Lâchons les chiens: la preuve par onze

« Lâchons les chiens ». « Raid nocturne ». « Buckeye le Mormon ». « La ballade du boulet et de la chaîne ». « Basket à la casse ». « Le contraire de la solitude ». « La perruque ». « Vernon ». « Le serpent ». « La beauté ». « Il se saoûle profondément et fameusement. » Onze nouvelles.

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Onze courtes tranches de vie. Onze récits sans début et sans fin, ouverts, concis, comme découpés au hasard dans la matière brute dont est faite la vie. Des instantanés à la fois incisifs, drôles et désespérés qui ont pour cadre de poussiéreux petits bleds paumés de l’Arizona ou de l’Utah où il ne se passe jamais rien et pour improbables héros un père indien rendant visite la nuit à son fils endormi, des petits-blancs ouvriers agricoles, un des derniers vachers-cow-boys s’assumant comme tel, un vieux fou qui déjante, un frère, un ex-mari…

 

Ils boivent, ils se battent, ils rongent leur frein, ils portent une chèvre, chassent ou conduisent des pick-ups, ils pleurent, ils se débattent. Leur seul point commun : être comme assis à côté d’eux-mêmes, au bord de leur propre existence depuis que quelque chose leur est arrivé. La trahison. L’abandon. Le deuil. La solitude. La déception. Depuis, ils attendent. Ils tentent vaille que vaille de composer avec l’ennui. Ils essaient de ne pas perdre complètement pied. Ils ne sont pas sûrs d’y arriver. Pas sûrs non plus de plonger tout à fait.

 

 

La plupart du temps, les femmes ne sont pas ou plus là. Elles ne s’écrivent dans presque chacune des nouvelles qu’en creux, par leur absence, ce qui les rend parfois paradoxalement omniprésentes. Mais si elles sont un peu les héroïnes, elles ne le sont que par défaut. Par contre, il y a la forêt, les montagnes, la poussière, l’essence, la neige, les murs, le ciel, les chiens. Et ces hommes, loufoques et poignants, abandonnés à leur survie dérisoire. En quelques lignes, le décor de chaque histoire est campé, le personnage croqué. Tout est presque ciselé en trois mots. On y est. On sait qui « il » est. On est dans ce qu ’ « il » ressent. On palpe même parfois les échos de l’enfant qu’il a été au travers le cuir raidi et comme fossilisé. On palpite avec lui. Et c’est à la fois pathétique et drôle, loufoque et attendrissant. Le désastre n’est jamais loin. L’éclat de rire non plus. On danse à la lisière, sur le fil tendu à craquer de ce qui va suivre, et qui arrivera peut-être. Ou pas.

 

 

Car une grande partie du talent de Brady Udall, qu’on a comparé à un Carver, à un Banks et même par certains côtés à un Fante, réside dans ce qui, à mes yeux en tous cas, fait le sel des vraies nouvelles : un art de l’esquisse, l’élégance de ne pas boucler son récit et de faire au lecteur le cadeau d’imaginer lui-même la suite. En somme, d’offrir une chute qui n’en est jamais vraiment une et laisse imperceptiblement la petite musique en suspens. L’autre immense partie de ce talent, c’est son inimitable façon de rendre parfaitement plausible les destins les plus extravagants. Avec toujours, des détails d’une précision presque clinique qui nous emballeront le tout sous un halo de récit débordant de vérité.

 

 

Ceux qui ont lu « Le Destin miraculeux d’ Edgar Mint » haletante saga de plus de 540 pages (en poche !) qui, d’hôpital en orphelinat ou en famille d’accueil, entraîne le lecteur sur les pas d’un jeune Indien métis dont la tête a été écrasée sous la voiture du facteur, connaissent déjà son art de rendre réels et quasi-palpables les plus délirantes excentricités. On y entre ou on n’y entre pas (j’ai adoré mais nombre de mes ami(e)s ont calé), mais si on y entre, on est happé et comme mystifié. « Lâchons les chiens » est la preuve par onze de son indubitable talent.

 

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Brady Udall est né en 1971 en Arizona. Il enseigne la littérature dans une université du Middle West et est « considéré comme l'un des jeunes écrivains américains les plus originaux et les plus prometteurs de sa génération » comme le dit l’expression consacrée, fort prisée des quatrièmes de couvertures. Que la formulation constitue ou non un cliché, qu’importe, il a incontestablement su trouver un style, une patte, un ton, qui semblent partis pour constituer sa marque de fabrique. Une voix qu’on réentendra. Et avec laquelle il faudra compter.



Brady Udall, Lâchons les chiens », traduction Michel Lederer, 10/18, 2000, 248 pages.

 

Quelques extraits pour mise en bouche:

Raid nocturne
« Roy grogne dans sa niche et me jette un regard de travers. Il est troublé. Je suis à peu près sû que c‘est la première fois qu’il voit un Apache d’un mètre quatre-vingt-dix portant une chèvre pénétrer dans son jardin au milieu de la nuit. Bien à l’abri sous son toit, il semble avoir du mal à prendre une décision. »

 

 

Buckeye le Mormon
« Voilà ce que j’ai appris sur Buckeye (surnom donné aux habitants de l’Ohio) quelques minutes avant qu’il me casse la clavicule : il a vingt-cinq ans, il est amoureux de ma sœur, il est natif du Wisconsin et c’est donc un Badger (surnom donné aux habitants du Wisconsin). »

 

 

La Perruque
« Ce matin, mon fils de huit ans a trouvé une perruque dans une poubelle. (…) Attablé devant un bol de céréales, il lisait une bande dessinée, la perruque enfoncée sur la tête comme un casque de joueur de football » (…) « Je me suis demandé s'il avait la même image à l'esprit ou bien s'il n'en avait aucune (...) J'ai contourné la table, je l'ai pris dans mes bras et l'ai serré contre moi. J'ai enfoui mon nez dans la perruque. Elle ne sentait pas le propre et le shampooing comme j'aurais pu l'espérer, mais plutôt la laitue défraîchie. Je suppose que c'était sans importance. »

 

 

Il se saoûle profondément et fameusement
« Un secret : depuis l’âge de cinq ans, je suis un meurtrier en pensée. J’ai torturé, mutilé, démembré, embroché, étripué et tué Calfred Pulsipher plus de dix mille fois. J’ai mis le feu à sa maison, kidnappé ses enfants, décapité son chien. J’ai rêvé à maintes et maintes reprises que j’étais présent ce soir-là au Sure Seldom et que je l’empêchais de tuer mon père… »

 

 

Bibliographie :
« Lâchons les chiens ». Albin Michel (1998) et 10/18 (en 2000)
« Le Destin miraculeux d'Edgar Mint ». Albin Michel (2001) et 10/18 (en 2003)

 

 

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Je ne connais pas du tout, du tout.. Me voilà déboulant après quelques jours sans, et appâtée, soit, envie, quelle que soit l'issue...

Ah flûte..La preuve par onze...C'est même pas un article sur le football...
Naaaan je plaisante !
Bises GdS et merci pour cet auteur que je ne connaissais pas non plus

kairos

Idem, je découvre jusqu'au nom de cet auteur... Comme j'adore les nouvelles, je vais aller voir de près... Et vous en donnez envie...

Et bien tant mieux si cela vous donne envie. En plus, ça me déculpabilise un peu: juste après que je l'ai posté hier soir, le site a planté et est resté toute la nuit inaccessible....Les gourous qui se seraient fâchés à sa lecture et auraient claqué la porte pour méditer ?

Ils étaient à la base de Gourou pour préparer le lancement de la prochaine fusée Ariane...

Merci Grain pour ce superbe article, de nouveau.
Grain adore les nouvelles, j'espère qu'elle nous fera partager beaucoup de ses coups de coeur, ce seront souvent des découvertes pour nous.

J'aime également beaucoup les nouvelles, surtout celles qui parviennent à évoquer tout un monde “dans une goutte d'eau”. Ton article, Grain, me donne bien envie de découvrir ce monde-là. D'autant plus que je ne connaissais pas encore cet auteur. Merci, merci.


“Le contraire de la solitude”, ce titre me fait penser au recueil – des nouvelles ? je n'en suis pas certaine, plutôt de courts récits – de Erri de Luca, "Le contraire de un”.

Mon seul vrai problème, Christine, vis-à-vis de cette édition, en est l'intitulé sur la page d'accueil :"L'actualité du livre de poche, des petits formats... Grands textes, petits prix. Le plaisir et la passion partagés." Je ne suis pas du tout collée à l'"actualité" ni du livre de poche ni d'aucune autre forme d'édition, quel qu'en soit le format ou la date de parution. La seule "actualité" que je suis, c'est celle de mes coups de cœur... et les bouquins sont parfois parus depuis des années. Mais il n'empêche, ce sont ceux qu'on a envie de partager.... Donc je me pose quand même la question: est-ce que ça va être casher par rapport à cette édition ou non ? Et peut-être que d'autres gens, qui auraient eux aussi envie de partager un bouquin qu'ils auront aimé (ou détesté)... se trouvent un peu bloqués, ayant peur d'être hors-sujet ?
Il me semble quoiqu'il en soit que le thème de "découverte" serait à mes yeux plus opportun qu' "actualité"....

Nous semblons être nombreux, les amateurs de nouvelles. Pourquoi donc les éditeurs français prétendent-ils qu'elles ne se vendent pas?

Tony, Christine avait raison plus haut, moi c'est un genre que j'adore... et je pense qu'il est largement temps que nous tordions le cou à ce préjugé imbécile. Les Américains et les Anglo-saxons en général, sont friants de ce type de littérature qui a révélé plein de talents. Je pense notamment à une Katherine Mansfield (néo-zélandaise) qui est pour moi une maître du genre.... et m'a donné le goût de ce type de littérature. Il y a plein d'auteurs de nouvelles, traduites en français et pourtant parfois méconnues en France, dont j'aurais envie de parler: Lorrie Moore, et la grande de grande dont je n'arrive plus à me sortir: Alice Munro, native de l'Ontario. Je lis ses nouvelles en boucle.... On crée une édition "Nouvelles" ? Il y a peut-être pas mal de gens qui seraient sur les rangs....

Je suis tout à fait d'accord. Le terme d'actualité ne correspond absolument pas. C'est ce à quoi je me plie, c'était mon intention de départ avec cette édition, qui comblait un manque sur les poches. Et je continue à n'écrire que sur l'actualité du poche.
Et puis Kairos a commencé à donner des textes magnifiques qui n'entraient pas dans l'actualité, d'autres aussi, et j'ai voulu changer le chapeau de l'édition. Je n'y arrive pas.


Donc considérons le terme d'actualité comme transparent. Le seul impératif est celui du poche. C'est d'ailleurs ce que j'ai expliqué plusieurs fois déjà par mails ou mp à des personnages intéressées par le fait de contribuer à l'édition.


Sachant qu'il s'agit de "poches" au sens large. Le semi-poche (Tel, Découvertes, etc.) est ok aussi.


Le but est celui de faire partager, faire connaître, diffuser. Constituer peu à peu une sorte de "bibliothèque", subjective, passionnée et pérenne...

Parmi mes "maîtres du genre", la première place reviendrait à Tchekhov, dont le théâtre semble avoir éclipsé les nouvelles. Et pourtant…

C'est le coup de la perruque qui me donne le plus envie d'y aller voir de plus près. Merci grain pour ce défrichage : tant de livres paraissent qu'on n'a parfois plus la patience de chercher à ne rien rater.
Et puis j'ai aussi un faible pour les nouvelles, pour leur intensité, pour cette douce déception de devoir déjà les quitter.

Udall, grande famille de républicains mormons en Arizona: "où l'on vote pour Udall ou pour Udall". Les rares Udall démocrates ont émigré au Nouveau Mexique. Brady Udall, dont je ne connais pas les liens de parenté avec cette famille de politiciens, n'a quoi qu'il en soit rien renié de sa foi mormon, reste fasciné par la polygamie et vit au quotidien avec Dieu: http://www.bookbrowse.com/author_interviews/full/index.cfm?a...

Mais sait dépeindre cette famille religieuse avec pas mal d'ironie (cft la famille adoptive dans Le destin miraculeux d'Edgar Mint ) et ne fait en aucun cas de prosélytisme en la matière....

Irving , Dickens, Stype, ..................c'est à cette lignée qu'appartient Udall. Probablement un des grands auteurs du XXIéme siécle.
IL est frappant de voir aussi avec quelle vitalité se renouvelle la vraie littérature américaine. Son engagement politique , son ouverture " sociétale". Quelle différence avec les Lévy , Musso et consorts et leurs romans clonés et vides.

"Quelle différence avec les Lévy , Musso et consorts et leurs romans clonés et vides."
Certes.
Mais la littérature française ne se résume pas à ça. Heureusement !

@ Maguy Day (ou à ceux que son commentaire ci-dessus pourrait refroidir)


La preuve (s'il en faut une), je n'ai appris qu'il était lui-même mormon qu'en tombant là dessus: http://bmr-mam.over-blog.com/article-13125721.html, hier en rédigeant cette chronique et en googlant son nom pour m'assurer que je n'avais rien loupé de sa bibliographie et vérifier sa date de naissance.... De plus, je n'ai pas coutume de m'assurer de la religion des auteurs ni de la famille dont ils sont issus avant d'avoir (ou pas) un coup de cœur en matière de lectures....

J'ai lu ton papier, chère grain, et lu l'interview de l'auteur. D'accord avec toi. Ce qu'il dit est intéressant et ce n'est pas parce qu'il annonce que le héros de son prochain roman est un polygame (4 femmes et 28 enfants) qu'il fait du prosélytisme... Je m'attendrai même à beaucoup d'humour! (Le futur est volontaire, car je l'achèterai).

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Merci pour ce conseil. J'avoue ne pas être rentré dans "Edgar Mint", mais par contre Carver (Were I'm calling from) ou Fante (Ask th dust) sont en bonne place dans ma bibliothèque, accessibles et d'ailleurs côte à côte. J'avoue avoir presque de la douleur à lire les nouvelles de Carver. Je ne trouve pas les mots pour expliquer pourquoi. Peut-être déconstruit-il ce qui fait la richesse de l'humanité, en présentant des êtres humains frustres et frustrés, dans l'impossibilité de communiquer, qui connaissent la dureté de la vie et savent qu'ils ne s'en échapperont pas.

Ouais, je suis d'accord avec Oliv92, ça m'a l'air de ressembler un peu à du John Fante de la belle époque, voire du Bukowski, alias "Hank", je vais essayer.
Le titre m'a fait penser à "Retenir les bêtes" dans la même collection 10/18 de Magnus Mills, qui lui pour le coup est un simple chauffeur de transport en commun de Londres avant d'être écrivain, je crois bien qu'il a eu un prix pour ce bouquin, qu'est planant au possible, mais je ne me souviens plus duquel.
@ +NEO-

Commence déjà par ce recueil de nouvelles, Tony, tu verras que tu tomberas sous le charme !

"La perruque" est en effet à tomber, bjm. Je crois bien que c'est ma préférée....

J'ai réussi à corriger ! Merci Grain ;-)

Tant mieux... Je crois que je préfère sans qu'il y ait de notion d'actualité littéraire ou en tous cas aucune obligation de la suivre. Le fil des rencontres, à mes yeux, est un fil rouge bien plus opportun et bien plus enrichissant ! Sans compter que les sorties récentes, on en a déjà plus ou moins dans tous les canards au moment de leur parution !