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Jeu.18 décembre 201418/12/2014 Dernière édition

Lorànt Deutsch : le fat et la fatwa

|  Par Antoine Perraud

Lorànt Deutsch joue à cash cash avec Paris dans un livre, Metronome, devenu série télévisée. Petite qualité, grand succès. Vision de l'histoire moisie, idéologie rance, plume alerte, images sautillantes. Un élu parisien du Front de gauche s'énerve et dépose un vœu fulminant. Beaucoup de bruit. Pour quoi, au juste ?

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Robert Fossier (1927-2012), l'un des plus grands médiévistes français de la seconde moitié du XXe siècle, inconnu du public bien qu'il fût de la trempe d'un Georges Duby ou d'un Jacques Le Goff, citait un proverbe lorsqu'on lui demandait, à la fin des années 1970, ce qu'il pensait du renfort d'Alain Decaux pour sauver les études historiques, alors menacées par le pouvoir de M. Giscard : « L'homme qui se noie s'accroche à un serpent »...

L'histoire continue de couler et nous avons toujours un serpent secourable à nous mettre sous la main. Le dernier en date s'avère Lorànt Deutsch, comédien coruscant et brillant bavard. Il est l'auteur (ou plutôt le co-auteur, avec Emmanuel Haymann, un briscard suisse mentionné avec une discrétion... repoussante) d'un ouvrage qui frôle les 2 millions d'exemplaires vendus, depuis sa première édition en 2009 : Metronome. L'histoire de France au rythme du métro parisien (Michel Lafon).

La couverture est trompeuse, qui montre le seul signataire revendiqué chargé comme un baudet de l'intelligence : vingt et un livres et cahiers sur les bras, Lorànt Deutsch nous regarde avec une lueur d'ascétisme derrière ses bésicles. D'un air de dire : et voilà le travail ! Le livre ne comporte toutefois aucune référence, aucune bibliographie et le copier-coller semble avoir fonctionné à plein régime, notamment à propos de la création du Louvre (à voir, sous l'onglet “Prolonger”, la vidéo d'un échange assez vif qui perturba, ce printemps dans une Fnac, la campagne promotionnelle du livre...).

La lecture en est fastidieuse, pour qui s'intéresse aux grandes articulations plutôt qu'au petit sensationnel ; exactement comme la consultation de la presse à scandale chez le coiffeur, qui met l'esprit en alerte avant de le plomber à force de détails plus vains que croustillants. Et pourtant, Metronome est un succès qui éclipse de plus sérieuses et fécondes entreprises, comme celles de Jacques Hillairet (éditions de Minuit). La vie est ainsi faite : Gala se vend davantage que Le Monde diplomatique et TF1 est plus regardée qu'Arte.

Mais voici qu'un élu parisien voit Valmy à sa fenêtre : la patrie est en danger ! Représentant du Front de gauche, Alexis Corbière sonne le tocsin républicain.

Sergent de ville de la bienséance politique, il s'était déjà opposé, en début d'année, à ce que le nom de Soljenitsyne fût donné à une place de la capitale, porte Maillot, à la limite du XVIe et du XVIIe arrondissements. Arguments : Soljenitsyne ne fut pas le premier, « loin de là », opposant – ni la première victime – du stalinisme. Il a bénéficié « de tous les honneurs » en Occident du fait de la guerre froide. Il incarnait, avec « sa longue barbe », la « Russie tsariste et antisémite ». Bref, « la baudruche Soljenitsyne doit donc être dégonflée ». Et Alexis Corbière s'est dévoué.

Aujourd'hui 9 juillet 2012, il présente un vœu au conseil de Paris, « relatif à Metronome de M. Lorànt Deutsch et sur la promotion et la valorisation de l'histoire de Paris » (lire le document, en PDF, sous l'onglet “Prolonger”).

L'élu du Front de gauche fait grand cas du comédien saisi par l'Histoire, quasiment accusé de corrompre la jeunesse : « [Il] a même été invité dans des écoles parisiennes, où en présence des représentants du Rectorat et d'élus de la Ville de Paris, il a proposé des conférences basées sur ses travaux, à de jeunes élèves d'écoles élémentaires. » En guise de ciguë mais avec les précautions d'usage – « bien sûr, l'histoire appartient à tous et chacun peut écrire et publier ce qu'il veut » –, Alexis Corbière réclame la fin de toute promotion de l'ouvrage, que devraient terrasser, au cours d'un débat, des historiens dignes de ce nom, employés à promouvoir « des outils pédagogiques “grands publics” » enfin conformes à la réalité...

Malgré les efforts rhétoriques déployés, nous sommes loin d'un combat de Titans. Bertrand Delanoë ne s'est pas grandi en conférant à Lorànt Deutsch la médaille Vermeil de la capitale, le 4 juin 2010, pour son « remarquable récit » apte à lui attirer « la gratitude, l'admiration et les encouragements » de la Ville lumière. Le maire de Paris a tout simplement cédé à son goût prononcé pour les vedettes, à son tropisme pour ce qui brille, fût-il clinquant. Rien de scandaleux pourtant, à moins de se chercher un Brasillach derrière tout ce qui brasille...

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L'attachée de presse de Michel Lafon refusa de m'envoyer le livre, prétextant ne plus en avoir sous la main.