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Jeu.18 décembre 201418/12/2014 Dernière édition

Georges Pelorson alias Belmont ou la vie cachée d'un collabo

|  Par Antoine Perraud

Georges Belmont (1909-2008), traducteur, journaliste, éditeur respecté, fut pendant la guerre, sous son véritable patronyme (Georges Pelorson), un rouage pro-nazi au verbe haut du gouvernement de Vichy. Voilà une découverte que l'universitaire américaine Alice Kaplan amène à faire dans l'émission «Jeux d'archives», diffusée jeudi 14 mai sur France Culture à 21 heures. Comment Georges Belmont a-t-il réussi là où échouèrent un Maurice Papon, ou un René Bousquet: mourir sans avoir à rendre de comptes? Explications avec Pierre Assouline, Vincent Giroud et Pascal Ory.

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On a toujours besoin d’universitaires américains chez soi. En l’occurrence d’une historienne des lettres françaises: Alice Kaplan, professeur à l’université de Yale. Invitée de l’émission «Jeux d’archives» de France Culture, elle réfléchit d'abord aux documents sonores qu’elle aimerait écouter et commenter, selon le principe du programme radiophonique. Elle en vient à évoquer, à propos de la gouvernante de Proust, Céleste Albaret (1891-1984), Georges Belmont (1909-2008). Celui-ci recueillit en 1973 les souvenirs de la vieille dame. Et Alice Kaplan passe naturellement de Georges Belmont à Georges Pelorson.

 


Georges Pelorson? Un personnage de la politique de collaboration avec l’Allemagne nazie, qui changea de patronyme après la guerre pour devenir Georges Belmont. Le tout est livré presque distraitement, sur le ton de l’évidence, par Alice Kaplan, dont le père fut le procureur envoyé par les Etats-Unis d’Amérique au procès de Nuremberg.

 

La phonothèque de l’Ina (Institut national de l’audiovisuel) recèle effectivement des enregistrements de Georges Pelorson du temps de l’occupation, dont une harangue aux jeunesses francistes de Marcel Bucard, le 5 septembre 1942. Pelorson était alors secrétaire général adjoint à la Jeunesse et chef de la propagande. Il est donc décidé qu’Alice Kaplan fera écouter cette archive étonnante, au sens étymologique (qui effraie), jeudi 14 mai, entre 21 heures et 22 heures sur France-Culture. On y entend, de la bouche de Georges Pelorson, la langue fasciste glorifiant le chef, maudissant les «esthètes efféminées», le tout applaudi par une assemblée vociférant son hymne: «Depuis la frontière neigeuse/ Jusqu’aux rivages ensoleillés,/ Une jeunesse aventureuse/ S’enrôle sous le baudrier./ Gars de l’usine ou de la terre/ Laisse le moujik à Moscou/ Et chasse la clique étrangère/ Qui veut te dresser contre nous.»

 

Cette évidence du Georges Pelorson collabo était inconnue du grand public. À la mort de celui qui était devenu Georges Belmont, en décembre dernier, à 99 ans bien sonnés, pas un mot sur la guerre dans la nécrologie de Livre-Hebdo. Et dans celle du Monde, sous la signature d’Alain Beuve-Méry, juste ceci: «Georges Belmont fit le choix de travailler pour le gouvernement de Vichy, pendant la seconde guerre mondiale.»

 

En revanche, sont à juste titre soulignés les exploits de cet homme, traducteur prolifique de Henry Miller, Graham Green et tant d’autres, journaliste à Paris-Match, participant à la création de Jours de France et de Marie-Claire, décrochant un entretien célèbre avec Marilyn Monroe en 1960, créateur de la collection «Pavillon rouge» aux éditions Robert Laffont…

 

Pierre Assouline, auteur d’un livre sur l’épuration intellectuelle, joint au téléphone à Liège, en Belgique, où il prépare une émission fleuve sur Simenon pour la grille d’été de France Culture, savait: «C’est mon ami Lucien Combelle qui fit un jour le rapprochement entre l’excellent traducteur Georges Belmont et le Georges Pelorson dont j’avais lu des articles littéraires dans la NRF de Drieu La Rochelle. Autant je ne supportais pas Robert J. Courtine, dont les textes antisémites durant la guerre sont d’une ignominie insoutenable et qui trouva ensuite, grâce à Hubert Beuve-Méry, à se recaser en critique gastronomique au Monde sous le nom de La Reynière (j’ai refusé de participer à ses côtés à une émission d’Apostrophes), autant j’ai l’impression que Pelorson n’était pas très important ni très collaborationniste.»

 

La seule étude qui existe sur Georges Pelorson est parue en anglais, menée par Vincent Giroud, normalien longtemps en poste à Oxford puis à Yale et depuis peu professeur à l’université de Besançon. On y apprend que Pelorson était un fasciste pur et dur (contrairement à son supérieur, le secrétaire général à la jeunesse Georges Lamirand, qui fait une apparition inoubliable dans Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophuls). Georges Pelorson, zélateur de l’ordre nouveau, propagateur d’une regénérescence raciale de la jeunesse européenne sous l’égide nazie, était surnommé «Baldur von Pelorson» en référence au Jugendführer du IIIe Reich Baldur von Schirach.

 

Fondateur des Équipes nationales, Georges Pelorson ne jurait que pas «les seuls Français dignes par le sol, par le sang, par la race et par le travail d’être admis dans la communauté française». Le 3 août 1942, à l’occasion d’une réunion des cadres du secrétariat général de la jeunesse et des dirigeants des mouvements de jeunesse des deux zones, Pelorson déclare: «Nous voulons instaurer en France le règne d’un État nouveau, juste et fort. Nous voulons que cette force ne s’exerce plus au profit de volontés, de partis ou d’entreprises particulières plus ou moins anonymes et françaises: au profit des juifs, des francs-maçons, des trusts de la finance et du capitalisme international.»

 

Joint au téléphone, Vincent Giroud précise que des recherches universitaires en cours devraient démontrer que certains membres de la jeunesse encadrée par Pelorson prêtèrent main forte à la rafle du Vél’d’hiv’ de juillet 1942, voire à d’autres actions de ce type. Georges Pelorson, fort de l’appui allemand, pensait prendre du galon, mais le cabinet de Pétain escamota cet excité nazi en mars 1943. Pelorson devait ensuite diriger – ô ironie du sort – «Les amis du Maréchal», une officine où il régnait toujours lorsqu’il fut arrêté à la Libération.

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En réunion de rédaction, à Mediapart, hier matin, j'évoquais cette émission de «Jeux d'archives» qui, grâce à Alice Kaplan, livre un «scoop» rétrospectif. Je pensais écrire à ce sujet un billet de blog. Le directeur éditorial, François Bonnet, jugeant le sujet à la fois riche et romanesque, me demanda d'en faire un article. Voilà donc une jonction entre mes activités sur les ondes publiques et celles que je mène ici, habituellement étanches...