Du temps où l'internet était un média froid : salut et fraternité à F. J. Ossang

Quand j'ai évoqué ces notions de «média chaud» et «média froid» dans mon dernier billet, je n'ai pas immédiatement pensé* à la galaxie McLuhan. Cette fameuse théorie de l'après-guerre d'une sphère technologique communicationnelle est-elle désormais à ce point si englobante qu'elle en devienne paralysante, si proche de nos faits et gestes, et pensées, qu'on ne puisse plus en juger qu'en trouvant matière à la tenir à distance?

 

Mais dans mon précédent billet mon propos était double et ne se voulait surtout pas descriptif d'un état de l'art de la science ou de la technique (j'en serais bien incapable, fût-elle communicationnelle, fût-ce sur la Toile et en particulier ici à Mediapart). J'essayais de retracer ce qu'il nous appartient d'en faire, de cet état de l'art.

N'empêche, à l'échelle d'une société, c'est une question sacrément décisive, que celle de se donner les moyens de cette juste distance qu'implique une discussion sur des valeurs instauratrices, et non édictées comme un codex sociétal de quelque origine contrôlée (et incontrôlée, par nous).

L'art offre sur la question de la valeur un point de vue radical et décisif parce qu'il émane chaque fois d'une pratique spécifique. Précisément, parce que l'art n'est pas à la société ce que la valeur ajoutée est à l'économie.

 

Silencio-2.jpg

 

(Silencio, de F. J. Ossang)

 

L'art n'est pas une valeur ajoutée. La preuve par l'image et les mots.

 

F. J. Ossang :

«Cette histoire de medium chaud / medium froid vient de McLuhan.

Media chauds : Lecture / Cinéma – qui focalisent toute l'attention...

Media froids : Téléphone / Télévision – qui autorisent une activité subsidiaire...»

 

Parce que la valeur est dans l'œuvre, pas dans sa réception sociale, une œuvre n'existe, justement, que par sa capacité à sortir des conditions de sa production.

 

F. J. Ossang :

«L'internet ressortirait à mes yeux du medium froid – mais cette époque turbine le medium tiède à tous les étages... dans l'art de fabriquer plus d'oubli que de mémoire.»

L'oubli, ce serait le «tout-numérique» ?

 

F. J. Ossang :

«Je suis pour le moment rivé à l'argentique, tant que la pellicule existe encore...»

La mémoire...

 

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(Ciel éteint!, de F. J. Ossang)

 

F. J. Ossang :

 

«S'éteindre avec un bruit de couleur

qui monte son drap

selon que la paupière s'allonge

ou crispe sa lueur mise

(au féminin)

C'est le soir dans la mort du monde.

Je m'endors avec la neige -

dans la plaine électrique

(après des murs)

où le noir tombe.

Bas, puis mort.»

 

La preuve par les images et les mots :

Silencio (prix Jean-Vigo 2007) a été tourné en 16 NB (voir la première image reproduite à l'intérieur du billet), Vladivostok en S-8 NB, Ciel Eteint! en 35 NB (voir la troisième image reproduite à l'intérieur du billet) – les 3 finalisés en copies 35...

Ces films passeront à la Cinémathèque française puis sur France 2 en février 2009 (6 et 10, programmation à vérifier...).

Le Trésor des îles chiennes est programmé tout ce mois de novembre sur Ciné-Ciné Club ou Culte...

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Poème extrait de Cet abandon quand minuit sonne, éditions Derrière la salle de bains.

F. J. Ossang a publié Burroughs aux éditions Jean-Michel Place.

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Il est aussi l'instigateur du groupe dada rock'n'roll MKB.

mkb CD-single recto.jpg

 

Se reporter pour toute information sur F. J. Ossang à : www.fjossang.com

 

*Contrairement à Thierry Ternissien, blogueur à Mediapart.

kairos

Et le média "tiède"? Je veux dire qu'Internet serait entre la pure réception télévisuelle et l'implication de la lecture... il y a de l'interactivité, de l'intention... Ou dans quelle mesure Internet, dans son immense stockage, souffle le chaud et froid... Par ailleurs, les photos, surtout celle sous le titre "mémoire" (et la mer, comme dans le poème de Léo Ferré?) sont magnifiques, et pourquoi Media vue n'en proposerait pas une série, Cordialement.

Patrice, vous aimantez de nouveau mon attention ...
Donc, selon Ossang,
Média chauds : Lecture / Cinéma – qui focalisent toute l'attention...Média froids : Téléphone / Télévision – qui autorisent une activité subsidiaire...»
Et Internet ? «L'internet ressortirait à mes yeux du médium froid – mais cette époque turbine le médium tiède à tous les étages... dans l'art de fabriquer plus d'oubli que de mémoire.».
Tiède, tiède, je demande à vérifier, moi, la température du produit issu de la turbine.
Peut-être Ossang n'a-t-il pas encore envisagé qu'Internet puisse être un chaud-froid ? Autorisant peu d'activité subsidiaire, mais exerçant des effets croisés d'attraction et de répulsion, d'amour et de haine ?

"Tiède", pour l'époque, cela me paraît un constat a minima.
La théorie de McLuhan, pour l'essentiel, est une théorie de la réception. Quand Ossang dit de l'internet que c'est un "média froid", il inverse le point de vue, il le dit en tant que "créateur". C'est tout l'intérêt, je trouve, de sa réponse : en substance, quel retour d'expérience (il parle de mémoire) avons-nous, aurons-nous de ce médium ? De quel type : vécu, imaginaire ? La question vaut d'être posée.
Et s'il y a réponse, elle se situe forcément par-delà la marque de fabrique du médium (si c'est l'oubli), au travers d'enjeux humains, sociaux, qui s'y ancrent et qui posent la question de sa valeur.
Merci pour vos messages (concept fondamental de McLuhan, le message !).

kairos

Dans la théorie de Mc Luhan n'est-ce pas le médium qui est le message? Et cela veut-il dure que le contenu, l'information, n'est que d'être une forme, une stylistique, et que la "machinerie" moderne ne transmettrait que la transmission elle-même, sans autre "sens" que le désir de l'objet? autre point: est-il un vécu qui ne soit pas aussi imaginaire? Après ça, bon dimanche, cher Patrice!

Chers Patrice et Kairos,
Pour moi, réception et production sont indissociables, comme imagination et action.
Si je comprends ce que vous me dites, c'est qu'en moi s'éveillent, en écho à vous, les mouvements que vous faites lorsque vous me parlez dit en substance la jolie Théorie Motrice de la Parole.
Et comme en écho, la touchante Théorie des Neurones Miroirs lui répond: Quand je fais un mouvement, quand j'imagine le faire, quand je vois quelqu'un le faire, les mêmes zones de mon cerveau s'illuminent.
C'est pourquoi à mon avis Internet est aussi complexe. Car quand je vous lis et que je vous réponds, quelque chose passe et se passe entre nous, dont les températures peuvent être du tiède au brûlant. Ou de la glace en cas d'indifférence.
Cordialement (où est le cœur)

Ici me revient cette phrase de Robbe-Grillet (Pour un Nouveau Roman) "Avant l'oeuvre, il n'y a rien, pas de certitude, pas de thèse, pas de message. Croire que le romancier a "quelque chose à dire" , et qu'il cherche ensuite comment le dire, représente le plus grave des contre-sens. Car c'est précisément ce "comment", cette manière de dire, qui constitue son projet d'écrivain, projet obscur entre tous, et qui sera plus tard le contenu douteux de son livre." La forme, la stylistique dans laquelle s'engage tout artiste (écrivain, cinéaste...) ne sert pas l'information mais la cause de la liberté. La création est un mouvement de conquête vers cette liberté ; et l'imaginaire en est l'outil nécessaire. Merci cher Patrice pour votre billet. Je pensais aussi à Benjamin Fondane et cette phrase dans ses écrits pour le cinéma :"La promesse du cinéma n'est pas mesurable. Chaque jour il nous déçoit, soit ; mais chaque jour il nous soûle à nouveau." Cette opposition entre chaud, froid ou argentique et numérique trouverait peut-être quelques échos dans la pensée de Fondane à propos du cinéma muet et parlant (qui devenant ainsi bavard devient de plus en plus soumis à des impératifs économiques)...

Chère Stéphanie, cette qualité d'imaginaire (et je réponds aussi à ce cher kairos, plus haut), sans doute nous faut-il bien veiller à la tourner vers le monde. Alors on peut (et on pourra) continuer à parler d'imagination (qui est ouverture sur le monde), y compris sur ce médium de l'internet, au travers de toutes les formes d'implication (humaines, sociales, politiques...) qui font le monde. Grand merci à vous pour ce riche retour.

" Des gouttes de lumière s'agglutinent sur la ligne de partage invisible des choses, comme attirées par l'aimant de la limite.
Elles se pressent pour entrer dans l'intérieur de quelque chose, mais en vain.
Hors la surface de la porte fermée il n'y a que nuit.
Dehors le vide, dedans le plein."

Merci Bérangère.

Merci à toi, j'ai sur mon bureau, grâce à toi, Le Mal des fantômes et Oeuvres 1 de Danielle Collobert, j'attends le calme pour faire connaissance.. avec ces livres .J'ai tout mon temps.
Aujourd'hui, je me disais en souriant que Beckett aurait répondu aux questions..:".Pardonnez moi, je ne sais pas. "Comme il l'avait fait à "l'enquête", de Baatsch et Bailly: "A quoi bon des poètes en un temps de manque."

Silencio sera projeté demain à 20h à Paris au Forum des Images : http://www.forumdesimages.net/fdi/Rendez-vous/Cinema-en-cour...
On peut aussi regarder ce film, découpé en trois parties, sur YouTube :
partie 1, partie 2, partie 3 et… l'ivoire de l'œil se marbre.

Merci Anne. La semaine passée, F.J. Ossang a été fêté à la Cinémathèque (Paris). J'ai hésité à passer l'info sur ce billet, un peu relégué.
Mais c'est bien de le faire.
Je relisais à l'instant "Le Manifeste" caribéen en une de Mediapart. Tout à la beauté de l'appel de ces voix "outre-mêlées". Incomparable, cette façon qu'elles trouvent (ces voix) à historisicer jusqu'à nous la vieille dialectique du maître et de l'esclave en cette dialectique de nos temps actuels entre consommateur et producteur. Le prix est toujours le même à payer: mettre à mort le désir de l'autre.
Sauf à faire ce chemin radicalement inverse (éthique, poétique, politique) qu'ils promeuvent de reconnaissance...

Dommage, j'étais la semaine dernière à Paris et je n'ai rien vu dans la programmation officielle, mais non détaillée, il est vrai, pour les films courts, de la Cinémathèque.
J'y serai aussi demain soir. C'est un film à (rece)voir sur un grand écran.

Même émotion admirative à la lecture de ce "Manifeste". Lecture n'est d'ailleurs pas le mot qui convient. Je l'ai entendu… tu as bien raison de parler de "voix".