Jean-Philippe Toussaint amoureux et baroque

Edition : Bookclub

On est toujours heureux de retrouver Jean-Philippe Toussaint dans ses œuvres. Cela tient entre autres à l’univers rare que proposent ses romans : rare dans le sens où cet univers est d’une élégance désinvolte et dandyste ; rare dans le sens où il s’en tient à peu de personnages fonctionnant dans une sorte de bulle, alors même qu’ils sont en prise sur le monde le plus contemporain. La Vérité sur Marie, qui paraît actuellement, accentue cette rareté tant le héros-narrateur circule comme égaré dans un univers « mouvementé » (il est à Paris, à Tokyo, à l’île d’Elbe) et tant il prend note de la richesse du monde ambiant telle qu’elle émane des détails les plus menus comme des violences soudaines de l’événement. Ce qui donne un roman magnifiquement accompli, peut-être le plus plein et le plus beau qu’ait écrit Toussaint.

La puissance de cette Vérité sur Marie tient d’abord à un style qui envoûte alors même qu’il multiplie les signes narquois. Ce style excelle à se faire tour à tour caresse enveloppante (on peut lire ce roman comme une déclaration d’amour soutenue), puissance exaltante, combinaison retorse, où chaque détail tient du signal codé, conviant le lecteur à prolonger, mettre en rapport, élucider. Mais ce qui est de l’écriture et de son mouvement se retrouve à même la construction déconcertante et ironique de l’histoire racontée.

Avec La Vérité sur Marie, on  retrouve l’univers des deux romans précédents, Faire l’amour et Fuir, sans qu’il faille voir dans cette trilogie une stricte succession d’événements : il y a Marie et son narrateur, il y a un pays d’Asie (ici le Japon) et il y a l’île d’Elbe. Il y a surtout un amour qui se défait et se refait, se cherche, se décompose, se retrouve. Quelle est la vérité de cet amour entre une jolie jeune femme douée pour la beauté (elle travaille dans la mode) et pour le bonheur et un « je » au statut incertain qui semble n’avoir pour office que d’aimer Marie mais s’y prend plutôt mal.

Partant de quoi, la construction du roman se joue en trois actes, dont les lieux sont successivement un beau quartier de Paris, l’aéroport de Narita à Tokyo, une résidence sur l’île d’Elbe. Tout tourne en fait autour du grand morceau de bravoure central, antérieur dans le temps aux deux autres épisodes. Or, séquence la plus longue, cette seconde partie offre deux caractéristiques remarquables. C’est d’abord que le narrateur n’y apparaît quedans les dernières pages, au gré de la rencontre de hasard qu’il fait sur un champ de courses japonais de cette Marie qu’il a récemment quittée et qui est accompagnée de Jean-Christophe de G., propriétaire de chevaux. Cela veut dire que ce narrateur ne peut raconter l’épisode occupant cette partie qu'en fonction de ce que Marie lui en a dit ou qu’il a pu imaginer.  Or, cet épisode est proprement extraordinaire en ce qu’il narre le transport par avion d’un pur-sang qui revient en France escorté de son propriétaire. Événement qui eût pu être sans relief mais qui va se transformer en séquence proprement épique dans la mesure où l’animal nommé Zahir se rebelle avec  violence contre le traitement qu’il subit et, dans sa révolte, se hausse à la dimension de quelque Pégase mythologique avec à la clé orage sur l’aéroport, accompagnateurs renversés,violences diverses. Cette séquence somptueuse culmine aux pages 136 à 138 de l’ouvrage avec une interrogation étonnante sur ce que peut être l’état de conscience d’un animal encagé et emporté dans les airs. Ici, loin de son minimalisme de jadis, Toussaint hausse son art à une sorte de baroquisme fait de mouvements, d’éclats et d’hyperboles. C’est d’une incontestable grandeur, alors même que toute l’affaire de l’embarquement est par moments drolatique.

Mais les parties I et III contiennent, elles aussi, leur part de violence (mort de M. de G., incendie sur l’île), amplifiée par les circonstances météorologiques. Le roman est d’ailleurs tout en harmoniques, qui n’ont rien de décoratif mais donne à l’intensité des événements la dimension d’un fatum. Ainsi des éléments déchaînés, de la mort qui rôde, de telle scène de vomissement du cheval trouvant écho dans un vomissement du narrateur. Et puis il y a la troublante présence de Marie, souvent à demi nue ou parée de sestee-shirts successifs, la si désirable Marie qui se partage entre ses beaux désordres (elle laisse tout ouvert !) et ses agencements ravissants de tissus ou de plantes. Face à elle, le narrateur apparaît désarmé et anxieux. À ceci près tout de même qu’il est le maître des mots et qu’il ne craint pas d’abuser de son pouvoir pour notre plus grand plaisir : cascades de termes rares, descriptions techniques documentées, décomposition malicieuse du geste (Marie dégustant des oursins), note impertinente (« Marie avait la bite deJean-Christophe de G . à la main et elle ne savait qu’en faire », p.19) mais, plus que tout, admirables dépliements de phrases qui se construisent comme à mesure et relatent des parcours parfois étranges (voir la « boucle insensée » que fait une goutte de sang menstruel, allant d’une femme à une autre, p. 64).

Le roman de Toussaint est de ceux qui ne peuvent s’écrire qu’en pensant la littérature et qu’en pensant à la littérature, c’est-à-dire en s’y référant. Certes, seul Borges est mentionné. Mais comment ne pas reconnaître dans le regard paranoïaque du narrateur se fixant sur la chaussure ou la chaussette de l’amant supposé de Marie (et mort à ce moment-là) un salut au "jaloux" de Robbe-Grillet ? Comment ne pas voir dans telle phrase finement modulée un hommage à Proust ? Et tout cela dans une écriture résolument elle-même et dont un humour singulier est l’estampille. Comment ne pas voir encore dans telle réflexion sur la différence entre la vie comme elle est et la quintessence du réel quelque théorie du roman rapidement esquissée ?  

Qu’en est-il, à ce propos, de la « vérité sur Marie » ? Elle n’est pas l’énigme que l’on pourrait croire : « jamais je ne me trompais sur Marie, écrit le narrateur, je savais en toutes circonstances comment Marie se comportait, je savais comment Marie réagissait, je connaissais Marie d’instinct, j’avais d’elle une connaissance infuse, un savoir inné, l’intelligence absolue : je savais la vérité sur Marie. » (p. 74). Est-ce manière de nous rappeler que la belle héroïne n’est jamais que le fruit d’une imagination et l‘objet d’un désir (en plus, il est deux Marie en texte…) ? Mais voilà qui n’arrange pas vraiment un lecteur qui, rêvant sur l’héroïne, était prêt à s’embarquer pour Portoferraio. À ce lecteur, il reste à lire non sans quelque envie jalouse le finale du roman, où les amants se retrouvent dans l’extase. 

 

Jean-Philippe Toussaint, La Vérité sur Marie, Paris, Minuit,2009. 14, 50 €. Sortie le 17 septembre. Du même auteur et chez le même éditeur la reprise en format de poche (collection « double ») de Faire l’amour et de Fuir, le premier avec un commentaire de Laurent Demoulin, le second avec une conversation entre Chen Tong et l’auteur ; chacun 6,80 €.