Sept Thèses sur la Poésie de Serge Pey

SEPT  THESES  SUR  LA  POESIE  DE  SERGE  PEY

 

 

         I )  Serge Pey est un poète hermétique.  Non que ses poèmes soient obscurs ou incompréhensibles,  mais ils sont secrets,  et renvoient aux grandes traditions occultes du passé :   le Tarot,   la Sorcellerie,  et surtout l’Alchimie, cette science magique   inventée,  selon la légende,  par Hermes Trismegiste.  C’est à travers  les arcanes du tarot qu’il dialogue avec l’esprit d’Octavio Paz,  en tirant de ses manches tantôt  l’Etoile,  tantôt le Soleil,  à moins que ce ne soit le Diable ou la Maison-Dieu.   Ses vers sont,  comme ceux d’André Breton auquel il rend si souvent  hommage,   de l’ « alchimie liquide ».  L’esprit de Nicolas Flamel et de sa bien-aimée Pernelle plane sur ses voyelles et chacune de ses consonnes a été fondue dans un fourneau au service de l’oeuvre au noir.   Ses performances poétiques sont des rituels mystérieux,  qui relèvent du sacré profane,  sinon de la profanation.

 

         II)  Serge Pey est un poète subversif.    La révolution permanente court à travers ses poèmes,   et les spectres de Emiliano Zapata et  Leon Trotsky  -  parfois incarné dans sa petite nièce Veronica Volkoff -  hantent  ses aubes.  Si  « la poésie crée des guérilleros lucides à la mesure du desespoir »,   il est un de ces francs-tireurs toujours à la recherche de  « solstices protestataires ».   Son oeuvre est inspirée par une haute idée de la liberté,  qui n’est pas celle du marché,  mais  de l’amour fou et de l’insurrection libertaire de 1936 à Barcelone.    Adversaire irréconciliable de la litterature académique ou bureaucrate,  il est de ceux qui croient,  avec obstination,  que  « le chemin de la libération est toujours celui d’une fête ».    Son plus fervent désir c’est que ses poèmes contribuent à  « faire basculer le monde ».   Adversaire féroce du « capitalisme absolu de l’empire »,  il oppose sans cesse  « l’animisme de la poésie »  contre  « le monothéisme du marché ». 

 

         III)  Serge Pey est un poète matérialiste.   Plusieurs de ses poèmes sont inscrits dans la matière noueuse et organique des  bâtons de bois,  comme si les paroles étaient  des plantes grimpantes,  des orchydées ou des lianes tropicales.  Ses lectures de poèmes s’accompagnent de la manipulation amoureuse des Fruits Rouges de la Terre,   des Pommes d’Or  (tomates),  dont l’odeur,  la consistance,  le jus coloré vont – littéralement - imprégner ses vers.  Des rossignols mécaniques chinois accompagnent le poète de leur chant,  comme des musiciens en fer forgé.   Des fourmies,  des oiseaux,  des papillons s’invitent au cérémonial poétique.   Les mots ont la consistence de la pierre, la transparence du cristal,  la durété du diamant,  l’éclat de l’or,   le fil aiguisé du couteau. 

 

         IV)  Serge Pey est un poète romantique.   Son rêve d’avenir puise  son inspiration dans les cultures du passé,  les civilisations disparues,  les paradis perdus.   Il se souvient des  troubadours de Provence,   des rituels autour de Mixcoatl,  dieu aztèque du ciel et des étoiles,   des parades de l’escrime chévaleresque,   des athanors alchimiques de la Renaissance,   des girations des derviches tourneurs,  des incendies dans les anciens châteaux  au bord du lac,  des poèmes de Nezahualcoyotl.    Tout cela lui sert de munition pour son arme préférée,  le  « revolver aux cheveux blancs » (Breton),  avec lequel il n’hésite pas à tirer, à bout portant,  sur « les coyotes de la poésie des banques ».   L’enjeu n’est pas un rétour au passé mais un détour par les cultures pré-modernes,  au service d’un futur émancipé,  d’une utopie à venir.

        

V)               Serge Pey est un poète érotique.    Il n’y a pas de poésie,  écrit-

il à Octavio Paz,  sans amour,  « sans la langue des mains et des yeux » qui caresse tendrement les cheveux,  les lèvres,  le corps de l’être aimé.   Comme Leon Trotsky,  amoureux fou de Frida Kahlo,  lors de quelques soirées d’été de 1938 à la Casa Azul de Coyoacan.    Tirant simultanement les arcanes de la Papesse et des Amoureux,  Pey  rend hommage à Sor Juana de la Cruz,  dont les poèmes  « de chair et d’érotisme,  de spiritualité amoureuse,  de caresses incarnées » sont ceux d’une femme troubadour.  La poésie est  « amour de l’amour »,  brûlée de l’intérieur par une flamme que rien ne peut éteindre.  Elle peut aussi prendre une forme plastique,  comme dans les fascinants petits dessins érotiques qui ornent certains des bâtons qui poussent dans la forêt de symboles du poète. 

 

VI)           Serge Pey est un poète surréaliste.   La force énigmatique et

étincellante de ses images,   la quête passionnée du merveilleux qui les inspire,   le désir et le gouffre,  la lampe et la tempête,   tout chez lui conduit à cette recherche alchimique de l’or du temps dont parlait l’auteur du Poisson Soluble.    D’ailleurs Pey  ne fait pas mystère de son afiliation,  son adhésion aux émotions et aux aspirations  du surréalisme.   La bouleversante cérimonie en hommage à André Breton qu’il a organisée devant sa tombe  au Cemitière des Battignoles dans un mémorable 500 avril 2004,  n’est qu’une des manifestations  de cette profonde   affinité éléctive  avec le mouvement fondé par le poète au chiffre 1713.   Comme à Octavio Paz,  le surréalisme,  « dans son baiser sans retour »,   lui a  « mordu la langue » et arraché les lèvres.

 

VII)        Serge Pey  est un poète unique.   Toutes les definitions ci-dessus

sont nécéssaires mais parfaitement insuffisantes.  Il est impossible de le faire entrer  dans une quelconque catégorie,  classification ou noménclature.   Il est sui-generis,  il est singulier,  il est différent,   son oeuvre ne ressemble à rien d’autre.    Il  a inventé une nouvelle forme d’écrire,  inscrire,  déclamer et pratiquer la poésie.  Il faudrait parler de sergepeysme,  mais ce  néologisme ne figure encore dans aucun léxique,  dictionnaire ou encyclopédie.   Il a fui les auto-routes de la littérature,  les avenues goudronnées de la culture ,  les voies à sens unique de la pensée,   les impasses de l’art moderne et/ou postmoderne,     pour ouvrir,  dans les forêts de la montagne,  son propre sentier.  Ce chemin est en pente raide,  mais il permet d’atteindre les hauteurs de l’hurlevent,   d’où un paysage immense s’offre au régard du voyageur ébloui.

 

 

         PS :  Les mots entre guillemets sont des citations de textes ou poèmes de Serge Pey.

 

 

Michael  Löwy

Directeur de recherches (émérite)  au CNRS

 

Une rapide bibliographie SVP? Et merci de cette découverte...

Serge Pey est un indien qui apparait sous un toit de Toulouse, muni de son bâton de pluie, et scande la relation avec un casque d'or.