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François Jacob© DRDans son livre Le Jeu des possibles, le biologiste François Jacob écrivait en 1981: «Par une singulière équivoque, on cherche à confondre deux notions pourtant bien distinctes: l'identité et l'égalité. L'une réfère aux qualités physiques ou mentales des individus; l'autre à leurs droits sociaux et juridiques. La première relève de la biologie et de l'éducation, la seconde de la morale et de la politique. L'égalité n'est pas un concept biologique.» L'identité, en revanche, en est un. C'est sur ce double sens du terme identité que jouent toutes les tentatives d'appliquer au corps social ce que l'on sait du corps humain. Depuis plus d'un siècle, et pas seulement à droite, la biologie est régulièrement convoquée à l'appui de doctrines sociales, éthiques ou politiques. Pas toujours pour le pire. Mais rarement pour le meilleur.
En 1897, le sociologue Émile Durkheim montrait ainsi que le suicide est un fait social, une «tendance collective» qui dépend de «l'état de la société». A la même époque, Gabriel Tarde mettait en avant le rôle de l'environnement social et des rencontres dans l'acte criminel. Tous deux allaient à l'encontre d'une biologie prompte à rechercher dans la forme du crâne et du cerveau –les gènes étaient alors inconnus– les causes de ces comportements. «La précédente vague biologisante du XIXe siècle s'était heurtée, en France, au mythe collectif fondateur de l'identité politique nationale, qui est celui de la République. Aux Etats-Unis, ce mythe est au contraire celui du self made man, et la biologisation des questions sociales n'y a jamais disparu. Le changement du rapport de force global qu'a impliqué la chute du mur de Berlin a donc entraîné un retour en force de l'idéologie biologisante, qui n'avait jamais complètement disparu, mais qui restait minoritaire en France»,analyse Laurent Mucchielli, historien des sciences humaines au CNRS.
Ce retour de balancier vers l'inné contre l'acquis, la nature contre la culture ou la biologie contre la sociologie s'explique donc d'abord par un changement de climat politique. Mais il a, en retour, des effets politiques directs. A chacun selon ses gènes: tel est en substance ce que propose Nicolas Sarkozy quand il attribue la pédophilie ou le suicide à des causes génétiques. La biologisation, en phase avec l'idéologie libérale, tend ici à rendre chacun individuellement responsable de son sort, de son échec comme de sa réussite, indépendamment des conditions dans lesquelles il vit... Et donc à justifier tant le désengagement de l'État des politiques sociales que l'enfermement des indésirables, en particulier les malades psychiatriques.

