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Jeu.31 juillet 201431/07/2014 Édition de la mi-journée

La Passion d'Aragon selon Pierre Juquin

|  Par Antoine Perraud

Louis Aragon est mort il y a trente ans, le 24 décembre 1982. Rencontre avec son nouveau biographe : Pierre Juquin, jadis homme d'appareil et aujourd'hui utopiste communiste. Il n'y a pas de politique heureuse, mais…

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Étonnant Pierre Juquin ! À 82 ans, il vient de publier le premier tome d'Aragon, un destin français (Ed. La Martinière), qui court jusqu'en 1939. L'ouvrage (un second tome paraît en mars) comptera cent chapitres, histoire de donner à comprendre celui qui se voyait en Victor Hugo du XXe siècle : Louis Aragon (1897-1982). L'auteur, ancien apparatchik du PCF, s'avère curieux, fiable et libre dans ses recherches précises, fouillées, passionnantes. Fidèle et critique à la fois, il décèle des lignes de force dans la complexité d'un écrivain brouillant les pistes jusqu'au plus profond de son for intérieur :

Vivre après tout n'aura jamais été qu'une
Interminable erreur judiciaire et j'ai vécu
Pour le dire à l'instant sans réponse
(Les Chambres, 1969).

J'ai rencontré Pierre Juquin à Clermont-Ferrand, où il réside, investi dans des associations locales, œuvrant à des expositions sur le bassin de Thiers ou d'autres patrimoines industriels liés à une classe ouvrière désormais invisible. L'homme m'attend à la gare, coiffé d'un chapeau digne de ceux qu'arboraient les vieillards du Kremlin en rang d'oignons sur la place Rouge. Mais il a ce sourire resté enfantin, une cordialité vivifiante et les souvenirs généreux : le père cheminot, ici-même, sur les épaules duquel, à 7 ans, le 1er mai 1937, il découvre la liesse d'un peuple mobilisé ; l'instituteur qui pousse à la poursuite des études au lycée ; un prêt d'honneur de la SNCF pour aller préparer Normale Sup' à Louis-le-Grand avec des condisciples trop brillants pour être fraternels ; l'agrégation d'allemand, puis un poste en khâgne au lycée Lakanal à Sceaux.

En 1980, quand il était au sommet de sa carrière militante, membre du bureau politique du parti communiste, chargé de la presse et de la propagande, je l'avais vu à la télévision défendre bec et ongles Georges Marchais, le secrétaire général accusé d'avoir volontairement travaillé en Allemagne durant l'occupation nazie. J'avais écouté Pierre Juquin, le 10 mai 1981, place de la Bastille où l'avait dépêché son parti, se féliciter, à côté du « camarade Rocard », de la victoire de François Mitterrand. J'avais suivi sa campagne, à la gauche de la gauche, pour les élections présidentielles de 1988, après qu'il s'était affranchi du PCF.

Et le voici qui me conduit chez lui, analysant les évolutions sociologiques des quartiers que nous traversons en voiture, raillant la dynastie Giscard, décortiquant les Michelin, avant d'aborder, dans son salon où trône un rétroprojecteur cyclopéen, Louis Aragon, son Aragon, notre Aragon…


Cet entretien vidéo, à peine raccourci, peut se regarder tel un cas d'école : dans quelle mesure une question atteint-elle, ou non, sa cible ? Nous avons poursuivi la conversation, une fois éteinte la caméra, pour approcher du mystère Aragon, ce prophète ondoyant, ce militant énigmatique, qui transforme le réel en rêve et vice versa. Lui, dont le père se fit passer pour son parrain et la mère pour sa sœur, se moquait ainsi de ceux qui, depuis le berceau, s'estiment dans la vérité : « Quand ils mourront, qu'on écrive donc sur leur tombe : il a toujours eu raison…, c'est ce qu'ils méritent, et rien de plus. »

MEDIAPART : Quels furent les rapports d'Aragon et de Georges Marchais ?

PIERRE JUQUIN : Flous et même nuls jusqu'en 1973. Instinctivement, Aragon redoutait l'ouvriérisme du successeur de Waldeck Rochet. Je publierai, dans mon deuxième tome, un discours d'Aragon tenu à Cachan en 1973, alors que le nouveau secrétaire général du PCF se présentait pour la première fois à la députation. L'écrivain se lance dans de grandes explications sur le passé, fustige le sectarisme, apporte son soutien au programme commun et termine par une pirouette : je ne vous ai pas parlé de Georges Marchais, mais je vous appelle à voter pour lui !

En 1977, pour les 80 ans du poète, le bureau politique avait organisé un bon repas en sa présence. À la fin, Aragon prit la parole et, en guise de remerciement à Marchais, remarqua que les vins étaient bons. La relation n'était pas aussi étroite qu'avec Maurice Thorez, qui allait jusqu'à lire les poètes. Mais Marchais admirait la culture sans être très cultivé. Il pensait que la classe ouvrière ne pourrait diriger la France qu'après avoir eu accès à la culture, comme la bourgeoisie quand elle avait pris le relais de l'aristocratie. Alors Marchais, à la fois grande gueule et gueule d'amour (il me faisait souvent penser au Gabin d'avant-guerre !), cherchait la considération d'un Aragon qui savait l'avantage d'être protégé en haut lieu.

Dans les années 1970, l'Aragon provocateur (« Je leur dis merde à tous ! », « Je ne suis pas celui que vous croyez ») arriva une fois en rose au siège du parti – comme il était venu en vert épinard à une première de Léo Ferré. On entendait grogner les camarades : « Aragon nous déçoit, il a l'air d'un fou. » J'ai le souvenir de Georges Marchais tapant du poing sur la table devant un petit groupe, en marge d'une instance plénière : « Ça suffit ! Le camarade Aragon a le droit de vivre sa vieillesse comme il veut. »

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