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Sam.28 mars 201528/03/2015 Édition de la mi-journée

Salman Rushdie: «Je suis devenu le personnage d'un de mes livres, c'est effrayant !»

|  Par Christine Marcandier et Sophie Dufau

Durant 45 minutes, Salman Rushdie nous a raconté sa vision du monde après la fatwa dont il fut l'objet, la radicalisation de l'Islam et l'accélération du monde, le soutien de ses éditeurs et surtout des libraires, ses amis écrivains et politiques, qui l'ont aidé à sortir de la clandestinité. Voici l'entretien intégral en vidéo et retranscrit.

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Nous avons rencontré Salman Rushdie à Paris, le 14 novembre dernier. Il a évoqué pour nous les soutiens, des éditeurs aux libraires, de ses amis écrivains aux politiques, qui l'ont aidé à sortir de la clandestinité. L'auteur de Joseph Anton, une autobiographie revient sur la fatwa, la manière dont le monde a évolué pour entrer dans une « ère de l'Accélération ». Et dit comment la littérature permet de s'abstraire de cette vitesse pour réfléchir et mettre les événements en perspective. Voici l'entretien intégral.

La fatwa est au centre de votre Joseph Anton qui revient non seulement sur les années où vous avez vécu traqué, sous le coup de cette condamnation à mort mais sur l’ensemble d’une vie puisque vous montrez que 1989 a été « l’année où le monde changea ». Comme si toute votre vie avait été recomposée à partir de cette date ?

SALMAN RUSHDIE. Beaucoup d'événements se sont produits cette année-là : la chute du communisme, les manifestations et atrocités de la place Tian'anmen, la libération de Nelson Mandela… et la fatwa de Khomeini. Certains de ces événements nous ont semblé extrêmement positifs à l'époque, comme le fait de voir Mandela marcher librement. Comme nous tous, je me souviens très bien l'avoir vu à la télévision et combien c'était émouvant. La chute du mur de Berlin était un immense moment aussi. Ce sont des moments iconiques de l'histoire européenne. Mais le reste appartient au pire : Tian'anmen fut terrible, de même que les attaques de Khomeini, même si à l'époque, cela pouvait sembler l'événement le plus insignifiant parmi tous, être à un degré inférieur parce que cela ne concernait jamais qu’un livre, une personne, un auteur, quelques éditeurs et traducteurs, etc. C'était encore un petit événement. Or je crois que parfois un petit nuage finit par remplir le ciel… Et, comme je le montre dans Joseph Anton, c’est justement ce qui s’est produit : je dis comment le petit nuage de cette attaque sur un livre précis a grossi au point de devenir, peut-être, le récit central de notre époque, cette montée de l'islamisme radical.

Vous l’écrivez d’ailleurs dans Joseph Anton, la fatwa amorce « la marée montante de l’obscurantisme ». Vous montrez qu’elle conduit aux attentats du 11 septembre 2001.  

Oui, j'habitais déjà à New York à l'époque, au moment du 11 Septembre. Et dans les jours qui ont suivi l'attentat, personne parmi nous ne parvenait à parler d'autre chose. Et plusieurs fois, des amis à moi, très proches, qui étaient pourtant très subtils, m'ont dit qu'ils parvenaient seulement maintenant à comprendre ce qui m'était arrivé. Et je me souviens m'être d'abord dit que c'était très bizarre qu'il leur ait fallu une atrocité d’une telle importance pour être en mesure de comprendre ce problème. Mais je crois que ce qu'ils voulaient dire, c'est que ce n’est qu’à ce moment-là qu'ils ont commencé à se sentir personnellement concernés, que soudain une chose qui avait pu paraître marginale et exceptionnelle – l'affaire des Versets sataniques – a commencé à entrer dans leur histoire aussi, à faire partie de notre histoire commune. C’est ainsi qu’une petite histoire, privée, devient une grande histoire, collective.

C'est en partie de ce que je voulais raconter dans Joseph Anton : au-delà de la petite histoire, ce phénomène de l'intolérance qui n'a cessé de croître, s'est déchaîné. Dont la condamnation des Versets sataniques a été l'une des premières manifestations : un livre que personne n'avait même pris la peine de lire avant de décider de le brûler. Il était difficile d'avoir une démonstration plus claire de ce qu’est le fanatisme ! Être capable de condamner quelqu'un sans même savoir qui il était... pouvoir détruire une œuvre littéraire sans même prendre connaissance de son contenu, sur la seule foi de ce qui en avait été dit, de ce qui avait été cité par des chefs religieux !

Vous écrivez aussi qu’aujourd’hui, à l’ère d’Internet, vous auriez probablement été tué.  

Cela aurait été plus dangereux, ça ne fait aucun doute. Nous voyons bien aujourd'hui avec Internet, les réseaux sociaux, que l'information est en mesure d'être transmise de manière instantanée partout dans le monde. Or, parfois c'est de la désinformation, des falsifications. Vous pouvez contrefaire des photographies, diffuser des mensonges, et, quand c'est fait avec soin, cela devient viral, ça se diffuse partout. Les gens prêtent foi à ces mensonges… Il y a évidemment de très bons côtés à Internet qui nous offre des ressources que nous n'avions pas. Mais c'est un outil et un outil peut être utilisé avec de bonnes ou de mauvaises intentions. Et quand Internet est entre de mauvaises mains, il a une énorme capacité de nuisance. Donc, d'une certaine manière, je suis très soulagé que les attaques contre mon livre soient arrivées dans les années qui ont précédé tout ça.

Comme je le raconte dans mon livre, à l’époque, quelqu'un me parle d'un téléphone mobile, d'un portable, me dit que je vais pouvoir en avoir un. Et quand je vois arriver ce truc, on aurait dit une brique ! Ce n'était pas si “portable” que ça ! Je me souviens de mon premier ordinateur, dans les années 1992-93, c'était tellement bizarre d’apprendre à envoyer des emails, personne, pendant longtemps, n'a vraiment compris ce que c’était. Et je me souviens du jour où on m'a parlé de cette chose qui s'appelait Google.

L'un des problèmes, au début d'Internet, c'était qu'on ne trouvait rien du tout ! On vous disait qu'il y avait toutes ces informations disponibles mais les moteurs de recherche de l’époque marchaient mal. Et là est apparue cette chose appelée Google et on vous dit que ça marche ! Je trouvais ce nom très étrange et on m'a dit, “ne t'occupe pas du nom, utilise-le” et c'est le moment où Internet s'est vraiment ouvert, développé. Mais c'était presque dix ans après l'attaque des Versets sataniques. Donc oui, je pense que cela aurait été beaucoup plus dangereux, sans aucun doute, avec Internet.


Vous montrez, dans Joseph Anton, combien Les Versets sataniques ont été pour vous le roman d’une vie, rassemblant vos expériences, vos lectures, une part de votre vie aussi (vous y transposez la mort de votre père). Or, ironie de l'histoire, ce fut vrai au-delà de ce que vous imaginiez, c’est aussi le roman qui a failli vous coûter la vie. Écrire Joseph Anton, est-ce une manière de retrouver un pouvoir sur votre vie ?

Les Versets sataniques est un livre issu des réflexions de toute une vie, des études que j'ai menées sur l'histoire de l'Islam, quand j'étais à l'université qui avaient pour base l’œuvre d'un très grand historien français, Maxime Rodinson, un des grands biographes de Mahomet. Et l'affaire des versets sataniques est présente dans son œuvre ! Ce n'est pas un épisode méconnu. C'est ce qui est très étrange dans toute cette histoire ; il n'y a rien, dans mon roman, qui soit inconnu de la tradition islamique. Ceux qui ont attaqué le livre, au nom de l'Islam, sont bien plus ignorants de l'Islam que le livre qu'ils attaquent ! Ça fait partie de l'ironie de cette histoire.

Le sous-titre de Joseph Anton est “une autobiographie”. Mais on est tenté de parler de roman, puisque vous employez, pour parler de vous, cette très riche troisième personne du singulier.

Oui, d'une certaine manière je voulais écrire Joseph Anton comme un roman. Je voulais qu'on le lise comme un roman, avec une attention portée au personnage, au langage, etc., comme dans tout bon roman. À part que je n'ai rien imaginé...  Tout est malheureusement authentique. Et écrire à la troisième personne du singulier m'a aidé sur de nombreux plans : d'abord cela m'a permis de penser de manière romanesque, cela m'a aussi permis de suggérer que le "moi" – la personne écrivant le livre – n'est pas exactement la même que celle au centre du livre, sur laquelle j'écris. En partie parce que ce "moi"  était bien plus jeune – j'avais la quarantaine, je suis plus proche de 65 aujourd'hui – et d'autre part cette personne vivait dans un stress incroyable, était soumise à une pression terrible.

Aujourd’hui, je suis dans un état d'esprit beaucoup plus apaisé et je voulais rendre perceptible cette fine distinction entre "Salman Rushdie l'auteur", et "Salman Rushdie sujet du livre". Mais il s'agissait aussi pour moi de suggérer que c'était une époque où la question de savoir "qui était Salman Rushdie" était devenue un sujet de polémique. Tout le monde me réinventait, partout. Il y avait différentes versions de "moi", j'étais recréé par des personnes en fonction de leurs plans, de leurs intentions : les musulmans avaient une certaine perspective, les tabloïds anglais une autre. Ma propre conscience identitaire a commencé à se fissurer à l'époque. Et cette manière d'écrire sur moi-même, en partie de l'extérieur, était aussi une manière de donner un caractère dramatique à tout cela.

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Traduction, en intégralité, du long entretien que nous a accordé Salman Rushdie, le 14 novembre dernier. Les vidéos qui l'accompagnent sont sous-titrées.

Pour obtenir les sous-titres des vidéos, cliquez sur cette icône (elle apparaît au passage de la souris sur la vidéo, en haut à droite) et choisissez la version française (FR).