Lettre ouverte à Laurent Joffrin, par Gilles Tordjman.

(al bowlly/my melancholy baby, 1932)

je reproduis ici cette lettre ouverte de gilles tordjman, un grand journaliste et un honnête homme

 

—« Répondre à l’insensé selon sa folie, afin qu’il ne s’imagine pas être sage ».

 

Florence Cousin est en grève de la faim depuis quarante jours dans le hall du journal « Libération » pour contester les conditions évidemment iniques et indignes de son licenciement après vingt-cinq ans de travail dans cette entreprise.

D’autres ont dit, mieux que moi, l’atroce comique qu’il y a dans le fait de découvrir au bout d’une si longue collaboration l’incompétence supposée d’une employée. D’autres, encore, ont cru devoir  reproduire la version policière de l’histoire en disant que Florence n’était pas aimable, ou qu’elle était « spéciale », ou que c’était une folie de mettre sa vie en jeu pour un travail.

         Bref, qu’elle méritait d’une certaine manière son sort, et qu’elle n’avait finalement qu’à s’en prendre à elle-même puisque, paraît-il, les humanistes patrons de « Libération » lui auraient fait, après négociation, des propositions « qu’on ne peut pas refuser », comme on dit.

         Mais ces propositions-là, Florence Cousin les refuse. Comme elle refuse également d’être le jouet d’une guerre si pacifique que se mènent depuis toujours des patrons et des syndicats qui —de mon strict point de vue personnel — méritent les mêmes égards.

         Faut-il mettre sa vie en jeu pour dénoncer cela ? Beaucoup de gens pensent que non, pour une seule raison : la grève de la faim serait un moyen ultime, qu’il conviendrait de sanctuariser, et qu’il serait indécent d’utiliser pour un simple conflit du travail. Victime d’une injustice, Florence Cousin serait donc doublement coupable parce qu’elle abuse de la victimisation en se mettant en danger.

 

 

        On reconnaît bien là les traits les plus remarquables d’une société où tout le monde râle, manifeste, pétitionne, sans jamais rien détruire ce qui travaille à la détruire, sans jamais se défendre. Florence Cousin ne fait que se défendre, avec ses armes à elle : son corps, sa bonté, sa patience. Et elle se méfie bien des choses bizarres qu’on peut faire en se posant comme victime : c’est elle qui a décidé de la juste réplique à l’outrage qu’on lui fait.

 

         Nous sommes quelques-uns à avoir décidé que le mieux que nous pouvions faire pour la soutenir, c’était d’aller la voir.

Or aujourd’hui, dimanche 22 mars, en allant voir Florence à « Libération » comme je le fais depuis plus d’un mois, je me suis fait refouler par un vigile très poli au motif que « la direction a décidé que Madame Cousin ne pouvait voir que son médecin, son mari ou ses enfants ».

         Ce traitement de faveur était jusqu’à présent réservé à Louis Skorecki, un homme notoirement dangereux puisqu’il peut témoigner des qualités humaines de Florence, pour avoir travaillé de longues années avec elle, et qu’on a donc viré du hall de « Libération » manu millitari pour ces raisons mêmes.

On peut toujours dire que quelques vieilles inimitiés recuites justifient un tel comportement de boutiquiers alarmés, mais je crois que rien, jamais, en aucune occasion, ne justifie la brutalité, la bêtise ou le cynisme.

 

Après avoir attendu tranquillement que Florence Cousin fasse un malaise, la direction de « Libération » décide maintenant, en toute bonne conscience, de la priver de toute autre visite que celle approuvées par la Faculté et le Goupillon ; son médecin et son mari. Bref, on veut bien qu’elle meure, mais sans témoins.

En privant Florence Cousin de visites amicales (et, j’espère, légères), on la prive simplement de la dernière liberté qui lui reste.

 

Je m’étais jusqu’ici abstenu de stigmatiser les personnes à l’origine d’une si honteuse situation.

Et je répète que la chasse au « Rotschild », si facilement pratiquée par quelques staliniens attardés, me met extrêmement mal à l’aise.

Mais, face à une si  grande violence faite à Florence, face à une si révoltante injustice menée par des cosaques sans conscience, ni culture, ni humanité, ni rien, je le dis très sereinement : Monsieur Joffrin, vous qui a avez si bien achevé le travail de sape d’un journal autrefois estimable, vous qui donnez des leçons de morale à la terre entière (mais plutôt à la radio ou à la télévision), vous aurez à répondre, devant moi, de m’avoir empêché de voir aujourd’hui Florence Cousin.

Je ne suis pas méchant, mais très sensible ; c’est pourquoi je n’aimerais pas être à votre place.

Et puisque vous avez eu le front d’accuser Florence Cousin d’être « illetrée », je vous offre ce vieil adage du Yi-King, que vous connaissez forcément, vous qui êtes si lettré : « le fort perd sa force ; le faible la gagne ».

 

Méditez-le, selon vos moyens. Il ne semble pas vous être très favorable•

 

 

Gilles Tordjman

 

 

 

        

Magnifique de justesse.

merci Gilles Tordjman pour ce billet.
Je n'ai jamais posté de commentaires, mais je suis attentive à ce qui se passe.
Je trouve vraiment déplorable, qu'on ait isolé Florence Cousin et qu'on lui interdise les visites.
C'est un traitement inhumain.
Dans mon coeur, j'espère que Florence va maintenant penser à elle, à ses enfants , à son mari, à ses vrais amis, et à toute sa famille, en tournant la page qui n'a pas été écrite comme elle l'aurait souhaité. Florence, laissez s'il vous plait, tomber tout ça, et repartez sur de nouvelles bases avec d'autres espoirs, une autre vie. Il faut savoir parfois, tourner une page, même si ça fait mal. Ouvrez une nouvelle page toute blanche, avec les milliers de fleurs que l'on pourra y mettre avec l'arrivée de ce printemps, des poésies, de la belle musique, de beaux dessins, de nouveaux rêves, et beaucoup de choses encore.
Je pense à votre famille, pensez-y aussi. Ne les laissez pas seuls, je ne sais pas si vos enfants seront un jour capable de comprendre. Faites le pour eux, et levez-vous, partez dignement, sans un regard vers l'arrière, et essayez d'oublier, avec toutes les personnes qui vous
ont soutenues, allez vers l'avant.
Je suis de tout coeur avec vous, mais c'est vous en fait qui déciderez de votre avenir.
Je vous embrasse,
Marie-Paule.

chère marie-paule

j'avais les larmes aux yeux ce matin à l'aube en lisant votre jolie lettre à gilles tordjman ... je vous en remercie infiniment ... je suis depuis quelques jours dans un pays lointain, aveuglé de soleil ... et la souffrance de florence, loin de moi qui suis loin d'elle (elle qui ne se plaint jamais dans son courage et sa sérénité, si je vous disais ce qu'elle m'écrit dans ses lettres, vous aussi vous auriez les larmes aux yeux), cette souffrance de florence qui m'est insupportable depuis plus de six semaines que je la vis au jour le jour, cette terrifiante souffrance qu'elle s'inflige à elle même depuis le début de sa lutte sans fin contre l'injustice et l'ignominie qui lui est faite, elle qui est toute droiture, toute modestie ... tout juste coupable comme le dit vulgairement mon psy d'une certaine "psycho-rigidité", seule raison au fond de son impopularité au long cours dans un monde de brutes et d'arrivistes cyniques ... vous vouliez des clichés, vous en voulez, ne cherchez pas plus loin, en voilà ...
je me permet, chère marie-paule d'envoyer à gilles toedjman et à florence votre lettre ... que mes larmes et les votres les réchauffent ...
excusew-moi, je suis un incorrigible sentimental, quoiqu'on en pense ici et là à la lecture de certains billets échauffés ...
je vous embrasse de loin, si vous le permettez

que faire pour florence?
aller ici ....
http://bellaciao.org/fr/spip.php?article82921

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aller ici .... c'est encore mieux:
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