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Lun.20 octobre 201420/10/2014 Édition du matin

Enzo Traverso: « Il faut savoir nager à contre-courant »

|  Par Antoine Perraud

À quel point les faisans cathodiques tiennent-ils le haut du pavé, tandis que toute pensée critique authentique se trouve réduite à l'invisibilité ? Entretien avec l'historien et spécialiste en sciences politiques Enzo Traverso, 55 ans, enseignant à Cornell (États-Unis).

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Enzo Traverso, né dans le Piémont en 1957, est un universitaire de l'engagement et de l'exil. Sa vie et ses travaux semblent infléchir très à gauche ces vers du très à droite Charles Baudelaire, qui closent Le Cygne, l'un des plus beaux poèmes des Fleurs du Mal :

Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus !... à bien d'autres encor !

Formé en Italie puis en France, parvenu au grade de professeur de sciences politiques à l’Université de Picardie (Amiens) en 2009, Enzo Traverso est un spécialiste de la question du totalitarisme et des coercitions politiques ou sociales au XXe siècle. Il a publié Les Juifs et l’Allemagne (La Découverte, 1992), Siegfried Kracauer. Itinéraire d’un intellectuel nomade (La Découverte, 1994), La Violence nazie (La Fabrique, 2002), Le Passé : modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique (La Fabrique, 2005), À feu et à sang. La guerre civile européenne 1914-1945 (Stock, 2007), L’Histoire comme champ de bataille. Interpréter les violences du XXe siècle (La Découverte, 2011).

Aujourd'hui, comme de nombreux cerveaux du Vieux Continent, on le trouve au Nouveau Monde : à Cornell, très sélecte université privée de l'État de New York, où il enseigne l'histoire des fureurs européennes contemporaines. Enzo Traverso publie le 20 février Où sont passés les intellectuels ? (Textuel). Il y répond aux questions de l'anthropologue Régis Meyran, qui avait déjà mené, pour la même collection des éditions Textuel, “Conversation pour demain”, des entretiens avec Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (L'Argent sans foi ni loi, 2012).

Où sont passés les intellectuels ?, livre bref, fin et tranchant (108 p.), fait figure de viatique bienvenu en ces temps de basses eaux idéologiques, politiques, morales et civiques. Mediapart a voulu recueillir cette parole qui préfère s'ébrouer du côté de la révolte plutôt que de se fossiliser dans l'inaction. D'autant qu'Enzo Traverso publie, concomitamment, un essai remarquable : La Fin de la modernité juive (La Découverte). Nous lui avons donc téléphoné, outre-Atlantique...

MEDIAPART. Pour Sartre, « l'intellectuel est quelqu'un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas »...

ENZO TRAVERSO. Nous vivons dans un contexte différent de celui dans lequel Sartre avait forgé sa définition : l'avènement du numérique et l'université de masse ont élargi les frontières du milieu intellectuel. Davantage de personnes sont à même d'intervenir activement dans les débats, ce n'est pas Mediapart qui me contredira sur ce point. Mais au fond, le rôle de l'intellectuel n’a pas changé : il doit interroger voire contester le pouvoir, cette fonction essentielle demeure.

L'intellectuel ne doit-il pas être un producteur de savoir ou d'intelligence ?

Certes, mais il faut distinguer l’intellectuel du savant. Le savant se limite à produire des connaissances ; l’intellectuel intervient dans la cité. Les savoirs sur le monde et la société se sont spécialisés, diversifiés, sectorisés, si bien qu'il est aujourd'hui difficile d'adopter une posture d'encyclopédiste – à la Diderot – consistant à porter un jugement avisé sur tout. L'effort doit porter sur l'autonomie critique et la perspective universaliste à préserver. Pour devenir un intellectuel, le savant doit utiliser la réputation acquise grâce à ses recherches pour intervenir dans l'espace public. Il se doit de pratiquer, dans le sillage de Kant, la fonction critique et l’usage public de la raison.

Mais l'espace public regorge de réputations usurpées !

L'industrie culturelle, effectivement, ne cesse de propulser sur le devant de la scène des pseudo-intellectuels ou de prétendus experts. L’intellectuel médiatique est “fabriqué” par l’industrie culturelle, qui lui assure une visibilité par le biais des moyens de communication. L’“expert” est un savant qui se met au service du pouvoir, en renonçant, dans la plupart des cas, à son autonomie critique. Ni l’un ni l’autre ne contestent les structures ni les formes de la domination. Cela s'inscrit dans un contexte d’effondrement politique et idéologique : les partis n'ont plus d'idées à défendre et ne font donc plus appel à des intellectuels pour élaborer des projets (seuls s'activent des publicitaires pour garantir une image...). Parfois, ces deux figures coïncident : l’“expert médiatique” incarne alors la parfaite antithèse de l’intellectuel classique.

Des relais essentiels ont disparu ou se sont effacés, comme les bourses du travail ou les syndicats...

Les intellectuels assuraient jadis une forme de transmission en se faisant les vecteurs d'une culture réservée à la seule élite. Ils remplissaient donc une mission pédagogique passant par des organisations sociales attachées au partage du savoir comme du reste. Depuis, la culture s'est démocratisée tandis que les intellectuels, dans leur grande majorité, sont devenus des travailleurs comme les autres. Certaines figures, pour conserver une visibilité – essentiellement médiatique – adoptent une posture élitiste arrogante ; d'autres enfilent le costume de trouble-fête patenté des plateaux télévisés, mais il s’agit, dans la plupart des cas, d’une division des rôles. Ils tirent ainsi, en terme d'image, leur épingle du jeu, sur fond de paralysie des mouvements de contestation.

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