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Jeu.18 décembre 201418/12/2014 Dernière édition

France-URSS. Ah, que l'intelligentsia était jolie!

|  Par Dominique Conil

Faut-il aller voir l’exposition Intelligentsia au musée des Beaux-Arts, inaugurée en grande pompe par Dmitri Medvedev et Jean-Marc Ayrault ? Que oui, pour peu que l’on s’intéresse à la vie des idées, des gens, à la Russie. Pourtant, entre manques et profusion de documents souvent visibles pour la première fois, il arrive qu’on perde de vue son sujet essentiel, l’intelligentsia. Le livre-catalogue s'avère alors indispensable...

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La scène se passe au Kremlin, le 28 juin 1935. Sept mois auparavant, Kirov, rival potentiel de Staline, a été assassiné à Leningrad. Trois jours plus tôt, se tenait encore, à la Mutualité de Paris, le Congrès international des écrivains pour la culture (et contre le fascisme grandissant en Europe), réunissant, pour n’en citer que quelques-uns, André Gide, Aldous Huxley, André Malraux, Bertolt Brecht, Heinrich Mann, Louis Aragon, Tristan Tzara, Robert Musil, Alexis Tolstoï, Ilya Erhenbourg, André Breton qui gifla ce dernier, Boris Pasternak et Isaac Babel, autorisés de justesse à sortir d’URSS.

Ce 28 juin 1935, Romain Rolland, col dur de clergyman, arrive au Kremlin accompagné de sa femme Maria Koudacheva et d’un traducteur, Alexandre Arrossev, qui est aussi le directeur de la VOKS, l’organisme chargé de gérer les relations culturelles internationales (il ne survivra pas aux purges). Le quatrième, costume de toile claire du type « gars simple », a accepté de recevoir ce Romain Rolland qu’il a qualifié de « plus grand écrivain du monde » : Joseph Staline. Il ne sera pas déçu de la rencontre.

Alexandre Arrossev, Staline, Romain Rolland et sa femme Maria KoudachevaAlexandre Arrossev, Staline, Romain Rolland et sa femme Maria Koudacheva

Romain Rolland est un fervent ; comme bien d’autres, ce « grand monde tout à fait nouveau », « d’une importance grandiose pour l’humanité » l’enthousiasme. Mais il est aussi honnête homme, son besoin de savoir ne cède pas tout à fait devant le désir de croire. Avec moult circonlocutions diplomatiques, il aborde d’entrée trois sujets brûlants que plus un Soviétique n’oserait discuter, alors, avec le maître du Kremlin : la répression des mineurs de 12 ans, le destin de Victor Serge, les arrestations, jugements et exécutions secrets qui se multiplient.

Staline-Raminagrobis répond aimablement, un doux enveloppement de langue de bois : les mineurs, c’est strictement pédagogique mais il ne faut pas le dire ; Victor Serge, il ne voit pas bien qui c’est, ah oui, un trotskyste doublé d’un menteur, et on vit très bien en exil à Orenbourg. Quant à la justice secrète, avec tous ces complots, les fascistes à nos portes, la mort de Kirov...

Il évoque une centaine d’arrestations (6 500 uniquement pour le mois de décembre 1934 - ndlr), la culpabilité de Kamenev et Zinoviev. Les fichues bibliothécaires du Kremlin, issues des anciennes classes possédantes, qui mijotaient des empoisonnements. Staline, patelin, explique à Romain Rolland les bienfaits des grandes purges qui viennent de commencer. Et l’on prend congé, avec civilité. Romain Rolland obtiendra tout de même la libération de Victor Serge…

Cet entretien de presque vingt pages manuscrites, traduit en français par Victor Arrossev, avec ratures et parfois précisions quasi scéniques, sorti pour la première fois des archives russes à l’occasion de l’exposition Intelligentsia qui se tient jusqu’au 11 janvier prochain, à lui seul justifierait une visite. Tout y est… Rien qu’un lecteur du XXIe siècle un peu attentif à l’histoire ne sache déjà, mais, c’est le miracle des archives, écrites, photographiées ou filmées, quelque chose reprend vie, des émotions, des instants, des enthousiasmes et des drames affleurent, entre un coup de tampon et une mention manuscrite.

Clara et André Malraux au premier Congrès de l'union des écrivains 1934Clara et André Malraux au premier Congrès de l'union des écrivains 1934

Parmi les écrivains français, Staline recevra encore Henri Barbusse, le « Zola des tranchées », pétrifié d’admiration (un film sur ses derniers jours, mégot à la lèvre), qui reviendra de sa visite moscovite dans un cercueil et après obsèques grandioses. Ensuite, fini… L’année suivante, André Gide multipliera les demandes, en vain, et rentrera bredouille en France, mais avec la matière pour ce Retour d’URSS qui fera scandale…

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