Le rythme, c'est selon : Henri Meschonnic
«Henri (Meschonnic) nous a quittés ce mercredi 8 avril au matin», écrit Chloé Laplantine. A l'instar de ses amis, et comme y convie Gérard Dessons dans un mot adressé aux membres du groupe de poétique Polart, il faut penser à lui, d'abord, c'est-à-dire à ce que nous lui devons «collectivement».
Ce billet du 18 février, que je laisse inchangé, n'avait d'autre objet.
La collection poche des éditions Verdier vient de s'enrichir d'un volume hors norme, avec la réédition de l'ouvrage théorique majeur d'Henri Meschonnic, Critique du rythme.
La gageure éditoriale (plus de 700 pages) est à proportion de cette plongée dans l'inconnu de la création littéraire qu'est la poétique selon Henri Meschonnic. Car c'est cela, la théorie, quand elle veut bien se convaincre que pour « savoir », il convient aussi de se laisser posséder par l'objet de sa recherche. Et comment pourrait-il en aller autrement quand on choisit, comme Henri Meschonnic, de fonder une « anthropologie historique du langage » (sous-titre de l'ouvrage) à partir du « lieu le plus vulnérable et le plus révélateur de ce qu'une société fait de l'individu » : la poésie.
Sans doute l'auteur de Critique du rythme se reconnaîtrait-il dans le Manifeste des neuf intellectuels antillais que Mediapart vient de publier ces jours-ci. Et par-delà même l'appel poétique de ces voix « outre-mêlées », contresignerait-il cette actualisation, cette historicisation de la vieille dialectique du maître et de l'esclave que ce Manifeste dénonce jusqu'à nous en cette insidieuse dialectique promue comme un nouveau « lien » de l'individu à la société, via les archétypes vampirisants du consommateur et du producteur.
C'est que tout comme ces voix « outre-mêlées », Henri Meschonnic pratique exactement le chemin inverse (éthique, poétique, politique) promouvant la reconnaissance de l'identité par l'altérité, ne sachant que trop bien, par l'histoire, que le prix à payer au bout du compte avec ces sinistres dualismes est toujours le même ; le retour du « même », avec la sempiternelle mise à mort du désir de l'autre, du désir chez l'autre.
Professeur émérite de l'Université Paris-VIII, poète, traducteur, linguiste théoricien du langage, Henri Meschonnic aime à filer une subtile dialectique, selon ses propres termes, entre la pensée du poème (la poétique) et le poème de la pensée (le poétique).
Il ne place rien plus haut que l'humour et la révolte dadaïste et surréaliste des années 1920-30. Et c'est cette attention « première » aux réalisations sensibles des poètes qui l'a mené à privilégier et les poèmes et les écrits théoriques des poètes sur tous autres écrits. De là, cette mise au jour du rythme par le poéticien qu'il est comme étant « le sens de l'imprévisible », « la réalisation de ce qui, après coup, sera dénommé "nécessité intérieure" ». Après coup, car avant tout on est à l'œuvre, on fait. « Aimer d'abord. Il sera toujours temps, ensuite, de s'interroger sur ce qu'on aime jusqu'à n'en vouloir plus rien ignorer. » Le mot est déjà d'André Breton.
Ainsi, cette conception du rythme d'Henri Meschonnic prend-elle le contrepied des théories classiques du rythme, qu'il soit traité par les arts poétiques comme un supplément esthétique, ou comme un procédé qui n'excède pas le cadre de la communication « sémiotique ». Ce poéticien est toujours guidé par l'idée qu'une œuvre littéraire est « un langage qui en sait plus long sur nous que nous-mêmes ».
Depuis les années 1970, Henri Meschonnic œuvre avec force à une sortie du structuralisme dans les études littéraires par une théorie du langage enfin réconciliée avec la vie.
Lire un poème, c'est selon le rythme de la vie : le temps et l'espace qu'il nous donne.
Henri Meschonnic, Critique du rythme, anthropologie historique du langage, Verdier poche, 736 pages, 18,50€.
(Photo en tête de ce billet: DR.)








Merci Patrice. D'autant plus que je me trouve en ce moment dans le temps et l'espace du dernier ouvrage de Meschonnic :
"De monde en monde" c'est selon, "un langage qui en sait plus long sur nous que nous-mêmes".
Je n'ai pas lu "De monde en monde". Titre enchanteur. Toujours la relation, la médiation chez Henri Meschonnic.
Voici un petit bout "De monde en monde" (ed. Arfuyen):
"Plus je vais de silence en silence
plus je suis plein de toi
et je ne trouve pas assez de silence
pour tout te dire." p. 85
Vous m'accorderez, Stéphanie, que je me suis (un peu) tenu à ce silence du poème.
Mais quand même : grand merci.
J'ai été la première thésarde historique d'Henri Meschonnic. Esprit puissant. Je lui dois beaucoup. Après quelques années d'éloignement, nous avions repris une relation fort affectueuse. Je suis triste. Martine Broda
Merci à vous, Martine Broda, pour ce témoignage.
Beau chemin qu'il est important de tracer, de plus en plus vite, dans notre monde devenu fou: éthique, poétique, politique.
Jolie approche du sens de l'imprévisible devenant après-coup nécessité intérieure, comme l'illustre la belle phrase de Breton sur l'amour.
Rigoureuse et ô combien nécessaire critique du retour du « même »,qui assassine le désir de l'autre.
Merci, Patrice, d'avoir rythmé pour nous Meschonnic.
Oui, chère Art Monika : "Nous le passage" (titre d'un recueil d'H.M.).
Cher Patrice,
Puisque depuis hier HM a perdu le rythme,
Merci de continuer à assurer Nous le passage avec le rythme de vos pensées et de vos mots.
Je me souviens d'une discussion qu'il avait eu sur l'intuition de Jouvet sur le souffle. Et sur l'emphysème de Molière .Et de l'obstinée distinction entre diction et voix. Et de questions sur l'histoire individuelle du langage, sur le rythme des pauses.
Oui, merci pour toutes ces voix "outre-mêlées", par toi aussi.
Epousons les traces vocales. Faisons. Interrogeons après, ça fait du bien de lire ça.
Bérangère,
Fascinant, primordial récitatif.
Bel écho, Bérangère.
Magnifique.
... par le fait de votre lecture.
Bien à vous.
kairos
Et la sortie du temps et de l'espace qu'il donne?Amitiés.
Le souffle, l'accent, la langue, poème originel dans lequel un peuple dit l'être…
Je me souviens d'avoir écouté Henri Meschonnic parler de sa traduction de la Bible. Erri de Luca, autre traducteur, était à ses côtés.
La poésie de nos jours ? En guise de réponse aux réactions de la salle pendant la projection de Silencio, mardi soir :
et ils s'amusent
ils oublient
que la poésie d'aujourd'hui
est une lutte pour respirer (Tadeusz Różewicz, 1959)
Merci, Patrice, de nous signaler cette précieuse parution en poche. La question du rythme au premier plan aussi au cinéma, et tellement mal comprise. Peut-être que les hommes ne savent plus respirer.
P.-S. La photo, son sourire et ses cheveux blancs de part et d'autre de la tête, comme l'image d'un ange.
Et oui, Anne, "est-ce ainsi que les hommes vivent"...
Inventons pour eux des ciné-poèmes, gonflés à l'hélium (une image de Kairos, ailleurs).
(Il est chouette, sur cette photo, notre savant, hein ?)
Il est chouette sur cette photo. Et on est tristes, aujourd'hui...
Liste de diffusion fabula, cette nouvelle laconique :
"Henri Meschonnic est décédé le 08 avril 2009.
Théoricien du langage et de la littérature, traducteur, poète, il était entré au Centre universitaire expérimental de Vincennes en 1969 et avait participé à sa fondation. Il poursuivit une brillante carrière à l'Université Paris 8 dont il avait été vice-président du Conseil scientifique de 1989 à 1993 et directeur de l'Ecole doctorale « Disciplines du sens » (actuellement « Pratiques et théories du sens »), qu'il avait fondée en 1990.
L'inhumation aura lieu mardi 14 avril à 15 heures au Père Lachaise."
Et pour ceux qui ne l'auraient jamais lu, cet entretien, extraordinaire :
http://pretexte.club.fr/revue/entretiens/discussions-themati...
"L’écriture, si elle est vraiment écriture, transforme. La poésie ne célèbre pas, elle transforme. Elle est un mode d’intervention. Non sur les choses, mais sur le sentiment des choses. C’est du sens de la vie qu’il s’agit avec le sens de ce qu’on dit, ou alors on parle pour ne rien dire."
Et l'article de Patrice, évidemment...
La poésie n'est pas une question de rythme, encore moins de rimes, bien sur, le choc de mots ("trobar" "torbar", comme l'a noté jamesinparis) crée l'étincelle qui éclaire un nouveau sens ou donne un nouvel éclairage à un sens, un signe que l'on croyait obscur, et porte un point de lumiére dans la nuit de notre inconscient, comme un rêve. ("Fais que ton rêve soit plus long que la nuit", dit Breton en citant le Talmud, je crois.) C'est le surréalisme, c'est la poésie : le poïen.
Et je continue à préférer le "poéticien", au poéte (qui fait "pouët", mais celui-ci a un rôle éminent aussi, en distordant la langue et les muscles du visage en un rire salvateur, qui préserve d'une lourdeur toujours menacante), en ce que le poéticien a une implication politique, aussi. Le poéticien vit dans et avec la cité, la commune. Toujours ce va- et -vient entre "idion" et "koïnon".
Le poéte a tendance a voir les choses du haut de sa tour, et à s'y enfermer, le poéticien vit en bas, EST en bas, pour monter. Bis repetitans : "Si tu veux voir les étoiles, descend au fond du puits".
« C’est profond ?
— Oui, c’est profond. Est-ce que tu sais qu’au fond d’un puits, alors même que le soleil luit dehors, on peut apercevoir une étoile ?
— Une étoile ? Mais laquelle ?
— N’importe laquelle…
— Je la vois, maman, je la vois !
— Oui, oui, elle est là.
— Et pourquoi elle est là ?
— Parce que pour elle c’est à présent la nuit. Elle brille comme si c’était la nuit noire.
— Mais ce n’est pas encore la nuit ! Dehors, c’est le jour…
— Il fait jour pour toi et moi aussi. Mais pour elle c’est la nuit. »
(L'Enfance d'Ivan, Andreï Tarkovski.)
En 2003 , dans une lettre à Michèle Kokosowski , Henri Meschonnic écrivait à propos de l'IMEC ( Institut Mémoires de l'édition contemporaine) :
" Une aventure pareille ne peut pas finir: elle se transforme comme nous, et la mémoire prolonge le sens de l'aventure, elle va seulement changer dans sa manière d'être présente au présent.
(...) Inaugurer l'archive, c'est inaugurer la multiplication, la dissémination de toutes nos voix."
Hier, à 18h, après le Père-Lachaise, à l'imec, rue de Rivoli, face à la Comédie-Française, dans une belle salle ensoleillée, nous avons écouté la voix de Meschonnic, dire quelques textes et poèmes inédits : " Textes d'hôpital", poèmes d'amour à sa compagne, ( qui était là et les entendait pour la 1ère fois a t-elle dit) , entrecoupés de son rire : "si j'entends quelqu'un ronfler je m'arrête ", " La vie, n'est qu'une salle d'attente"..C'était très beau, très doux, ouvert. C'est un livre à venir...
Bérangère
Merci d'être restée, Bérangère.
Et de cet écho dans la voix, qui porte.
Et aussi, j'ai oublié de dire, on entendait le bruit des pages. Parfois la voix était affaiblie , et dans ces textes extraordinairement limpides, au milieu des rires, oui, tout à coup, il y a eu ce vers:
" Je ne vais pas me taire".
Poéticien... j'aime ce mot.
.
" Un poème ne célèbre pas, il transforme. C'est ainsi que je prends ce que disait Mallarmé :
" La Poésie est l'expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel,
du sens mystérieux des aspects de l'existence: elle doue ainsi d'authenticité notre séjour
et constitue la seule tâche spirituelle".
Là où certains croient que c'est du démodé. "
Henri Meschonnic (Célébration de la poésie) 2001
" Un poème est un acte de langage qui n'a lieu qu'une fois et qui recommence sans cesse.
Parce qu'il fait du sujet. De vous. Quand il est une activité, pas un produit. "
H.M (idem)