Confluence 6 : traversée
Le 31 mars 2007, le collectif Confluence 6 occupe en grandes pompes des locaux en déshérence du 6 rue de la Madeleine à Besançon dans l'espoir de pouvoir ouvrir là un centre social et culturel autogéré.
Le collectif, c'est une quinzaine de personnes qui se sont installées en catimini dans les locaux et qui, face à la menace de voir les accès murés par la Ville, devant l'imminence de la grande déambulation organisée par ce petit groupe pour rendre visible la prise des lieux, appelle à la rescousse quelques dizaines d'étudiants qui, avec quelques unes de leurs connaissances, formeront alors, et pour quelques mois, le cercle des occupants. L'autogestion, c'est l'objectif autour duquel viendra assez vite s'organiser la réflexion autour de la vie en commun. Les promoteurs du projet d'occupation amènent avec eux ce qui en fera la face visible - des spectacles en tout genre - alors que toute une vie souterraine s'élabore autour de besoins variés qui vont de l'expression spontanée au logement sporadique. L'attrait pour le lieu devient protéiforme, parce qu'il est utilisé aussi bien par des groupes ou des collectifs plus ou moins organisés qui agissent sur la base d'affinités électives (intellectuelles, expressives) que par son dehors immédiat, un quartier réputé accueillir beaucoup de ceux qui, sans feu ni lieu, viennent y chercher un amarrage. L'occupation, de part son caractère illégal, a pu aussi signifier pour certains l'institution d'une zone de non-droit, c'est-à-dire une zone protégée du rappel à l'ordre. C'est la hantise au bout de quelques mois de la scène ouverte où l'on se shooterait au milieu de la cour. Un semblant de vie collective vient frapper à la porte qui attire toutes les ruptures de ban. La violence sociale nous éclate à la gueule et vient se loger comme une écharde dans la chair de notre petit commun.
Ce n'est pas la communauté qui vient mais une multiplicité de trajectoires individuelles, une multiplication d'isolats dressés les uns à côté des autres - qu'on a vite fait de voir dressés les uns contre les autres, tant il est peu fréquent de se dresser pour soi. L'idée de se dresser vient se placer dans l'exacte césure entre, d'une part, l'espace social de référence de chacun, ses appartenances, et de l'autre, l'espace à parcourir, le vide entre ces différents espaces appropriés. Si le lieu « tient » encore, c'est sans doute parce que la « dressitude », la danse, le plaisir à être ensemble l'emportent sur les désagréments, mais aussi parce qu'il y a une certaine image d'héroïsme à « tenir » ainsi dressés, aux aguets, éveillés. C'est dans l'organisation continuée de l'occupation que les choses se compliquent, parce qu'elle met en vis-à-vis des désirs de faire plus ou moins volatiles et un besoin de règles d'usage, au moins pour repousser toujours plus loin la menace d'expulsion. Une ligne de loyauté commence à se dessiner, séparant ceux-qui-continueront-d'en-être de ceux-qui-n'en-seraient-déjà-plus.
Tous les pôles sont interchangeables : la dynamique d'inclusion produit à la limite un excédent qu'elle ne peut intégrer, mais c'est à partir de lui que du commun peut se constituer. Si j'interdis l'apport d'alcool de l'extérieur, je fixe un seuil d'alcoolisme, mais comment trouver une mesure aux extrêmes qui soit commune ? Mon observation décode des signes extérieurs à l'ivresse avant d'imaginer des conséquences à l'ivresse, mais on peut peut-être machiner un truc pour faire sauter les barrières.
Parce que l'idée d'un lieu ouvert à tous est une utopie qui renaîtra toujours de ses cendres, ce qui nous rassure est ce qui nous rend autiste et ce qui nous risque. Il y a une vraie envie que quelque chose de nouveau se produise au bout de la répétition de nos gestes convenus. L'effervescence de l'occupation nous a restitués, un temps, comme personnes sans qualité, comme personnes de ce lieu-là. On ne dit pas « Quoi de neuf ? » mais « Quoi de six ? ». On crée notre langage commun, nos tics, nos idiotismes, on se rassure en se distinguant du dehors.
Les ateliers d'échange de savoirs promis à l'arrivée se multiplient mais ont une durée de vie très variable : si tout est possible, rien n'aboutit. Seule l'assemblée quotidienne, puis hebdomadaire, toujours ouverte aux impromptus, semble tenir la route. Cet espace de parole migre d'une salle à l'autre du bâtiment occupé. Le collectif ne peut pas élaborer des réponses communes à tous les problèmes et doit se préserver tandis que persiste une coprésence précaire de désirs multiples la plupart non assumables.
C'est l'ambivalence de la situation d'occupation, de l'enracinement d'un mouvement : la possibilité pour certains de jouir d'une opportunité pour sa carrière limite le champ des problèmes pertinents, l'accueil démultiplié et solidaire de désirs divergents risque à tous moments l'effondrement. Et pourtant le spectre des attitudes se conforte tant que ça marche. Tout le monde a peur que rien ne vienne plus passer le porche, que le vide se dilate jusqu'à laisser la place à la police. Le monde de la cuisine, véritable foyer attractif du lieu, s'autonomise un moment jusqu'à faire preuve de velléités expansionnistes. Le désir de s'auto-organiser couplé à la volonté de concurrencer le leadership devient violence quand il y a confusion de l'individuel et du collectif, soit que la réussite collective ne parvienne pas à se distinguer d'une promotion personnelle, soit que le collectif devienne prétexte aux dérives individualistes.
L'aventure continuée est au prix de la canalisation plus ou moins réussie de l'énergie qui conduit les reconversions personnelles dans la collectivité. Plutôt moins réussie que plus, mais le temps manque pour parcourir la trajectoire de chacun.
Erémiste/intendant/musicien, chômeur/administrateur/informaticien, étudiant/cuisinier/sociologue, assistant d'éducation/hôte d'accueil/professeur... : l'entrée au 6 démultiplie les rôles et complexifie les perceptions de la situation, selon l'abord privilégié d'un des multiples soi qui nous habitent. La ruse avec soi-même et avec les autres s'apprend chemin faisant. Ce qui importe, c'est la question de l'ambition du 6. Que chacun fasse ce qu'il sait faire, dans son coin ? Ou bien faire autre chose ? C'est un pari énorme : maintenir l'existence, toujours à penser, jamais naturelle, de « possibilités de créer, c'est-à-dire de fabriquer une intelligence de l'hétérogène en tant qu'hétérogène, où chaque terme est l'occasion pour l'autre d'expérimenter sa position un peu autrement » (1).
À quoi résiste-t-on, ensemble ? À la spéculation immobilière ? C'est quoi, une offre culturelle alternative ? Comment, en étant artiste, ne pas avoir un rapport marchand à l'art et aux populations ? Là où il n'est plus de pétition de principe, restent les ambitions partagées qui campent à l'horizon. C'est la ville, cette entité qui « produit le destin de l'humanité, ses promotions comme ses ségrégations, la formation de ses élites, l'avenir de l'innovation sociale, de la création dans tous les domaines » (2), qui donne ce nouvel horizon. Un horizon fragmenté par la gouvernance urbaine, qui pense l'espace dans un rapport de domination de sa valeur d'échange sur sa valeur d'usage et non comme condition de mise en mouvement des gens. Si « le 6 » a pu réellement être vécu comme un espace de liaison sociale, son avenir reste incertain, parce que la combativité politique coûte en énergie, et que l'instauration d'une communauté de travail, c'est-à-dire d'un travail en confiance, demande du temps pour apprendre. La Ville nous propose de profiler nos activités sur une ligne de programmation culturelle annuelle, et de les transformer en services à consommer quand nous pensions faire une expérience politique. Sur cette conversion le collectif achopperait car sa question c'est la coopération dans l'usage du lieu. C'est-à-dire l'invention d'un outil - ou d'une technique - certes contraignant pour l'investissement individuel mais agençant du travail collectif.
Comment est-on accueillant ? Quels sont les cadres de décision ? Comment le possible aboutit à quelque chose ? La division des tâches et/ou des compétences, est-ce que c'est ça qui fait qu'on réussit à faire ? Sur tous ces points et bien d'autres, il faudrait réussir à trancher ce qui différencie notre conception d'un centre culturel et social de celui que l'on connaît déjà.
Septembre 2007
P.S. : Une version antérieure de ce texte a pu bénéficier des remarques et suggestions d'Anne Querrien. Qu'elle soit remerciée. Il a été produit initialement pour le numéro 31 de la revue Multitudes, consacré à « une micropolitique de la ville : l'agir urbain ».
Les citations sont de (1) Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, Paris, La Découverte, 2005, p.152, et (2) Félix Guattari, « Pratiques écosophiques et restauration de la Cité subjective », Chimères, n°17, 1992, p.106.
L'expérience du 6 (de mars à décembre 2007) a pu également être évoquée lors d'une table-ronde autour de la problématique des lieux alternatifs, en clôture de l'édition 2008 du Festival bisontin des Échanges Urbains, sans pour autant en explorer toutes les facettes.
Le renouvellement urbain qui consiste en France à rénover le logement social en y introduisant la « mixité sociale par le haut », consiste ailleurs à rénover les espaces publics et à transformer les pratiques urbaines et pas seulement l'image sociale des quartiers. Des propositions élaborées en ce sens autour de la rénovation du 6 ont pu être présentées par des habitants au Conseil de Quartier, mais sont restées lettre morte.







Pourquoi sortir maintenant ce texte de son carton ?
La réponse est sur mon blog : http://www.mediapart.fr/club/blog/vincent-bonnet/220509/la-p...
(Merci à Joha1008)
Eh bien, merci d'avoir sorti ce texte de vos cartons, il reste d'une actualité "vive" sans laquelle les écrits restent "lettre morte".
Vous concluez par ceci : il faudrait réussir à trancher ce qui différencie notre conception d'un centre culturel et social de celui que l'on connaît déjà. Votre billet donne quelques pistes mais seriez-vous d'accord de dire où vous en êtes maintenant par rapport à cette question issue de vos cartons ?
Je suis, j'étais déjà doctorant en sociologie et anthropologie au moment du 6, et perplexe sur la réalité de l'université (ça comprend les difficultés de se projeter y faire carrière). Pour ma part donc (j'espère que d'autres promoteurs du projet s'exprimeront), ma réponse arrive de biais, en quelque sorte, par une sorte d'effet-retour et un côté tranchant dans l'actualité qui est encore un peu la mienne.
Après quelques trois mois de grève et de blocage, la situation reste confuse à l'Université. Il y a encore cette semaine quelques facs bloquées quelque part en France. Des étudiants d'Amiens projettent d'occuper réellement leur fac, des étudiants de Lyon veulent créer une UFR autogérée...
Depuis notre expérience, y compris avec les étudiants, nous avons appris que l'autogestion, c'est pas du gâteau ! Le texte que j'ai écrit à l'époque témoigne un peu de ça, et en ce sens pourrait resservir. A la fois pour la pratique, et aussi pour, de manière plus théorique, interroger les conditions concrètes, matérielles de possibilité de ces désirs de réalisation. Sur ce dernier point, j'ai hasardé quelques hypothèses auprès des copains qui m'ont invité l'an dernier à "Interstice". Il y a des choses à creuser du côté d'un revenu garanti, comme projet de société solidaire en lutte contre la précarisation, mais aussi comme possibilité de s'engager, de dégager du temps pour mener des activités (esthétiques par exemple) hors travail.
Voilà pour le "culturel".
Et puis, la proposition initiale d'université populaire qui était la nôtre, quelqu'aient été les formes qu'elle a pu prendre, a donné, à mon sens, quelque chose, potentiellement aussi. Parce qu'on n'est pas dans un semblant de vie collective comme celui qu'on a connu avec l'occupation du site (dans un quartier cosmopolite) sans produire tendanciellement d'autres types de relations, qui produisent à leur tour tendanciellement d'autres types de savoirs. Ca aurait pu être l'Université aux prises avec son dehors, ses dehors. C'est un peu cette promesse dont je voulais témoigner maintenant. La promesse d'un "libre agencement" (dirait peut-être Yves Citton) avec les différences (de classes ?) sociales. Parce que, bien sûr, comme le dit Anne Querrien, "la question urbaine est proche de la question politique, puisqu’elle pose le même problème : quelle organisation de la vie en communauté et, implicitement sous quelle hégémonie, ou dans quelle démocratie ?"
Voilà pour le "social".
Bien intéressant, merci Joha de nous avoir signalé ce billet sur un autre fil.
Echo avec ce que dit Vincent Bonnet ci dessus, de l'autogestion dans la grève :
"Depuis notre expérience, y compris avec les étudiants, nous avons appris que l'autogestion, c'est pas du gâteau !
J'ai dû survoler le billet par manque de temps, m'arrêtant sur ce passage :
"l'entrée au 6 démultiplie les rôles et complexifie les perceptions de la situation, selon l'abord privilégié d'un des multiples soi qui nous habitent. La ruse avec soi-même et avec les autres s'apprend chemin faisant. Ce qui importe, c'est la question de l'ambition du 6. Que chacun fasse ce qu'il sait faire, dans son coin ? Ou bien faire autre chose ?"
Quel rôle choisissons-nous de jouer dans un collectif -quand nous avons le choix.
et enfin dan sle commentaire plus haut :
"on n'est pas dans un semblant de vie collective comme celui qu'on a connu avec l'occupation du site (dans un quartier cosmopolite) sans produire tendanciellement d'autres types de relations, qui produisent à leur tour tendanciellement d'autres types de savoirs." (Vincent Bonnet)
Que le type de savoir produit soit en relation avec le type de relations nouées... idée stimulante.
Oui, le savoir est une création sociale.
Dans son petit opuscule Inévitablement (après l'école), Julie Roux introduit cette dimension sociale et historique de la connaissance : « des gestes qui ne peuvent pas être détachés sans perte des contextes d’existence dans lesquels ils sont inscrits ».
Elle fait ici référence explicitement à Ludwig Fleck qui écrit en 1935 : « l’acte cognitif est l’activité humaine la plus conditionnée qui soit par le social et la connaissance est tout simplement une création sociale » (Genèse et développement d'un fait scientifique). Fleck appartient à ce courant de pensée qui montre et analyse la non-linéarité de l’histoire des sciences, sa non-continuité, sa pluridirectionnalité, sa complexité et qui replace le travail scientifique dans une dimension collective. Il ne s’agit pas d’identifier des objets dans une nature immuable ; l’objectivité de la connaissance ne vient pas d’une propriété substantielle une fois pour toute acquise ; elle se projette au-devant d’elle-même au cours du mouvement incessant que constitue la vie des concepts. Ce dont Fleck parle à propos du concept de syphilis s’applique aussi bien au concept de nombre. Chaque étape laisse des traces et c’est collectivement dans une même époque et dans une reprise des traces historiques que le savoir se construit.
Cette entrée dans la connaisance est beaucoup travaillée (d'Edgar Morin aux IREM, en passant par les mouvements d’éducation populaire) mais est très peu prise en compte dans l’Education Nationale.
Des idées qui ont toujours la même force révolutionnaire.
NB : Le livre de Julie Roux est téléchargeable en ligne sur le site de la CIP-IDF : http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=4353
Merci pour le lien vers le site de la CIP-IDF - j'ai vu qu'on y trouve aussi le début du livre de Rancière "Le maitre ignorant".
Rancière, quelqu'un d'important aussi pour ses travaux sur la notion d'émancipation.
Car ce devrait bien être l'une des fonctions du savoir, dans la lignée des Lumières.
Cette question de l'émancipation a bien été oubliée ; elle me semble pourtant essentielle pour penser le changement social.
L'émancipation est trop souvent pensée comme collective, et devant "suivre" un changement structurel.
Dans la vision simpliste de "la révolution", on pourrait "émanciper" autrui de l'extérieur, en l'éclairant intellectuellement.
Ou bien autrui "s'émanciperait" quasi automatiquement, une fois les nouvelles structures sociales mises en place par l'avant-garde éclairée.
C'est bien plus complexe.
Aïe (ou bien Youpi), mes billets s'entrecroisent : ce que vous entamez là comme discussion est exactement, je crois, vers quoi amènerait celle débutée ici : http://www.mediapart.fr/club/blog/vincent-bonnet/010609/la-p...
En guise de Post-Scriptum :
"L'histoire des mouvements spontanés de la vie quotidienne a été essentiellement un complot d'étrangers. La communauté autonome et la vie heureuse n'ont jamais été rendues possible ni par les grands partis de masse, ni par les syndicats et les organisations de métier, ni par la participation politique démocratique. Pire encore, ces formes de participation ont contribué à renforcer les chaînes, à donner aux travailleurs l'illusion qu'un changement positif était possible dans la sphère de l'exploitation capitaliste. Et les partis politiques ont exploité les révoltes ouvrières pour créer et renforcer le pouvoir des bureaucraties.
C'est seulement l'extranéité, le refus du travail qui a rendu possible la libération d'espaces urbains, d'aires temporelles plus ou moins vastes ou limitées. Seul le refus de participer aux rituels de la démocratie représentative et le mépris pour la dictature économique du capital, seule l'astuce de l'illégalité, le sabotage silencieux ont rendu possible la conquête de quelques moments de vie heureuse. Qui a cru pouvoir "construire un autre monde possible", qui a cru pouvoir changer la vie en participant à la vie politique de la démocratie représentative est resté piégé dans un jeu de miroirs et dans l'infini renvoi du bonheur dans un avenir improbable."
Franco Berardi, "Complot des étrangers et allégresse des naufragés", La révolution nécessaire, laquelle ? (ouvrage collectif coordonné par Alain Jugnon), Paris, Editions Golias, 2009