Le «9-3» de Yamina Benguigui : un usage falsifié de l’histoire

Des historiens — Emmanuel Bellanger (CNRS-Paris I), Alain Faure (Paris X), Annie Fourcaut (Paris-I) et  Natacha Lillo (Paris-VII) — dénoncent une vision mythique de l’histoire de la banlieue dans le film deYamina Benguigui, 9-3, Mémoire d'un territoire,salué par la presse comme une œuvre salutaire sur la Seine-Saint-Denis.

 

 

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9-3, Mémoire d'un territoire, le film de Yamina Benguigui a bénéficié d'une couverture médiatique exceptionnelle. Présenté comme le documentaire historique que la Seine-Saint-Denis attendait, il a été célébré par toute la presse comme une œuvre salutaire. La Seine-Saint-Denis —  qui n'existe que depuis 1964 —, n'aurait été qu'une terre de misère et de désenchantement, une terre toujours «sacrifiée»,  «abandonnée», aujourd'hui «sans issue».

L'orchestration musicale et les images en boucle des émeutes de 2005 donnent au film un ton mélodramatique qui offre une vision du passé reconstruite de façon partisane. Alors que ce film prétend rendre hommage aux femmes et aux hommes qui y ont vécu et y vivent, il les enferme dans les pires poncifs sur la peur des faubourgs. Depuis la monarchie de Juillet, l'exclusion frapperait ce territoire ! Qu'on permette à des historiens, censurés par l'auteure lorsque leur témoignage n'allait pas dans le sens voulu, de redresser un certain nombre d'erreurs, voire d'énormités historiques, contenues dans ce film.

 

Non, les usines et les ateliers n'ont jamais été expulsés de Paris. Pour cette simple raison d'abord qu'il n'existait pas au 19e siècle de réglementation générale qui aurait pu fonder un tel transfert. Les patrons qui sont partis aux marges de l'agglomération pour installer des établissements fonctionnant à l'aide d'une main d'œuvre déqualifiée et sacrifiée l'ont fait volontairement, et surtout ce mouvement n'a pas été présenté par l'historien interrogé comme le moteur de tout le développement industriel. C'est l'habileté du montage qui lui fait dire cela.

Les usines ne sont pas parties de Paris pour cette simple raison aussi qu'elles y sont restées. La capitale demeure, jusqu'au milieu du XXe siècle, une grande ville industrielle, avec, entre autres, de grandes unités de production, tout aussi polluantes que celles de Saint-Denis. N'importe quel Parisien ou Parisienne âgé et né dans un arrondissement à deux chiffres — sauf le XVIe et le XVIIe, et encore ! — vous dira que son enfance a baigné dans les fumées et les odeurs industrielles. Un exemple entre cent : jusqu'à l'exposition de 1937, une grande gare à charbons subsiste, quai d'Orsay, quasiment au pied de la tour Eiffel, pour l'approvisionnement des usines installées dans le XVe arrondissement. En 1906, la capitale compte 550 000 emplois dans l'industrie, la banlieue, en son ensemble, à peine 190 000.

 

En effet, les communes industrielles du futur 93 eurent de nombreuses sœurs en banlieue proche, et notamment à l'ouest. La ligne des Moulineaux — le tramway T2 aujourd'hui — a été prolongée jusqu'à Puteaux dans les années 1870 pour amener le  charbon aux nombreuses usines installées dans les parages. L'histoire détaillée des beaux quartiers de Paris est aussi pleine de surprises : les propriétaires de la plaine Monceau ont eu à subir la présence d'une usine à gaz installée boulevard de Courcelles  jusqu'en 1891 ; sur l'emplacement actuel de la maison de la Radio,  l'usine à gaz de Passy, elle, fonctionna jusqu'en 1926. Les Ternes, dans le XVIIe, furent longtemps un quartier spécialisé dans la carrosserie et la construction des voitures à chevaux : l'industrie automobile s'est développée dans la banlieue ouest en continuité géographique avec cette industrie parisienne. Bref, le rôle des vents dominants, qui expliquerait ce soi disant monopole de l'est ou du nord-est pour l'industrie émettrice de fumée, est une idée fausse : pourquoi aurait-on cherché à préserver une zone d'un fléau qu'elle subissait déjà ?

 

Mais à qui veut-on faire croire que la misère ouvrière et l'exploitation des migrants ont été l'apanage de ces communes ? Les Bretons par exemple étaient nombreux à Saint-Denis,  mais ils étaient plus nombreux encore à trimer dans les usines et les chantiers de Paris. Et les domestiques, ces demi esclaves au service des ménages parisiens ? Les raisons de l'installation dans le futur 93 de nombreuses vagues d'immigration tant européennes qu'africaines sont à peine évoquées : on passe de la présence espagnole, dès la Première Guerre mondiale, à l'arrivée des rapatriés d'Algérie et des Antillais, sans jamais évoquer les Italiens, installés depuis la fin du XIXe siècle et longtemps majoritaires, l'arrivée des premiers Kabyles dans l'entre-deux-guerres et l'immigration portugaise des années 1960.

Tous ces hommes et ces femmes n'ont pas été «relégués» en banlieue ; ils ont choisi d'y venir car ils savaient qu'ils y trouveraient un emploi qui, bien que souvent très dur, leur permettrait d'accéder à un niveau de vie nettement supérieur à ce qui les attendait dans leur pays.

Dans un espace marqué avant tout par une forte solidarité ouvrière, les mariages mixtes sont présentés à tort comme marginaux, et cela pour mieux étayer la thèse de la «ghettoïsation». Rappelons que les filles et fils d'Espagnols et d'Italiens de la banlieue nord-est ont épousé à plus de 75 % des «Français de souche». Les unions entre enfants d'Algériens, de Marocains ou d'Antillais et de «Français blancs» sont également très fréquentes.

 

Le film caricature à l'excès l'histoire du logement social. Les architectes et urbanistes ne seraient que d'avides bâtisseurs sous influence, si ce n'est corrompus. La construction des grands ensembles, dans le 93 comme partout ailleurs, répond d'abord à la volonté de sortir les familles françaises des taudis où elles croupissent, de résoudre, au plus vite, avec les moyens de la France ruinée de l'après guerre, la terrible crise du logement. Les «logements Million», vilipendés dans le film, sont le produit du  contexte des années 1950, que le film ignore. Les logements neufs et confortables, construits par les Offices HLM dans les années 1960, constituèrent  un progrès immense pour ceux qui y accédèrent. A partir de la création du département en 1964, l'État et les collectivités locales ont poursuivi une politique continue d'équipement : du logement social digne, deux universités, des services publics pionniers, le premier tramway francilien...

 

La Seine-Saint-Denis résidentielle et coquette de l'ancienne Seine-et-Oise n'a pas droit de cité. Le film n'accorde non plus aucune place à une banlieue populaire, choisie et aimée, celle des promenades du dimanche et surtout celle des lotissements. Acheter un terrain pour avoir un jour une maison à soi, ce fut le rêve réalisé de foules d'employés, de petits commerçants et d'ouvriers pour qui cette banlieue encore verte apparaissait infiniment désirable. Où est ici l'exclusion?

 

Aussi contestable est la marginalisation de la banlieue rouge, du socialisme et du communisme municipal. La dimension collective et intégratrice de l'engagement militant dans les partis, les syndicats, les associations, est sciemment minorée. Les temps forts (le Front populaire, mai 1968...) et les lieux de sociabilité festive (les processions religieuses, la fête de l'Huma au parc de La Courneuve, les fêtes de quartiers...) sont écartés, car ils contrarient la vision misérabiliste du documentaire. Alors que les élus locaux communistes ont joué un rôle déterminant dans la cohésion sociale du 93, aucun n'est interrogé.

 

Ce film invente le passé du 93 ou n'en veut retenir que le plus sombre, pour faire de ce département un territoire martyrisé depuis deux siècles. Œuvre de mauvaise fiction, il verse dans le plus classique misérabilisme en usage à propos des banlieues. Mais à quoi sert de tordre ainsi l'histoire d'un département dont la crise actuelle, elle, est bien réelle? 

 

 

    Emmanuel Bellanger est chargé de recherche CNRS, CHS Université Paris 1

    Alain Faure est chercheur IDHE à l'Université de Paris X-Nanterre

    Annie Fourcaut est professeur d'histoire contemporaine, directrice du CHS, Université Paris 1

    Natacha Lillo est maître de conférences ICT Université Paris 7

Cela ne m'étonne pas de Yamina Benguigui, triste opportuniste qui ne fait que dans le sensationnel. Elle aime à parler de la banlieue en "experte, alors qu'elle qui n' y a jamais vécu. Son passe-temps, ce sont les soirées mondaines où elle aime à se montrer et à tisser son réseau relationnel. Ca marche à tel point qu'elle est élue sur la liste de Delanoë sans jamais avoir milité ou fait de la politique. Moi qui pensait que le copinage ne marchait qu'avec l'équipe à Sarko... En tous cas, bravo et merci à ces historiens pour leur article qui rétabli la vérité sur le "9-3".

Ayant entendu parler de son "Mémoires d'immigrés", j'avais un a priori favorable envers Y. Benguigui. Mais j'ai trouvé son film désarçonnant. Cultivant à la fois le misérabilisme du passé et la chaleur de la culture ouvrière, la solidarité au sein de la contre-société communiste, etc.
Alors que l'accent était mis sur la Seine-Saint-Denis banlieue rouge, elle n'a interviewé aucun militant ou responsable politique ou syndical qui aurait pu témoigner de cet aspect. Le nom de Braouezec a bien été prononcé (Braouezec, c'est qui?), mais il l'a été par un entrepreneur de travaux publics...
Par contre, on a eu droit à la fin du film à un discours genre "lendemains qui chantent" de Bartolone à Saint-Denis (j'ai cru reconnaître la place de l'hôtel de ville et de la basilique). Tout un symbole.

Je pense que ces historiens critiques ont en grande partie raison dans leur écris.
Mais alors pourquoi le film a-t-il été encensé par la critique et les journalistes ??
Ceux-ci sont aveugles, ou incultes, ou tout simplement de mauvaise foi ??

Bonjour,
Je vous remercie pour ces remises en perspective s'appuyant sur des faits historiques documentés donc vérifiables et probablement trop peu connus.
Peut-être que ce film pourra au moins servir à cela.... ?
Redonner à l’histoire de Paris et ses banlieux toute sa richesse complexe et déboulonner les idées reçues permettant à certains d‘en tirer profit.
Permettre à chacun d'aller se remettre à consulter documents, etc... pour ne pas en rester à une " vision" par trop personnelle, abusée/abusive, émotive, romancée.
De source personnelle : mon oncle paternel immigrant italien anti fasciste communiste est venu s'établir à Saint-Denis très jeune ( ayant fait la guerre dans l'armée française puis fut fait prisonnier de guerre pendant trois ans)
A la libération; il est retourné vivre et ouvrir un commerce à St Denis.
Il Y a vécu une existence très active, riche de rencontres, d’amitié et de militantisme et ne s’est jamais senti vivre dans un ghetto miséreux !
Jamais, il n’aurait toléré cette idée ! Sinon il aurait fait sa valise…
G. Miski

Cette édition "Les invités de Médiapart" est passionnante. Elle nous donne l'occasion d'entendre le point de vue de gens souvent remarquables et qui apportent un éclairage très intéressant sur toutes sortes de sujets.
Merci à ces historiens qui, au delà de la facilité qui voudrait que l'on "attaque" pas une personne ayant des sentiments "généreux", nous parlent simplement de la "vérité" des faits. Ça c'est de la vraie citoyenneté!
Conclusion: il ne suffit pas d'avoir des bons sentiments pour faire du bon travail.
Les politiques s'attachent les "services" de ceux qui sont des "images": c'est prendre les gens pour des débiles.
A Droite, à Gauche: les menaces de manipulations sont partout!

En ce qui concerne les journalistes, c'est bien plus souvent de l'inculture que de la mauvaise foi. La grande majorité des journalistes connaissent à peine les sujets qu'ils traitent à l'exception de quelques uns d'entre eux. Alors, puisque que l'on ne sait pas et que l'on ne veut pas paraître idiot on répète ce que l'on a entendu. Chacun recopie ce que le confrère à écrit, on fait toujours appel aux mêmes "pseudo spécialistes" et surtout il ne faut pas aller à l'encontre des idées reçues si l'on veut s' assurer une carrière plus ou moins stable.

Long entretien avec les mêmes historiens sur France Culture dans l'émission d'Emmanuel Laurentin , la Fabrique de l'Histoire du 17 octobre.

http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/...

Merci dk. Très instructif.
On y apprend que Yamina Benguigui a interrogé ces trois historiens, qu'elle en a écarté deux au moment du montage et procédé à un tri des déclarations du troisième. Ce qui a été exclu ne cadrait pas avec ce que voulait démontrer la réalisatrice. Si elle avait pu interroger l'oncle de G. Miski, son témoignage serait lui aussi probablement passé à la trappe.
Pourquoi les médias ont-ils encensé le film (cloclo)? Pour compléter ce que dit Sana'a, il me semble que le film relaie le discours politiquement correct, à savoir que la Seine-Saint-Denis a servi de "dépotoir" (classes populaires, populations immigrées, industries) en raison du carcan qui lui a été imposé, mais qu'elle dispose de potentialités qui ne demandent qu'à se réaliser: il suffirait de "libérer les énergies". Tout dépend de ce qu'on entend par là.

Je n'ai pas vu ce film, mais ce que je lis dans le billet me sidère. J'habite à Montreuil, dans le 9-3, et rien de ce que décrit Yamina Benguigui ne tient la route. C'est une ville dont le mixage socioculturel et socioéconomique est très riche. Nous sommes nombreux, appelés parfois des "bobos", à être venus nous y installer avec bonheur, à côté de personnes de tous horizons. Yamina Benguigui aurait dû se renseigner au lieu de chausser des lunettes prismatiques. Je ne vis pas dans un dépotoir et je ne cohabite pas avec des déchets, non mais !

http://93minutes.wordpress.com/yamina-benguigui-restitue-la-...

"Ou souffrent-ils d’un excès d’ego, en constatant qu’ils n’apparaissent pas à l’image comme les historiens que sont Anne- Cécile Lefort-Prost, Benoit Pouvreau, et Jacques Girault, pour aller jusqu’à s’auto contredire eux-mêmes ?" lu sur 93minutes.wordpress.com, un blog 100% seine saint denis qui suit le film (et en même temps ce département) avec plus de jugement, de pertinence et d'objectivité que nos bien-pensants, nos parisi et nos bienheureux historiens.

Voici la réponse de l'équipe Benguigui à cet article, que Médiapart a aussi mis en ligne par ailleurs. Cette page répond point par point à ce brûlot qui vient tout droit des "Môssieurs Les biens-pensants historiens". Alain Faure and co ou l'art de dire tout et son contraire sur un même sujet rien que pour quoi ? Allez, je vous le donne en mille... L'EGO.
Il n'est pas le seul quand même notre ami Faure. Nous avons aussi la défunt bande des "cocos" qui croient encore et encore que le "9-3" c'est eux et rien qu'eux...

Méditons cette phrase de l'Abbé Grégoire qui date déjà de plus de 200ans:
" A la tribune des Cinq-Cents je me souviens d'avoir mécontenté les Parisiens, en disant que s'il était en leur pouvoir, ils feraient venir ici le Pont du Gard, la Maison Carrée et les Arènes de Nîmes. »
Maintenant, c'est au patrimoine de nos usines et de nos prolos du 9-3 que l'on s'attaque ?

B.D.B.D...