La guerre d’Algérie française de Patrick Buisson, par Mohammed Harbi et Gilbert Meynier
On ne présente plus Patrick Buisson, ardent conseiller de Nicolas Sarkozy, de la chaîne Histoire, des cabinets Publifact et Publiopinion, naguère de l’hebdomadaire d’extrême-droite Minute. Si l’histoire vraie s’écrit en confrontant des documents d’origine différente, le luxueux album que Patrick Buisson consacre à la guerre d'Algérie ne montre que des photos militaires françaises conçues comme armes de guerre psychologique. Que dirait-on d’un livre sur la guerre de 1954-1962 qui serait illustré uniquement avec les photos du FLN ? Qu’il s’agirait d’apologie, non d’histoire. Rien dans le titre ne dit qu’il s’agit de la guerre vue par le service photographique des armées : circulairement, l’armée se raconte l’Algérie qu’elle a rêvée, et fait encore post bellum rêver l’auteur. L’album est un bréviaire de l’esthétisme légionnaire/para, un péan nostalgique au temps viril guerrier. En dépit de la suppression de l’article 4 de la loi du 23 février 2005, il magnifie l’Algérie française et réhabilite le fait colonial. Cela avec les thèmes de prédilection récurrents du nationalisme français : protéger la France des étrangers menaçants, défendre une armée française – celle de l’affaire Dreyfus, des fusillés pour l’exemple de 1914-1918, de la répression du peuple algérien en lutte pour son indépendance, alors que « l’Algérie n’était pas une colonie, mais la France prolongée jusqu’au Sahara ».
Les maux du système colonial – extorsion de biens par la violence conquérante, crimes de guerre, racisme structurel, œuvre scolaire dérisoire… – sont engloutis sous le « déferlement de violence » du seul FLN. Les légendes des photos sont autant de poncifs pompeux de nostalgérie coloniale, non des outils de compréhension et de réflexion. Les « autochtones » n’ont belle figure que sous la tutelle de la France. Face aux wilâya(s) terrorisantes, « le glaive et la truelle » des SAS : main droite répressive et main gauche humanitaire du scoutisme dérisoirement tardif, en contretemps de l’histoire qui se faisait. Le mai 1958 de l’Algérie française est célébré pour les « fraternisations du forum », mais sur la photo relatant la manifestation de fraternisation du 16 mai 1958, quasiment tous les visages des Algériens sont fermés et inquiets.
Une fois l’ange gardien français déchu, c’est en 1962 « l’horreur généralisée ». On déboulonne, les statues, « on rembarque la casquette du “père Bugeaud”. Avec elle, cent trente ans de présence française en Algérie, pour le meilleur et pour le pire ». Avec pour épilogue, « les hommes bleus et l’or noir » – nostalgie exotique du Sahara et richesse pétrolière française bradée en naft arabe. Dès lors que le FLN a gagné la partie, que les Français en sont partis, l’ « apocalypse » de 1962 change radicalement l’Algérie : ce pays dont les photos militaires faisaient un paradis au ciel bleu et au soleil permanent ne découvre la neige, la pluie, le froid qu’au chapitre 13 (« La France perd la paix ») : le temps a changé lorsque les Français sont partis. C’est peu subtil, mais bien à l’unisson de toutes les grosses astuces de l’album. Avec ses photos fabriquées, c’est une resucée de l’Action psychologique. Les barrages électrifiés aux frontières : une nécessité vitale incontournable. Aucune réflexion sur les systèmes clos dont la clôture signe à terme toujours la disparition. Les occasions manquées – peu souvent tentées en temps utile – ne sont quasiment pas évoquées. Pas un mot sur la conférence franco-maghrébine de Tunis que l’interception de l’avion de quatre dirigeants du FLN le 22 octobre 1956 fit avorter sans retour. Inconnu le secrétaire d’État de Guy Mollet Alain Savary qui s’y était engagé pour trouver à cette guerre une issue politique négociée, et qui dut démissionner, désavoué par son lâche gouvernement. L’appareil militaire ne cultivait pas cet art du possible qu’est la politique : il voulait mater. A l’inverse, au lieu de promouvoir « l’intégration », de Gaulle, renieur des « promesses tenues », se lance dans l’autodétermination au moment où la France gagne la guerre ; d’où l’inévitable « vide moral et idéologique » de « la France de l’hexagone ».
L’album oppose en catégories tranchées eux et nous. Eux sont les fellaghas, les rebelles, sans guillemets. A la différence des soldats français, seule la violence des Algériens est mentionnée. Seules les victimes européennes sont signalées, jamais lorsqu’elles sont « autochtones », même si celles-ci furent bien plus nombreuses que celles-là. Page 111, un « rebelle », accompagné de guerriers en tenue léopard, est debout, les mains ligotées derrière le dos, et relilées à un licol qui l’attache à la ceinture du soldat qui le surveille un animal en laisse. Les pages suivantes montrent de vaillants blessés, magnifiquement soignés, un mort auquel on rend les honneurs : les chevaliers contre des animaux. Erreur de jugement ? Non, grosse ficelle : l’album ne montre qu’une splendide armée, équipée des moyens les plus modernes, jeune, combattive, une armée de gagneurs. Face à Massu, et surtout Bigeard, héros omniprésents, sur plus de 400 photos, seulement deux de responsables algériens– le chef historique Ben Bella et la Yacef Saadi –, et encore, bien sûr, après leur arrestation. Le lecteur ne saura rien ni des combattants de l’ALN, ni des vrais politiques du FLN. Côté français, la seule photo de pleine page que le livre propose du général de Gaulle est la plus laide qu’on puisse choisir. Le livre réitère le poncif sur les accords d’Évian qui n’ont pas été appliqués, sans dire que les politiques du FLN qui les avaient conclus et voulaient les appliquer ont été chassés du pouvoir à l’été 1962 par l’appareil militaire de l’armée des frontières – l’État-major général dirigé par Boumediene.
Reste « la discrimination positive avant la lettre » du plan de Constantine – l’ « intégration » –, « avec son abandon, en pratique, lorsque de Gaulle lance dans sa conférence de presse du 16 septembre 1959 le mot “autodétermination” » : une chimère ? Eux étaient si différents de nous que nous ne pouvions les comprendre. La « question cruciale » [… :] « Que pense, que veut la population musulmane» ? est aveu implicite d’une évidence : le peuple algérien fut bien globalement à l’unisson du combat du FLN. Inéluctable ? Si, pour l’auteur, « “l’inéluctabilisme” est le péché des historiens », il reconnaît in summa que « les possibles de l’Algérie étaient en nombre réduit et la “pacification-intégration” sans doute le moins probable de tous ». Dont acte. Mais alors, pourquoi s’être échiné à commettre un tel livre quand il est établi que les non civilisés refusèrent de se faire civiliser ?
L’album de Buisson, au diapason de la guerre psychologique française de 1954-62, est à l’unisson de la campagne orchestrée pour exalter « l’identité nationale » : Buisson-Besson, les deux octobasses du te deum, sont en harmonie, qui nient que l’identité soit autre chose qu’une suite d’identifications mouvantes et multiples. Enfin, si de mauvaises langues ont traité Buisson d’expert en surtraitance des sondages élyséens, ce qui est extrait du congélateur guerrier est décongelé dans la médiatisation rentière : le livre, coédité par Albin Michel, la chaîne Histoire et par deux institutions du ministère de la Défense – de l’État, de la puissance publique française – s’inscrit dans la privatisation publique. Scoop publicitaire encensé et officiellement recommandé sur le site du secrétariat d’État aux Anciens combattants, il est fait pour être vendu. En tout cas, son esthétisme colonial-guerrier à sens unique est de nature à décourager un peu plus la réflexion en général et les historiens en particulier, jamais convoqués dans la prose de Buisson. Bref, le public aura du mal à trouver un livre avilissant autant la dimension historique de la colonisation, produit avec une telle suffisante légèreté et aussi peu de vergogne.
Mohammed Harbi
Gilbert Meynier
Mohammed Harbi, ancien enseignant à l’université Paris-VIII, ancien professeur à l’université Paris-VII. Auteur notamment de "L’Algérie et son destin. Croyants et citoyens", Paris, Arcantère, 1992, 247 p.
Gilbert Meynier, professeur émérite de l’université Nancy-II,
ex-enseignant à l’université de Constantine. Auteur notamment de "Histoire
intérieure du FLN 1954-1962", Paris, Fayard, 2002, 812 p. (réédit. 2004),
et "Alger, Casbah", 2003.
La guerre d’Algérie, de Patrick Buisson. Préface de Michel Déon de l’Académie française, Albin Michel, DMPA (Direction de la Mémoire, du Patrimoine, et des Archives/Ministère de la Défense), ECPAD (Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense), Histoire, 2009, 271 p. + DVD.
Lire également : L'Algérie que rêvait l'armée française", sur le net dans le site Le Monde.fr (co-signé par Omar Carlier, Michel Cornaton, Mohammed Harbi, Jean-Charles Jauffret, Gilbert Meynier, André Nouschi, Pierre Sorlin).
http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/12/22/l-algerie-que-revait-l-armee-francaise-par-gilbert-meynier_1283912_3232.html







Ce texte a été publié dans le quotidien algérien El
Watan du 13 décembre 2009, ainsi que dans le numéro de Noël (n° 3349) de
l'hebdomadaire protestant d'actualité Réforme. Il est publié ici avec l'accord des deux auteurs.
Merci de votre présentation et analyse de ce livre anachronique.
"cent trente ans de présence française en Algérie"
Et un passé qui n'est pas passé pour certaisn nostalgiques de la colonisation.
Parmi ceux qui sont au pouvoir actuellement en France ?Ou plus largement encore ?
Pour paraphraser un écrivain espagnol, il faut avouer que l'histoire de la guerre d'Algérie est parfois mal écrite. Une partie des droites cultive cette nostalgérie, en oubliant les faits indéniables (la pauvreté incontestable des populations, la morgue des grands colons, le refus des réformes envers et contre tout, même après le sacrifice de ces soldats pour libérer la métropole etc.) et en fustigeant De Gaulle, coupable encore d'avoir lâché l'Algérie. Il rejoint dans cet inconscient collectif les bradeurs de l'Empire, généralement placés à gauche, comme Pierre Mendès France, comme Gaston Deferre...
Qu'on regrette le temps de l'Algérie française peut se concevoir, quand on a tout perdu, quand on a dû quitter un sol sur lequel on était né pour débarquer dans une métropole totalement inconnue, quand sa propre parole était confisquée par les grands colons et les ultras. Qu'on regrette le temps de cette grande France aussi se conçoit, dans ces temps incertains de la mondialisation, qui réduit la France à un Etat modeste. Il existe aussi depuis longtemps une histoire militaire nostalgique, évoquée d'ailleurs parfois avec un grand talent, comme Schoendoerfer au cinéma.
Pourtant, toutes les droites ne se réfugient pas dans cette nostalgie. Le Cartiérisme avait mis l'accent rapidement sur la nécessité économique de donner l'indépendance, Raymond Aron, Mauriac, plaidaient pour le courage de l'indépendance au nom de la realpolitik et des idéaux nationaux, voire humanistes. Et des militaires plaidaient pour la réorientation vers une armée moderne, nucléarisée, efficace et l'abandon de la tradition des sabreurs qui nous coûtèrent 1870 et 1914, notamment. Des militaires, souvent issus du contingent (voire la guerre sans nom de Tavernier), ont aussi soigné, éduqué, avec sincérité et au nom d'idéaux généreux et sont tombés amoureux de cette terre.
Ce livre, au-delà de ses partis-pris, à mon sens, pose d'autres questions. L'histoire coloniale, prise largo sensu (l'Algérie se composait de trois départements plus le Sahara sous statut particulier), est actuellement un enjeu politique. On voit des mémoires concurrentes s'affronter, des monuments dédiés aux victimes OAS ont été érigés, diffusant et illustrant une autre mémoire, dans une période où la guerre d'Algérie s'éloigne, et de l'histoire nationale et des salles de classe, vu que bientôt on n'évoquera plus cette histoire-là pour la moitié de nos lycéens, ce qui fait beaucoup. On peut, à lire cet article, et devant ces conflits mémoriels, se demander si la guerre d'Algérie est encore historisée et historisable, avec une analyse objective, et une étude critique des sources. La voir (re)devenir une question de mémoire politique, est inquiétant...
Vaste question soulevée ici.
Ecrire l'histoire "chaude" du temps présent, c'est forcément prendre en compte, écrire non pour ou contre mais avec, les enjeux mémoriels. Tout enjeu mémoriel n'est-il pas, in fine, enjeu politique ? Vous Yohann, le germaniste et germanophone, vous savez combien les enjeux mémoriels sont d'une rare acuité outre-Rhin.
Au sujet de la guerre d'Algérie, j'ai souvenir d'avoir entendu Benjamin Stora (dont les travaux font légitimement autorité depuis La gangrène et l'oubli ; cf. par exemple son intervention sur "la mémoire retrouvée de la guerre d'Algérie" : http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article529) expliquer lors d'une conférence qu'il fallait prendre en compte les diverses souffrances (des pieds-noirs aux harkis, en passant par le silence comme expression de l'indicible des jeunes appelés du contingent) comme autant de niveaux d'analyse. Est-il possible de prôner en ce domaine ce que Ricoeur appelait une "politique de la juste mémoire", faite de réconciliations ? Quant à la nostalgérie, difficile de croire qu'elle n'émane que du champ politique.Elle est certainement plus ancrée qu'on ne l'imagine dans les mémoires collectives. Cette intervention de Stora s'inscrivait dans une très belle exposition organisée à Grenoble en 2003 par le Musée dauphinois "Français d'Isère et d'Algérie". Et j'ai également le souvenir, douloureux, qu'elle (l'expo) s'était accompagnée de débordements d'une rare violence de la part de nostalgiques de l'OAS.
http://www.musee-dauphinois.fr/Commun/docs/1/Doc66.pdf?PHPSE...
Pour autant et malgré les difficultés (difficile d'organiser aujourd'hui un colloque sur le sujet) l'histoire de l'Algérie coloniale me semble tout à fait historisable. Elle a d'ailleurs acquis ses lettres de noblesse. En témoigne ce beau colloque co-organisé par l'ENS-Lyon et le LARHRA (laboratoire de recherches historiques Rhône-Alpes) "Pour une histoire critique et citoyenne
Le cas de l’histoire franco-algérienne" dont le texte de présentation indiquait précisément "Au-delà des pressions officielles et des lobbies de mémoire".
On pourra voir avec le lien suivant les vidéos des interventions.
http://w3.ens-lsh.fr/colloques/france-algerie/rubrique.php3?...
Et notamment l'intervention de feu Claude Liauzu (lecture d'Anne-Marie Granet-Abisset, professeur d'histoire contemporaine à Grenoble, spécialiste des enjeux mémoriels et des représentations de l'histoire des sociétés montagnardes, en l'absence de Liauzu)
http://w3.ens-lsh.fr/colloques/france-algerie/article.php3?i...
L'occasion aussi de lire ou relire l'ouvrage de Raphaëlle Branche précisément consacré à l'écriture de cette histoire : La guerre d'Algérie, une histoire apaisée ? (Seuil, 2005) ; également L'Algérie dépassionnée : au-delà des tumultes de mémoire (Syllepses, 2008 ; R.Branche et alii).
En plus des "
diverses souffrances (des pieds-noirs aux harkis, en passant par le silence comme expression de l'indicible des jeunes appelés du contingent)" (Samuel Khun)
il me semble que, comme vous le dites, "la nostalgérie", est toujours ancrée dans bien des mémoires familiales et collectives.
Alors, est-ce que "la guerre d'Algérie est encore historisée et historisable, avec une analyse objective, et une étude critique des sources" (Yohann Chanoir) ?
Je crois effectivement que la guerre d'Algérie, son issue et ce qui a suivi en France (rapatriés, harkis etc.) sont encore un enjeu politique actuel dans certaines régions françaises, le sud en particulier- au delà des clivages traditionnels gauche-droite.
Il me semble que l'effet de la guerre et de ses méthodes a été abordé, par les historiens, les témoins, le cinéma, la littérature.
Mais l'effet de la colonisation, particulièrement en Algérie, n'a pas vraiment été discuté entre les acteurs ordinaires de celle-ci, ou leurs héritiers, qui vivent en France depuis leur déplacement à la fin de la guerre d'Algérie.
Merci Samuel pour cette réponse fouillée.
Oui, les enjeux mémoriels sont d'une rare acuité politique outre-Rhin, même si l'histoire n'a pas la place qu'elle occupe de notre côté du Rhin. Les hommes politiques la citent peu, et peu écrivent des ouvrages historiques, comme les nôtres (Poperen, Sarkozy, Bayrou, Lang...). La mémoire en Allemagne est plus une affaire de groupes de pression mémorielle, comme les Heimatvertriebene, réclamant ainsi une compensation financière aux territoires perdus en 1945. Ou la volonté de donner le nom du maréchal Rommel à une promotion de la Bundeswehr.
L'Algérie ne passe pas, et c'est terriblement juste de le rappeler, et si peu fréquent aussi, car c'est une période de souffrances. Je me souviendrai longtemps de cet appelé dans le film de Tavernier, qui soudain, se met à pleurer. Cet indicible mal-être des appelés et des rappelés, dans une guerre qui les dépassait, mériterait d'être écrit.
L'historisation a été possible, heureusement, vous avez raison. Je me souviens aussi d'un colloque sur les Français et la Guerre d'Algérie... Mais elle devient de plus en plus problématique ou elle le redevient. Les titres des deux dernières références, Histoire apaisée, l'Algérie dépassionnée...le soulignent.
Je me demande, en outre, quelles sont les raisons de cette résurgence maintenant d'une nostalgérie, dont témoigne le livre cité dans l'article...