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Jeu.18 décembre 201418/12/2014 Édition de la mi-journée

Jérôme Savary: le magicien argentin s'est éteint

|  Par Antoine Perraud

Le meneur de troupe Jérôme Savary, Français d'Argentine, Argentin de France, bateleur mélancolique, patron perturbateur, homme d'un art éclaireur et dissolvant, vient de mourir. Hommage endiablé...

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L'homme qui hante la vidéo ci-dessus est mort d'un cancer dans la nuit du 4 au 5 mars, à l'hôpital franco-britannique de Levallois-Perret (92). Il avait 70 ans. C'était Jérôme Savary, chevau-léger partageur, dandy populaire, subversif à la bonne franquette. Le théâtre était sa passion, il savait la partager ; la folie était sa dulcinée, il savait l'imposer.

Son père, écrivain français manqué mais doué d'un flair pacifiste infaillible, était parti en Argentine pour échapper à la guerre menaçant l'Europe. Cette existence bohème était facilitée par l'honnête aisance d'une mère américaine, héritière d'un sénateur puis gouverneur (républicain) de l'État de New York : Franck Higgins (1856-1907).

Jérôme Savary, après un détour par New York où il fréquente la génération Kerouac, se fixe à Paris la vingtaine venue. Il y crée, en 1965, une compagnie qui porte son nom, avant que d'être rebaptisée, avec l'apport de Roland Topor, de Fernando Arrabal ou d'Alejandro Jodorowsky “Le Grand Panic Circus”. En 1968, avec le merveilleux Jacques Coutureau (mort en 2005), Jérôme Savary crée “Le Grand Magic Circus et ses animaux tristes”.

Outre la troupe du Théâtre du soleil d'Ariane Mnouchkine, celle de Savary permettra aux historiens de comprendre ce qui travailla la société française de la fin du gaullisme au début du mitterrandisme.

Chroniques coloniales ou les aventures de Zartan, frère mal aimé de Tarzan (1971), Robinson Crusoë (1972), Cendrillon et la lutte des classes (1973), De Moïse à Mao (1973) et Good bye Mr Freud (pièce signée Copi), apparaissent comme les meilleurs antidotes au pompidolisme !

C'est l'époque où Guy Gaillardo, chanteur du Grand Magic Circus et interprète de Robinson Crusoë, crie sur tous les toits : « L’Argentine est un pays peuplé de dix-huit millions de cons... parce que tous les autres sont à l’étranger ! »

Savary se mesure ensuite à Offenbach et à Molière, mais demeure un surprenant sourcier : son Superdupont ze Show (d'après Gotlib), emmené par Alice Sapritch au théâtre de l'Odéon, nous fait pressentir dès 1982 le populisme berlusconien qu'allait susciter, en un paradoxal retour de flamme rageur, la victoire du très lettré François Mitterrand...

Jérôme Savary refusait que tout fût réglé comme du papier à musique : « Je travaille avec des comédiens, des chanteurs et en fonction des talents des uns et des autres, j’augmente ou je réduis les personnages. Je déteste les acteurs qui attendent en coulisse de monter sur scène ; j’essaye d'avoir tout le monde sur scène tout le temps. Ce qui fait que parfois les derniers jours de répétition sont un peu chaotiques et énervés ; parce que je m’énerve, parce que les comédiens s’énervent. C’est important qu’ils s’énervent et qu’ils soient déstabilisés. L’improvisation pour moi est très importante, je travaille sur mesure. Le théâtre est un art de prototype, un art artisanal, biodégradable. Dans mes spectacles, je veux garder ce côté “art vivant”, qu’il arrive des surprises. »

Jérôme Savary devait connaître la reconnaissance des pouvoirs publics : directeur du centre dramatique de Montpellier (1982-1986), puis de Lyon (1986-1988), avant Paris : Théâtre national de Chaillot (1988-2000), Opéra-Comique (2000-2007). Il n'était pas oublié mais n'oubliait pas les autres. Je me souviens comment, au printemps 1995, il avait épaulé la chanteuse Mireille (1906-1996) pour une ultime apparition sur scène, bouleversante, dans la salle Gémier du TNP. Mon fils de 5 ans devait ensuite dire longtemps : « Vieille comme Mireille. »

Savary a toujours su rimer, à la fois, avec ingénierie, charivari et féerie...

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