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Sam.28 mars 201528/03/2015 Dernière édition

Alcatel prend le risque de perdre le trésor de ses brevets

|  Par Dan Israel

Alcatel-Lucent a officiellement disparu de l'indice CAC40. Un symbole, qui sanctionne une année catastrophique. Et la mise en gage des 29 000 brevets de l'entreprise auprès de Goldman Sachs et de Crédit Suisse pourrait encore accélérer la dégringolade.

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L’année 2012 se termine sous de bien sombres auspices pour Alcatel-Lucent. Ce lundi 24 décembre, l’équipementier téléphonique franco-américain est officiellement remplacé dans l’indice CAC40 par le fabricant de cartes à puce Gemalto. Ce retrait de l’indice phare de la Bourse de Paris avait été annoncé le 6 décembre, mais il n’en souligne pas moins cruellement la fin d’une année désastreuse pour l’entreprise. Les derniers mois ont été si catastrophiques qu’Alcatel a dû se résoudre mi-décembre à un choix qui pose nombre de questions, tant il vise ce qui reste l’une des rares pépites du groupe : pour obtenir un prêt de 1,6 milliard d’euros auprès de Goldman Sachs et du Crédit suisse, l’entreprise a (notamment) mis en gage ses 29 000 brevets.

L’argent frais servira à faire face aux très lourdes échéances financières qui attendent l’équipementier – 2,2 milliards d'euros à rembourser d’ici 2015. Mais le prix à payer pourrait se révéler bien élevé. S’il ne parvient pas à rembourser Goldman Sachs et Crédit Suisse dans les temps (au bout de six ans pour la plus grosse partie du prêt), le groupe n’aura pas d’autre choix que de laisser ses créanciers piocher dans son trésor de propriété intellectuelle, qui couvre les technologies sans fil, la 3G ou la 4G, la gestion de réseaux de données ou le traitement du signal. « Les brevets de l’entreprise ont récemment été évalués à 5 milliards d’euros, détaille Stéphane Dubled, le représentant CGT de l’intersyndicale du groupe. En termes de valorisation, 40 % de cette somme provient des licences d’Alcatel, et 60 % de celles de Lucent », la société américaine rachetée en 2006 par le français, et qui a apporté dans sa besace les « Bell Labs », ces laboratoires de R&D portant le nom de l’inventeur du téléphone, Graham Bell. Les équipes de recherche comptent dans leurs rangs sept prix Nobel de physique, rappellent à tout propos les dirigeants d’Alcatel-Lucent.

Autant dire qu’ils représentent le cœur de l’innovation de la société. Mais aussi une belle machine à cash potentielle. Jusqu’il y a peu, ces brevets étaient peu exploités, mais l’entreprise venait justement de mettre en place un plan pour les faire fructifier, en louant leur exploitation à d’autres entreprises. Le cabinet de conseil Global IP, chargé de piloter ce virage, avait indiqué il y a quelques semaines que cette stratégie devrait rapporter plusieurs centaines de millions d’euros par an, rappellent Les Échos. Par exemple, Nokia a empoché 400 millions de royalties en 2011, avec « seulement » 10 000 brevets.

En hypothéquant ce trésor, Alcatel a-t-elle commis une erreur stratégique ? Cela ne serait que la dernière d’une longue liste, que nous détaillions récemment (lire notre article « Alcatel est tombé dans tous les panneaux de la mondialisation »). Et c’est ce que craignent les syndicats, qui ont déclenché un droit d’alerte sur cette question, aboutissant à la réunion d’un Comité central extraordinaire d’entreprise (CCE), le 21 décembre. Le contexte est extrêmement tendu. Alcatel-Lucent a annoncé l'été dernier à ses 76 000 employés son intention de supprimer 5 000 postes dans le monde. Les 9 000 salariés français ont appris mi-octobre que l’Hexagone perdrait 1 350 postes. Le 13 décembre, ils manifestaient partout en France pour dire leur défiance de la direction et leur opposition au plan de restructuration.

Dans un communiqué, l’intersyndicale a clamé que l’opération concoctée avec Goldman Sachs et Crédit Suisse l’« inquiète au plus haut point ». Durant le CCE, la direction a expliqué aux syndicats que le groupe emprunterait à un taux de 9%, ce qui devrait l'amener à rembourser 150 millions d'euros d'intérêts supplémentaires par an. « Ces établissements sont réputés pour être des prédateurs », assure Stéphane Dubled, de la CGT. « Mais la direction nous a expliqué que très peu de banques opérant sur le marché européen s’aventuraient dans ce genre d’opération, complète son homologue de la CFDT, Hervé Lassalle. Ils ont estimé que Goldman Sachs proposait la solution la plus pertinente, qui doit offrir deux ans d’oxygène à l’entreprise. »

Est-il envisageable que ce bol d’air ne suffise pas ? Pour les dirigeants, la question ne se pose pas.

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