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Jeu.31 juillet 201431/07/2014 Dernière édition

L’art de la guerre depuis ses ruines

|  Par Joseph Confavreux

L’écrivain Jean-Yves Jouannais s’est lancé dans un projet sans fin qui l’occupe depuis 2008 et pour le restant de sa vie : une encyclopédie des guerres, de l’Iliade à Hiroshima, située entre littérature, histoire et obsession personnelle. Dans son dernier livre, L’Usage des ruines, il dresse, avec humour et érudition, des portraits de cités effondrées, depuis la Chine des « Trois Royaumes » jusqu’à Ground Zero.

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Au début de la Seconde Guerre mondiale, les autorités allemandes avaient construit, dans les Pays-Bas occupés, un faux aérodrome militaire, entièrement en bois. Hangars, véhicules, réservoirs d’essence et plus d’une centaine d’avions reconstitués avaient mobilisé, des mois durant, les charpentiers requis pour ce gigantesque leurre. La légende raconte que les Alliés, alertés depuis longtemps par la minutie et le temps requis pour cet ouvrage, attendirent le dernier jour du chantier pour envoyer un avion traverser la manche et lâcher, sur le faux aérodrome, une bombe en bois…

L’histoire est sans doute trop belle pour être vraie, en dépit, ou à cause, des différentes versions qui en ont été racontées, et ce bien que le fameux projectile en bois soit tout de même exposé au musée de l’armée des Invalides de Paris. Mais elle fait partie des plus saisissants récits que l’écrivain Jean-Yves Jouannais raconte dans son dernier livre, L’Usage des ruines, paru aux éditions Verticales cet automne.

L’ouvrage, situé entre histoire et littérature, entre imagination et érudition, se présente comme un ensemble de brefs « portraits obsidionaux » : sièges de villes, assauts de forteresses, destruction de places fortes, tous plus étonnants les uns que les autres, racontés à travers les figures de personnages ayant en commun d’avoir exprimé leur obsession au contact d’un lieu assiégé.  

On y croise ainsi Peter Aloysius Tromp (1671-1742), officier spécialiste des fortifications, qui fut chargé de concevoir le fort de Pampus, sur un îlot artificiel destiné à prévenir une attaque sur Amsterdam. La construction dura quinze ans, mais « le jeune officier, dont la seule passion était l’art, se trouva engagé dans cette entreprise au gré d’un malentendu », puisque c’était « davantage par devoir que par vocation qu’il était entré dans la carrière des armes ». Les ordres qu’il donna à ses 150 ouvriers s’éloignèrent donc bien vite du génie militaire et des contraintes fonctionnelles.

« Il créa des motifs différents pour orner les murs de chacun des bastions, qui sont ces ouvrages de forme pentagonale et de profil remparé. Dans les fossés, qui sont précédés d’un glacis et protègent la crête du bastion, il fit planter des jardins à l’ornementation compliquée. (…) Peter Aloysius Tromp commanda des fresques inspirées de l’antique. Il fit doubler en marbre l’appui de toutes les meurtrières. »

Il passa tant de commandes à des artistes et enjoliva tellement le fort dont il avait la charge que « lorsqu’une escadre anglaise se présenta en vue de l’île de Pampus, le 26 janvier 1714, Peter Aloysius Tromp n’eut pas une hésitation. De peur que son œuvre soit détruite, mû par le désir orgueilleux de la faire visiter à son ennemi, il ordonna à la garnison de se rendre sans avoir tiré un coup de canon. Il avait depuis longtemps perdu de vue cette réalité fonctionnelle des objets dévolus à la guerre qui leur vaut de n’être créés que pour détruire ou être détruits. »

Albert Speer au Procès de NurembergAlbert Speer au Procès de Nuremberg

Cet usage des ruines et de la destruction par temps de guerre prend également corps à travers l’histoire de Teufelsberg, la « Montagne du diable », à Berlin, une éminence artificielle de 80 mètres de haut érigée avec les gravats de Berlin durant les vingt années de reconstruction de la ville. Sous cette colline se trouve une université nazie conçue par Albert Speer, architecte du IIIe Reich et ministre de la construction et de l’armement du Reich.

Pour Jean-Yves Jouannais, cette volonté des Alliés d’enterrer « ce bâtiment n’avait pas grand sens dans le cadre d’une dénazification de la nation et de ses paysages, mais marquait plutôt une volonté d’interdire leur devenir-ruines aux symboles du régime ».

Albert Speer avait en effet adopté une théorie forgée au XIXe siècle par l’architecte allemand Gottfried Semper, dite Ruinenwerttheorie, ou « théorie de la valeur des ruines », selon laquelle « tout nouveau bâtiment devait être pensé et réalisé à la seule fin de produire de belles ruines. La valeur esthétique comme de propagande de tout édifice s’avérait exclusivement dépendante de sa promesse de vestiges. »

L’architecture, ainsi conçue, « se voulait certes un hommage à la grandeur du IIIe Reich, mais une grandeur intégrant sa déchéance, à l’image des imposantes ruines de la Grèce ou de l’Égypte ». Pour cette raison, imposer la construction de ce tertre artificiel au vaincu, « c’est lui interdire ses ruines propres, couper court à la chronologie patiente de sa mythification ».

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