Julien Gracq valait 700.000 euros, moins le Prix Goncourt!

700.000€ ... pour 400 pièces, livres, lettres, oeuvres d'art, "surréalistes" ou simplement de leur temps (1910-2007), meubles et objets familiers de sa maison de Saint-Florent-le-Vieil ou de son appartement parisien... La vente aux enchères de la "succession Gracq" aura rapporté à ses héritiers indirects - Louis-Emmanuel-Francis Poirier, Julien Gracq en littérature, n'avait pas d'enfant - 700 000€ tout rond ou presque, 60 lots ayant été préemptés par les bibliothèques de Nantes, de l'Université d'Angers, de Saint-Florent-le-Vieil et Jacques Doucet (Paris).

 

Restons factuel, ne flinguons pas la beauté de ce moment mené tambour battant entre deux enchères et de main de maître commissaire priseur par un Henri Veyrac frappant chaque adjudication d'un coup de marteau bien audible pour s'assurer de la réalité des chiffres égrénés au fil de la vente, qui aura duré plus de quatre heures, pause pipi incluse : 87 000€ pour deux lots de lettres et de dessins envoyés par René Magritte à Julien Gracq auront volé la vedette à la correspondance reçue d'André Breton, le chef de l'école surréaliste, achetée pour 75 000€ par la trés sorbonnarde bibliothèque Jacques Doucet (http://www.sorbonne.fr/document156.html#tocto1), tout comme six lettres de René Char (4000€), les autres institutions publiques ayant semble-t-il abordé la dispersion de ces biens à haute valeur culturelle ajoutée un peu comme le bourgeois bohème opère une descente feutrée dans une belle brocante sans trop gager son treizième mois, et tant pis pour les étudiants de demain!

Après tout, 37 000€ pour l'exemplaire d'auteur du Rivage des Syrtes (1951, Paris, éditions José Corti), roman rendu célèbre par le refus exprimé par Gracq du Goncourt, en réponse à la lettre de Colette alors présidente du Prix, lui annonçant en date du 4 novembre 1951 que son jury venait de le lui attribuer, laquelle lettre a été vendue 4000€, c'est dire que le prix du refus aura augmenté au moins neuf fois la valeur du livre sur la lettre qui l'adoubait et assuré plus encore la notoriété du prosateur, pourtant resté longtemps inconnu du grand public.

La correspondance de 1938 à 1973 avec son éditeur José Corti, elle, aura été achetée 23 000€.

Son livret scolaire du lycée Clémenceau de Nantes 4000€, en continuité avec un extrait de naissance acquis pour 420€ et son diplôme de bachelier avec mention trés bien, à 1500€.

2500€ pour la correspondance reçue de Georges Pompidou, cet autre fin lettré, qui fut accessoirement président de la République et auteur d'une belle anthologie de la poésie française. 1500€ pour la lettre reçue de François Mauriac, "Prix Nobel", a rappelé Me Veyrac, l'auteur des "Mémoires intérieurs" un rien tombé aux oubliettes depuis quelques années, une bonne affaire pour l'acquéreur! Passés en direct live ou par téléphone, les mises à prix et les surenchérissements avaient de quoi donner le vertige, n'eût été la véritable hauteur éthique du moment : un silence quasi mystique, les regards oscillants entre la surprise et la conscience d'être là, à l'extrême bout du monde d'une grande oeuvre, à l'instant précis où son étrave va fendre le fleuve en crue des lettres et rejoindre le hollandais volant, Baudelaire, le Belem et les autres très grands voiliers, clin d'oeil, à trois encablures à peine du départ du Vendée globe challenge et deux jours après le Goncourt 2008.

Albert Camus, Marguerite Duras, Michel Tournier, Jacques Chardonne, Jo Bousquet, Georges Bataille, Robert Bresson, Jean-Louis Barrault et quelques autres et non des moindres pour les correspondances, excusez du peu, toutes références qui ont fait dire à Me Henri Veyrac que "tous les ingrédients y étaient! La notoriété de Julien Gracq dans le monde est certaine. Au-delà des offres, ça montre avant tout l'intérêt pour l'homme, pour ses choix! C'est aussi là que nous sommes satisfaits de les avoir mis en valeur avec mon équipe." S'il n'a encore lu que "Un balcon en forêt", et "plus difficilement bien qu'étant nantais La forme d'une ville, ouvrage consacré à Nantes", l'homme a conscience "qu'on ne vit pas deux ventes comme celle-là dans une carrière, même passionnante, même bien placée", au coeur de la métropole phare de l'ouest Atlantique.

La bibliothèque personnelle de l'auteur s'est elle aussi arrachée : 600, 1000, 2000€, parfois moins, parfois plus, l'exemplaire de chevet de "Nadja" (André Breton) étant "parti" à 1000€, "Le Surréalisme et la peinture" à 2000€, "Commune présence" de René Char également ; puis des ouvrages illustrés de Tristan Corbière, Paul Eluard, Max Ernst, notamment "La femme 100 têtes" à 900€, et parmi ceux de Gracq lui-même, outre "Le Rivage des Syrtes", record toutes catégories livres à 37 000€, ont été cédés "Un beau ténébreux" à 20 000€, "Un balcon en forêt à 10 500€, "Les carnets du grand chemin", "La Presque-île" à 1600€, "Les eaux étroites", version illustrée par Olivier Debré à 1200€, version illustrée par Jean Solombre à 1100€, "Prose pour l'Etrangère" à 1100€, avant la dispersion d'oeuvres d'Arthur Rimbaud (10 000€ pour "Une saison en enfer"), un superbe "Honoré de Balzac, Le Chef d'oeuvre inconnu" édité par Ambroise Vollard en 1941, pour 16 000€ trés disputé depuis New-York par smartphone portable...

A côté de quoi l'adjudication de "Je ne mange pas de ce pain là" de Benjamin Péret pour 2500€ semblait presque calmer le jeu!

Quelques agents y étaient aussi, n° de donneur d'ordres en main, acheteurs pour de grands collectionneurs, tout comme le sosie d'Erik Orsenna - où était-ce simplement l'ex Goncourt de "L'exposition Universelle" en personne, lui qui écrit ceci pour se présenter sur son site web :

"Je suis né à Paris, le 22 mars 1947 (de mon vrai nom Erik Arnoult), d'une famille où l'on trouve des banquiers saumurois, des paysans luxembourgeois et une papetière cubaine. Après des études de philosophie et de sciences politiques, je choisis l'économie. De retour d'Angleterre (London School of Economics), je publie mon premier roman en même temps que je deviens docteur d'État. Je prends pour pseudonyme Orsenna, le nom de la vieille ville du Rivage des Syrtes, de Julien Gracq."

Et de nombreux anonymes aussi parmi ces 350 visiteurs de l'adieu à Gracq, et celles et ceux passés avant la vente, pour toucher, regarder, sentir ces liens invisibles qui s'étaient tissés durant presque un siècle entre cet enfant du Maine-et-Loire, devenu professeur de géographie pour l'estomac, militant communiste breton avant guerre, ami d'André Breton mais pas embrigadé dans son "groupe", romancier boudant le succés et fuyant les mondanités et la presse comme d'autres fuient la peste,

Gracq est contagieux. Me Veyrac a ouvert en préparant cette vente dans son Hôtel/entrepôt de la rue de la Miséricorde à Nantes, donnant sur le cimetière du centre-ville, non plus seulement un livre, un roman, un recueil critique, mais une porte ouverte à tous les vents et donnant sur de très mystérieux chemins, mais aussi sur ce qui restera sans doute comme l'apport critique le plus abouti sur deux ou trois siècles au moins de littérature européenne.

Evoquant "la survie des ouvrages littéraires" dans ses "Carnets du grand chemin" en 1992, Louis-Julien Poirier-Gracq écrivait ceci après une longue série de variations biographiques et philologiques :

" L'oeuvre d'un écrivain, passé l'ère classique, s'installe de moins en moins dans la durée comme un absolu, de plus en plus comme un étai temporaire et un garant, qu'on réactive occasionnellement pour les besoins de l'"idéologie dominante" ou de la technique littéraire du jour. Ce que nous appelons immortalité n'est le plus souvent qu'une continuité minimale d'existence en bibliothèque, capable d'être remobilisée par moments, pour cautionner la mode ou l'humeur littéraire du temps."

 

La "continuité minimale d'existence en bibliothèque" de feu Julien Gracq est, me semble-t-il du moins après cet instant de haut vol, entendez le mot comme vous le voulez, fort bien assurée! Quant à la moindre utilité de l'affaire, peut-être est-elle aussi que Gracq a gagné un nouveau lecteur à cette occasion : le jeune Quentin Lefeuvre, lycéen nantais ici photographié montrant les livres orphelins de leur auteur au public de l'hôtel des ventes Couton & Veyrac de Nantes, "Naoned" en breton, qui nous a confié qu'il était juste venu prêter main forte pour la vente, mais que "ça donne réellement envie de le lire d'avoir fait ça".

 

Cher Christophe, c'est l'œil du journaliste… La photo du beau ténébreux qui présente au public Le Rivage des Syrtes est superbe, avec tous ces visages en miroir.
Merci de nous dire que cette vente n'a pas été ce crachat honteux sur un écrivain secret, ce dépeçage par des collectionneurs vampires, graines de spéculateurs ou violeurs d'intimité, comme ont pu l'écrire certains dans leurs blogs. Jalousie ?
Julien Gracq avait déjà légué par testament une grande partie de ses objets. Probablement ceux auxquels il était le plus attaché. Il n'ignorait certainement pas que le reste serait vendu aux enchères, et qu'il y aurait des préemptions.
Il n'y avait d'ailleurs ni cravate, ni casquette dans la salle de la rue de la Miséricorde. Et je me plais à imaginer que, si Julien Gracq avait pu prévoir que son écriteau de carton serait lui aussi mis aux enchères (et acquis, du moins je le crois depuis ton appel d'hier soir, sans en avoir eu encore la confirmation officielle) par une incorrigible gribouilleuse désargentée, il aurait eu ce fameux petit sourire dont parlent ceux qui l'ont rencontré.

Reste encore en suspens le devenir de sa maison de Saint-Florent-le-Vieil. As-tu quelques informations à ce sujet ?
D'un bord de Loire à l'autre,

Merci chère Anne pour ces lignes fructueuses (Poirier...), je vais tenter de savoir ce qu'il va advenir de la maison de la rue du grenier à sel, à Saint-Florent-le-Vieil.
Je reviendrai là-dessus dans quelques ... jours!

Cette vente quoiqu'on en dise a été la cible des spéculateurs, et non de graines de, et de collectionneurs vampires abreuvés par les libraires présents sur place ou au téléphone. La lettre de Colette a été vendu 21000 euros sans les frais soit quasiment 25 000 euros; car aux prix cités dans l'article il faut ajouter 21 % de frais à la charge de l'acheteur. Tout ce spectacle se déroulait devant une salle comble qu'à bien voulu partager Régis Debray. Le lot de ses quatorze livres envoyés à Gracq s'est enchéri jusqu'à 320 euros frais non compris. On peut regretter que la correspondance de José Corti à son auteur ne fût pas été préemptée, la BN ne pouvant acheter encore du Breton, dont elle déborde, et ce lot qui risque, en main privé d'être dépecé.

Merci Christophe pour ce billet et les précédents sur Julien Gracq concernant cette vente aux enchères.
Comme vous, j'eus la chance de le rencontrer dans sa maison de Saint-Florent-le-Vieil un jour d'août 1998.
Ce fut un jour comme d'autres pour beaucoup, ce fut un jour comme aucun pour moi...
http://terrimago.blogspot.com/2008/11/julien-gracq-ou-la-car...

Cher Fénéon, je comprends bien en quoi l'amour immodéré que l'on ressent chez vous pour Julien Gracq a pu être froissé par l'aspect trivial des enchères, et ce contraste entre ce que Char désignait par "l'irréel intact dans le réel dévasté" et l'ambiance proche de celle du Loup des Steppes d'Herman Hesse que l'on sentait en entrant chez lui à Saint-Florent-le-Vieil, mais je vous assure que rien de vénal ne se passait à ce moment précis de la vente. Toutes et tous étaient littéralement coits, à l'écoute des noms des livres, lettres, peintures, objets et meubles mis à l'encan.
Régis Debray l'inventeur de la "médiologie" était parfaitement à sa place selon moi, devant ce miroir du média livre d'un demi-siècle d'âge, antérieur donc à la Révolution cubaine et à son amitié avec "le Che", venu puiser dans cette autre amitié avec "le Gracchus ligerius" ce dont nous avons tous besoin d'énergie douce et d'intelligence en action pour supporter en retour la Capitale et ses minuscules. Vous m'aurez compris, je ne peux que regretter qu'un trop plein de considération pour les chiffres ne risque de nous faire oublier à tous que l'important, c'est la prose l'important!

Cher Christophe, cela fait donc juste dix ans! J'ai su par quelques-uns de ses trés proches que Louis Poirier/Julien Gracq est resté jusqu'à ses derniers jours alerte d'esprit, accueillant et prêt à deviser à propos des lettres, du vaste monde et du sort d'ici bas, au point que sa commune toute entière était réellement en deuil voici un an bientôt.
Votre texte sur le blog terrimago m'a bien accroché aussi : “Tant de mains pour transformer ce monde, et si peu de regards pour le contempler!”
Mains d'un côté, regards de l'autre, le déficit des uns comparé au désordre croissant des autres...
Je comprends mieux pourquoi cette rencontre d'août 1998 pouvait bien être aussi forte, sans doute aussi pour JG.
Connaissez-vous Kenneth White, l'inventeur de la géopoétique?
Je vous sens proche de cet immense poète.

Merci pour votre commentaire en écho au mien.
Oui j'ai récemment découvert Kenneth White, je ferai prochainement sur mon blog un billet sur lui et sur la géopoétique. J'ignore si Julien Gracq le connaissait mais je pense qu'il aurait sensible à sa démarche.

Il me semble avoir parlé de lui avec Gracq en février 1992, lorsque nous nous sommes rencontrés. Kenneth White doit toujours être titulaire d'une chaire de poétique contemporaine à la Sorbonne, ou professeur honoraire.
C'est pour moi le poète de l'Atlantique, le premier à franchir les océans via leurs grèves jusqu'à l'Asie... des falaises des Shetlands aux rivages du Hokkaïdo, pour le moins! Il faut lire l'Esprit nomade en plus de ses propres recueils de poèmes!