, est-ce un hasard que vous citiez Sacher-Masoch ? je viens de l'évoquer sur le fil de Art M. La boucle est bouclée.
Non, c'est une rencontre télépathique. ;-)
Je le citais ici quand tu en parlais là-bas.
Stéphane, en matière de mise en scène (je pense à Sacher Masoch), le tableau (comme beaucoup) se pose un peu là !
Si tu regardes ce tableau, qu'est-ce que tu regardes ? !
C'est très difficile pour moi Marielle. Pourquoi ? Parce que le Baroque fait parti des éléments à côté desquels je suis passé pendant très longtemps. Non par goût, mais par refus d'une certaine partie de moi même je dirais. Et puis il y a plusieurs Baroque, mais on a plus souvent retenu, par exemple en architecture, celui de Bernini plutôt que celui de Borromini pour lequel je m’accorde plus. Je me sens un peu nu là. Une mise à jour encore en cours celle-ci !
Donc, oui je regarde, c’est ce que je fais en ce moment, beaucoup, je regarde mais j'ai du mal à dire encore. Je regarde en silence. Mais j’accepte de prendre cette occasion que tu m’offres pour me lancer.
Ce que je vois ici en tout premier lieu c'est le fond sombre et les corps qui proviennent de cette profondeur, de cette obscurité.
Ensuite, ce qui me saisit c'est le caractère pétrifié du corps d'Holopherne. Pétrifié sans en réduire le mouvement, je dirais même le contraire. C'est un arrêt sur image, une suspension du mouvement qui en révèle toute l'intensité. Le mouvement ne s'évanouit pas, il ne cesse d'être là au contraire, dans son essence même.
On pourrait même dire que tout part de là. Le visage d’Holopherne est comme un nœud qui répond d’ailleurs parfaitement au nœud du drapé derrière, au niveau du visage de Judith. Comment ça se construit ce mouvement ici ? Je ne l’ai pas saisi tout de suite, mais si on part du nœud formé par la tête d’Holopherne, on remarque l’étrange prolongation de part et d'autre entre le bras de Judith qui tient les cheveux et celui d’Holopherne appuyé sur sa main qui, elle, vient faire retour sur le bras tenant l’épée à travers la lame. Il se forme ici une boucle incroyable, qui, lorsqu’on l’a découverte, ne cesse de mettre en mouvement le geste.
On remarquera fort justement la posture de Judith comme l’a très bien décrite Kairos qui répond à la torsion d’Holopherne par une légère inflexion, cambrure qui lui assure un geste précis. Je retiens comme toi les petites rides du front qui marque cette précision cruelle.
Donc, je suis obsédé depuis par ce nœud et cette boucle. Tout est là il me semble. Comme tu le dis, matière et mouvement. On pourrait trouver là l’image du fonctionnement du désir, machine désirante. Mais je bloque sur la symbolique. La décapitation comme vole du phallus comme le suggère Kairos ?
Dans cette boucle, on aboutit encore ici, non pas à la jouissance, mais bien à la suspension du jouir, au désir-là.
Édité :
Ton titre serait donc une traduction parfaite, le désir véhiculé, le désir énergie, flux, véhiculé à travers cette suspension du jouir. J'aime beaucoup ce titre.
Formidable ce que tu as vu sur la boucle et le noeud, j'ai regardé le tableau encore autrement !
Boucle et désir ??? Et précisons; désir, non pas - désir de - ..., désir comme mouvement, et là on trouve en effet la boucle : le désir n'est-il pas ce mouvement qui "te" lance vers l'objet (du désir), qui te met en mouvement autour de l'objet (du désir) insaisissable, mouvement qui t'ouvre, qui te bascule. Ce n'est que pur mouvement. Et trop souvent on pense "désir" comme "désir de".
En fréquentant un peu plus la peinture (et le baroque en particulier), c'est cela que j'y ai vu, ce culte du mouvement, du "jamais-là-où-tu-crois-que-c'est". C'est d'une richesse incroyable.

Tiens voilà, un autre tableau - Valentin Boulogne, peu d'années après Caravage( qui prend le sujet comme Caravage (montrer la décapitation, ce qui est rare je l'ai dit), à mon avis, y'a pas photo ! Comme tu le dis, chez Caravage le mouvement vient de ce sentiment d'apnée ; ici, plutôt de la fixité, et une sorte de représentation forcée, théâtrale du mouvement (le bras de l'homme). Caravage nous laisse fasciné peut être, capté (y'a un billet à faire sue le mot "fasciner" d'ailleurs ...), l'autre nous laisse "plat", encéphalogramme plat !
Je ne sens aucun désir dans cette peinture.
J'y vois la pulsion de mort à l'état pur, remarquablement saisie dans toute sa dureté inexorable et effrayante.
J'y vois l'image de la femme mauvaise, castratrice, qui tue, sourcils froncés, appliquée et tendue vers son acte de mort. La femme ici incarne l'atteinte suprême à l'autre.
J'y vois l'homme victime, dont les yeux expriment l'indicible de la souffrance et de l'angoisse.
La peinture est magnifique. Mais terrible.
Oui Art, je comprends, mais si vous regardez la peinture comme une mise en scène (thème éminemment baroque, mais toute création est une représentation, n'est-ce pas !), vous quittez alors la vision littérale et le tableau vous ouvre à un autre jeu des significations :
par exemple le jeu des inversions : la cruauté n'est plus du côté d'Holopherne - la vertu (Judith) fait couler le sang et c'est ça que Caravage montre, à la différence de tous les autres peintres ...
Bref, tout ça pour vous dire que je prends de plus en plus la peinture comme ensemble de signes, et ça nous fait voyager formidablement dans tous les sens ......
Merci infiniment, Art et Stéphane d'avoir joué le "jeu". Et imaginez-vous que je m'étais posé la question à moi même sur ce fil, et je ne m'attendais pas à des réponses !
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édité : le désir peut bien sûr s'entendre comme désir du peintre, désir de peinture ....
Je n'ai vu que très peu de films ou BDs ou tableaux japonais, mais c'est tout-à-fait ce que votre interprétation évoque pour moi:
L'érotisme à la japonaise, étroitement lié à la mort, au sang et à la violence
(d'après le peu que j'en sais au hasard du peu que j'en ai vu),
contrairement au "nôtre" qui aurait plutôt tendance à avoir peur de la mort, ou au moins à le prétendre.
Oui Axel, vous avez raison, souvent l'érotisme joue au bord de la mort (on voit bien en quoi la sexualité renvoie paradoxalement à la vie et à la mort) et les japonais le racontent (souvenons-nous de L'empire des sens !), mais les baroques aussi. Et les artistes du XXème aussi bien sûr (voir par exemple les 2 artistes affichés dans mon papier sur le mal.)
L'âne béotien que je suis ne comprend pas bien où est le désir chez ces deux personnages. Sûrement ailleurs dans le tableau ?
Elle n'a en effet pas l’air d’être à la fête, la jeune dame qui tient le couteau à découper la viande froide comme un archet de contrebasse. A voir la tête (la sienne) qu’elle nous fait, on comprend mieux pourquoi les bourreaux portaient souvent cagoule. L’homme dont le sang jaillit sous un angle si bizarre, bourreau surpris d’être devenu victime, n’a pas trop l’air de s’amuser non plus, et on peut le comprendre, mettez-vous à sa place. Peut-être auriez-vous alors plus d’empathie pour la poule au pot ou le cochon. C’est pas la même chose ? Ah bon.
A comparer avec les Saint Jean Baptiste en tête de veau qui viennent de n’avoir plus rien à craindre leur danseuse éperdue d’amour.
Peut-être la vieille qui attend que l’affaire soit dans le sac boude-t-elle moins son plaisir, pourquoi nous avoir privés de sa vue ? Mais je m’interroge surtout sur le Gentil Organisateur qui se drape de velours rouge, vengeur masqué ou son représentant représenté.
Béotien, béotien, hum !
Je ne pense pas forcément à la mise en image du désir des personnages, mais plutôt quelque chose qui révèle "du" désir (voir plus haut ce que je dis à Art et Stéphane) : du côté des personnages on a plutôt le couple énergie / anéantissement. et debout/couché, armé/désarmé ...
Mais on peut penser aussi à l'enjeu de cette peinture pour Caravage, c'est un peu ça que je regarde, son désir de peintre à l'oeuvre et sa traduction plastique.
Car enfin, la peinture donne à voir une fable (si elle est figurative) mais elle donne surtout à voir de la peinture - matière, couleur, lignes, zones, ...La peinture parle d'elle même tout en racontant éventuellement quelque chose (mais ça ce n'est pas spécifique, le roman raconte ...), la peinture nous montre l'acte du peintre et sa façon.
Vous avez raison je crois de pointer ce rideau : où est Dieu ? dans le rideau (pantin de théâtre, deus ex-machina) ? dans le bras armé ? ....
Bon résumons..
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La Dame dit qu'elle va lui faire lui perdre la tête.
Le Monsieur (se demandant qu'est ce que cette pauvresse à l'arrière plan fout avec un sac Carrefour recyclable à 0,10 € à la main), opine du chef
La Dame opine elle (le N° 7 avec la virole si pratique pour pas que la lame rentre dans le manche) aussi.
Le Monsieur à le temps d'être dépité dix fois (d'ou le mot déca-pité) de ce qui lui arrive.
La Veille retourne chez Carrefour avec son sac recyclable à 0.10 € :" parce que "bon sang de bonsouaire, j'avons point qu'ça à foutre et qu'en ce moment y le 3pour2 sur les arrosoirs. Faut k'en profite au cas ou j'aurais un jardin"
Le Monsieur dépité débouche du rhum (aucun rapport avec Jean-claude Gaudin) mais s'en met partout en voulant boire au goulot. Il gache pour son malheur dix verres
La Dame lui fait remarquer que depuis dimanche c'est l'heure de l'étêté.
Fin -
(Fin du vaudeville - décors de Roger Hart, costumes de Donald Carwell)
C'est aussi ça ! un petit côté "tête en l'air" devant les femmes, et qui rend acéphale en bout de nuit.

Bonjour Marielle Billy,
Sacrée méditation !
Le tableau du Caravage atteint à la révélation mystique.
La bouche ouverte, les yeux révulsés, le bras crucifié, toute la masse musclée et lumineuse du corps d’Holopherne parlent de révélation.
Dieu enfin l’a touché.
Il a payé très cher pour atteindre ce stade d’ extase.
Judith lui a été envoyée pour cela.
Judith fut l'arme de Dieu : grâce à qui sa séduction fut aveuglante et fatale, grâce à qui son énergie ne s’évanouit pas devant l'épouvantable à commettre, grâce à qui sa main put sortir le couteau et trancher le cou de taureau de l’homme sans que ses yeux ne se ferment ni de crainte, ni de dégoût.
Le drapé rouge de la tenture prête à couvrir la scène est comme le terrible cri de triomphe de Dieu.
IL a libéré son peuple du tyran.
La jouissance de Judith n’est que celle de Dieu et son front ridé atteste du poids pesant de la main du Créateur.
Interdit de faire sans LUI, de l' oublier même cinq minutes.
Même quand notre jouissance intime est en jeu.
Vieille histoire que celle-là.
Dans ce cas, il ne s'agirait plus d'extase mais d'épectase. L'arme de Dieu, la jouissance de Dieu, le sacrifice demandé par Dieu, le sang répandu pour l'holocauste, etc. Toute la symbolique de l'Ancien Testament, le livre rouge de Yahvé...
Et si je rajoute ici qu'un des sens de "épectase", c'est la mort accidentelle pendant l'orgasme ..... on mesurera le génie de la langue ...
Merci Lalul.
MG2, prolongement nécessaire que le vôtre, dont le sujet, dévoilé quelques messages plus haut, est ici développé par vos soins.
J'aime cet effet mille-feuille de certains fils de blog ! en peinture c'est plus que nécessaire.
Les voies du seigneur sont impénétrables ...et vous avez raison de pointer ce regard ouvert. Beaucoup de "choses" ouvertes sur ce tableau !
Marielle, vous avez lu 'Le Jeu des décapitations' de l'écrivain cubain José Lezama Lima ? Le mot 'baroque' revient beaucoup chez ses commentateurs (à propos aussi de son roman fleuve 'Paradiso'). C'est un ancien souvenir de lecture, dont j'ai presque tout oublié, sauf qu'il fut grand, plein de très éblouissantes visions sans doute. C'est d'ailleurs souvent pour le meilleur qu'une oeuvre sait se faire oublier, pour revenir au plus fort du temps. Cela dit, je regrette bien de ne plus retrouver ce livre (composé de cinq nouvelles) dans ma bibliothèque car le fameux décollement, je l'avoue, ne me dit pas grand-chose en lui-même. Bien sûr, c'est sa représentation que vous voulez saisir ici, pas l'idée, pas la tête sur les épaules. Et à ce propos, j'aime beaucoup le détournement en forme de plaidoyer pour les arts 'viscéraux' qu'en fait Masson, dans son 'Acéphale'.
Pas lu ce cubain ! Patrice, vous avez bien souligné cette affaire de "tête" qu'on perd / tranche /dépose ...et le "travail" de subversion