La retouche ne tue pas

En moins d'une dizaine de jours, la proposition de loi de Valérie Boyer pour une police de l'apparence a réussi à faire l'unanimité contre elle. La première pétition contre la mention «Photo retouchée» vient de faire son apparition sur Facebook, lancée par le site PixelArtese – qui fait remarquer non sans à-propos que la stigmatisation de la retouche risque d'entrainer des effets contraires à ceux recherchés, en poussant «les jeunes filles, modèles et mannequins à pratiquer des régimes les plus stricts». Bien joué!

En gros, tout le monde s'accorde sur le diagnostic: oui, il existe bien un "diktat de la minceur", un modèle idéalisé excessif, reproduit par tous les canaux des industries culturelles. Mais le remède ne convainc pas. Scepticisme devant l'efficacité du "message préventif", impossibilité matérielle d'appliquer le texte (comment effectuer les vérifications?), moqueries face aux pratiques iconographiques des politiques (tous les premiers commentaires citent l'abondante retouche de l'anatomie présidentielle): les arguments sont nombreux et mettent en cause la capacité de la loi à agir sur un tel dossier.

Problème passionnant. Si diktat il y a, est-il impossible d'agir contre? L'inversion radicale de l'attitude face au tabac, en l'espace d'une vingtaine d'années, prouve au contraire que l'action administrée peut modifier les comportements en profondeur. Mais la comparaison s'arrête vite en chemin. Outre l'ampleur du dispositif mis en place, il y a une différence essentielle: le tabac tue. Il a fallu de nombreux travaux scientifiques pour le démontrer de façon certaine, et c'est sur cette base positive que la loi Evin a pu s'élaborer. La manipulation des images peut-elle entraîner des conséquences aussi graves? Si la députée mobilise le cas limite de l'anorexie, c'est bien pour produire cette équivalence: comme le tabac, la retouche pourrait tuer. Mais en l'espèce, c'est peu dire qu'elle s'avance à l'aveuglette – du côté de l'anorexie, dont personne ne connait véritablement les causes, comme du côté de l'influence des images, qui est plus un cliché de comptoir qu'une notion scientifiquement établie. Si le précédent de la lutte contre la cigarette sert de modèle à la proposition de loi, il y a une disproportion manifeste entre les moyens envisagés et la réalité d'un
problème qui est loin d'être établi.

En fait, la réaction publique dit même exactement le contraire. L'émotion suscitée par le texte alors que celui-ci n'est même pas encore en discussion le montre: Valérie Boyer a touché a l'équilibre de notre imaginaire. Dans ce monde-là, nous savons bien que les représentations sont truquées. Mais c'est précisément cela que nous apprécions. C'est pour le chic et le glamour que nous achetons des magazines, pas pour y apercevoir notre voisine de palier. Personne ne croit aux fictions publicitaires, mais nous aimons leur caractère décoratif. Le job des industries culturelles n'est pas de nous mettre face à la réalité, mais d'offrir de l'évasion et du rêve. En d'autres termes, coller un avertissement sur les photos améliorées reviendrait à appliquer la mention "Attention: fiction!" sur la couverture de tous les romans. Et surtout: ce monde idéal, peuplé de dieux et de déesses au charme et aux mensurations inaccessibles, nous y tenons. Pas question de brûler Hollywood parce qu'on n'y produit pas exclusivement des documentaires. La part de fiction est ce supplément d'âme nécessaire à nos vies.

Un autre symptôme que fait apparaître ce faux-pas législatif est la perte de crédibilité du politique. En matière de mensonge, disent de nombreuses réactions, c'est l'hôpital qui se moque de la charité: faudra-t-il désormais assortir la photo de Luc Chatel du label: "homme politique à sincérité modifiée"? Ce que ressentent plusieurs commentateurs, c'est que la proposition de Valérie Boyer appartient justement à cette gamme, encouragée par le sarkozysme, de lois pour la frime dont les conséquences réelles sont nulles ou négligeables, mais qui visent des bénéfices essentiellement politiques ou symboliques. Devant l'activisme de la députée (12 propositions de loi
depuis 2007), on se prend à rêver à une mention applicable à la plupart des projets de la législature: "loi garantie sans effet sur la réalité sociale".

"Ceci n'est pas un commentaire"... ne veut pas dire "No Comment".

encore une fois, on prend le problème à l'envers....

Au lieu d'instruire le peuple, on le rend plus bête.... 

Je pense qu'il faudrait rajouter une matière au collège,

la lecture des médias 

La pub dirige notre société, et ce n'est pas des annotations qui vont changer les choses, l'Education voila notre salut....

Est-ce normal de mettre des publicités sur les gâteaux et autres cochonneries pendant les émissions jeunesses, et de se laver les mains avec le 'fameux' Manger bouger....

 

C'est tout le tragique de notre cher gouvernement :

un problème, une solution express qui marche d'un point de vu communication mais qui refuse de voir le fond du problème donc de le résoudre de façon durable.

 

 

 

Ne plus voir, sur les affiches, Geoges Brassens ou Jacques Tati fumer la pipe me fait penser aux images manipulées, en URSS, au temps de Staline... Orwell, je pense, aurait reconnu dans cette pratique une des dérives par lesquelles on reconnait un pouvoir tendanciellement totalitaire. 

La lecture des médias au collège? C'est  fait depuis une bonne quinzaine d'années, en particulier en lettres et histoire géographie.

La retouche systématique, ce n'est pas tant comme on a l'air de dire aujourd'hui, un problème de "dictature de l'image", pression psychologique sur les jeunes filles etc.

 

Ce problème existe, bien sûr, mais il n'est que le résultat du vrai problème de fond qui détruit nos vies et tue cette civilisation comme il en a déjà tué d'autres avant celle-ci:

Le problème de tout marchandiser, le problème de se considérer soi-même comme de la marchandise, de la marchandise à vendre donc.

 

Le problème de ce que l'humain n'existe plus: il n'y a que marchandise.

La retouche ne tue pas ?

Comment osez-vous parler des "cas limite de l'anorexie" ? 

L'ignorance est inexcusable quand elle s'assène comme une vérité.

La dictature de la "beauté - minceur" et de la "jeunesse préservée" pervertit les rapports humains, abrutit les ados (nonobstant le travail sur les médias à l'école) et tue plus que la route.

Oui, il faut une mention "Photo retouchée" (ou toute autre mise en garde) pour les 50 ans anorexés de Sharon Stone et a fortiori quand on casse la pipe de Tati.

C'est un modeste avis d'un anti-sarkozyste convaincu, lecteur de Orwell, amateur de Magritte et anti-stalinien depuis les sixties. 

Monter sur ses grands chevaux ("comment osez-vous...") n'a jamais fait un argument. Mais si vous avez des données statistiques qui démontrent que l'aneroxie concerne une majorité de la population française, ou que la plupart des anorexiques décèdent de suites de leur pathologie, toutes mes excuses, je ferai un correctif.

Soyons sérieux. Encore une fois, le parallèle est à établir avec la cigarette. A partir du moment: 1) où l'on a démontré la nocivité du tabac, 2) où l'on constate que ce comportement concerne une partie très importante de la population, il est légitime de déployer une campagne de grande ampleur au sein de laquelle l'affichage sur les paquets de cigarettes eux-mêmes, c'est à dire directement sur le produit dont la consommation est la cause du mal, paraît tout à fait logique. Produire un même rapport de cause à effet entre une photographie retouchée et une pathologie qui reste heureusement l'exception est tout simplement impossible.

j'étais au collège il y a un peu plus de 10 ans, et je ne me souviens aucunement d'un enseignement visant à décoder les stratégies de communication des publicitaires et du gouvernement...

De plus les lettres se s'enseignent qu'au lycée, à mon époque seulement en terminale et la teneur des cours ne portait nullement sur la société actuelle mais sur des auteurs de roman mort depuis un moment...

Et vu le programme en histoire-géo, les cours d'éducation civique ne représentent que très peu d'heure sur une scolarité de 7 ans (college + lycée) en cycle général.

 

 

Il me semble que le simple respect que l'on doit avoir pour la vérité mériterait qu'en effet on précise lorsqu'une photo présente l'image d'un corps intentionnellement retouché.

 

Maintenant, le "simple respect que l'on doit à la vérité", c'est vrai que c'est une vieille valeur bien démodée.

http://observers.france24.com/fr/content/20080416-anorexie-f...

 

Si on fait porter sur les paquets de c-igarettes la mention "fumer tue", si on mentionne  sur les bouteilles "l'abus d'alcool est dangereux pour la santé", on se doit de faire figurer  sur les photos "photo retouchée"...

Ça pour les mannequins et autres stars show-biz, modèles des ados. Pour les politiques, y a pas photo, il faut refuser de retoucher !!!!

Je me suis toujours demandé, pourquoi chaque voiture ne porte-elle pas la mention "Je pollue la planète" ?

Toutes les photos publiées sont corrigées. A partir de quel moment commence ce qu'on pourrait appeler une retouche condamnable? C'est une question que l'on n'a jamais réussi à trancher, depuis 170 ans que la retouche se pratique. Il n'existe pas de critère stable et simple qui puisse s'appliquer à la multitude des situations de publication. Par ailleurs, une retouche correctement effectuée a pour caractéristique d'être invisible. En l'absence d'auto-dénonciation par son auteur, il est très rare de pouvoir mettre en évidence l'opération de correction, qui suppose par exemple de pouvoir disposer d'un original non retouché pour comparaison. Il paraît donc à peu près impossible de mettre en pratique ce projet de loi.

 

Les deux mentions que vous rappelez sont intéressantes, dans la différence qu'elles maintiennent. Si l'on ne peut pas écrire "l'alcool tue", c'est qu'il ne s'agit pas d'un effet systématique de la consommation d'alcool. Les études effectuées sur les fumeurs ont démontré une nocivité bien plus élevée de la consommation de tabac, qui permettent à la mention "fumer tue" (et qu'il faudrait lire en réalité comme: "fumer tue" (dans la plupart des cas)) d'exprimer un énoncé vérifiable et conforme à la réalité. La mention concernant l'alccol, plus nuancée, rend compte elle aussi avec fidélité de l'état du savoir toxicologique contemporain. En d'autres termes, on ne peut pas faire dire n'importe quoi à des mentions légales, qui doivent reposer sur des bases solides. Dans le cas contraire, il suffirait d'un procès pour invalider une campagne publique.

Vous avez raison : il vaut bien mieux tout retoucher et manipuler sans rien dire. 

 

Et si on a des problèmes, on n'aura qu'à dire que l'école n'avait qu'à apprendre à décrypter tout ça! Nan mais! 

 

P.S. : je propose d'ailleurs, dans cette société liberticide, que l'on libéralise la vente d'armes. On n'aura qu'à donner des cours de tirs à l'école pour éviter les accidents. Il faut RESPONSABILISER les gens, n'est-ce pas?

 

Il faut marquer sur la tête de chaque homme politique : menteur ou profiteur.

 c'est aussi dangereux que les photos et le tabac, si ce n'est plus...

Je découvre aujourd'hui le texte et les commentaires.

 

Je vous rejoins, André Gunther, sur votre position selon l'argument historique et sociologique du travail de l'image et celui du rapport scientifique, nonobstant l'hypocrisie que je considère sur la loi contre le tabac, mais ceci est une autre histoire.

 

Cependant, lorsque vous dites : "… comme du côté de l'influence des images, qui est plus un cliché de comptoir qu'une notion scientifiquement établie.", je ne sais pas si je dois comprendre cette qualification dans le contexte de l'anorexie ou d'une manière plus générale quant à l'idée de l'influence des images, et dans quelle mesure. En effet, je me souviens d'une intervention de Susan Sontag, peu avant sa mort, dans une émission de télévision française (je ne retrouve plus les références) où, à la question de l'influence des images sur la réalité, elle répondait aussi qu'elle n'y "croyait" pas. Il avait été question des images de guerre, sujet de son dernier essai, Devant la douleur des autres. Son idée était que, malgré les quantités d'images d'horreur que nous absorbons, la guerre reste la norme au détriment de la paix. Dans ce sens, l'image n'a pas l'influence que nous souhaiterions, certes. Cependant, d'une manière contradictoire, elle note que l'hypersaturation de l'image, si elle ne l'influence pas, dérègle notre rapport à la réalité, du moins c'est ainsi que j'avais interprété ces propos à l'époque. 

 

J'ai découvert récemment une revue intitulée Poli (politique de l'image), qui tente de mettre en rapport savoirs et usages de l'image de l'industrie culturelle (jeu vidéo et image people notamment), partant du constat de certaines pratiques qui mettraient l'usager en posture critique face aux images qu'ils consomment. Le développement par l'usager de comportements critiques suppose, à mon sens, un potentiel de réaction face à un phénomène pour le moins encombrant. Cette revue est d'emblée du côté d'un usage particulier aux générations qui sont nées à partir des années 1970. Il y a dans ce facteur générationnel, à mon sens, toute la différence. Être né à partir de cette décennie, c'est vivre une expérience de l'image dès le plus jeune âge sans commune mesure avec les générations précédentes.

 

Scientifiquement parlant, si on considère la question de l'influence à partir de ce que l'expérience de l'image peut provoquer comme acte dans la réalité en corrélation parfaite avec ce qu'elle véhicule comme signe, j'accorde le bénéfice du doute, mais je pense que la question de l'influence est loin d'être un "cliché de comptoir".

Il faudrait aussi nuancer ces notions d'influence, de dérèglement, etc., dans le contexte hypersaturé depuis les années 1970. Je comprends la prudence qu'il y a maintenir sur ces notions d'un point de vue scientifique et politique afin de ne pas tomber dans un effet de chasse aux sorcières. Mais je pense qu'on ne peut en faire l'économie du questionnement en le plaçant sous l'effet du ridicule ou du mépris.

 

Bien cordialement,