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Jeu.31 juillet 201431/07/2014 Édition de la mi-journée

Vinci écarte un dirigeant trop bavard au Cambodge

|  Par Jade Lindgaard

Un cadre dirigeant qui dénonçait des écarts de Vinci dans les concessions d’aéroports au Cambodge vient de se faire licencier. Loin des regards français, l’exploitation des aérogares de Phnom Penh, Siem Reap et Sihanoukville représente un enjeu économique majeur pour Vinci Airports, la filiale aéroportuaire du groupe.

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Que se passe-t-il à l’aéroport international de Phnom Penh ? Depuis novembre dernier l’aérogare vit au rythme du différend qui oppose son ex-secrétaire général et directeur des ressources humaines, Philippe Laurent, à son employeur Cambodia Airports. Ce conflit du travail n’agiterait que la communauté des expatriés français si le concessionnaire du site n’était le groupe Vinci, n°2 mondial du BTP (37 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2011).

Ce cadre dirigeant, aujourd’hui licencié, accuse la multinationale d’infractions à la charte éthique et d'escroqueries, de non-respect du code du travail, de harcèlement professionnel et discriminations. Il expose ses griefs dans des courriers électroniques largement diffusés au sein du groupe, et dont Mediapart a obtenu copie.

(DR)(DR)

Dans ses missives fleuves au ton souvent enflammé, Philippe Laurent ne se contente pas de critiquer les libertés que son ancien employeur prendrait avec le droit du travail. Il dénonce aussi des dysfonctionnements comptables et financiers, et reproche à Vinci diverses infractions aux codes civil et pénal. En octobre dernier, il a cherché à bloquer un projet d'accord concernant la première phase d’importants travaux d’extension des terminaux de Phnom Penh (un peu moins de 2 millions de passagers par an) et Siem Reap, qui pourraient se chiffrer au total à 85 millions de dollars.

Ce « memorandum of understanding » (« MOU ») prévoit un investissement de près de 5 millions de dollars (3,7 millions d’euros) en études sur la conception et la maîtrise d’œuvre des agrandissements de bâtiments. Il a été signé en septembre dernier, entre Cambodia airports, Vinci Airports, Vinci construction grands projets (VCGP) et une filiale de Muhibbah, le partenaire malaisien de la concession. Mediapart s'est procuré une page du contrat censuré par le secrétaire général de la concession.

Extrait du MOU du 15.09.2012.Extrait du MOU du 15.09.2012.

On y lit des annotations manuscrites, datées du 2 octobre 2012 : « Les conditions habituelles de paiement sont de 30 à 45 jours pour les aéroports du Cambodge, et non de sept jours après facture. ». Mais aussi que « le service juridique a été tenu à l’écart de ces négociations » et que l’accord « est rejeté en l’absence d’autres informations ». Le juriste ajoute, toujours à la main, une série de questions : où sont les garanties bancaires pour les 34 mois de durée des travaux ? Qui reçoit les paiements, répartis selon quels pourcentages et à quelles échéances ? Quelle est l’entité légale de facturation ? 

Autre critique : le projet de contrat impose aux signataires des délais de paiement anormalement courts : « sept jours après facture ». Il établit aussi un échéancier de versement en vertu duquel près de 3,2 millions de dollars (2,3 millions d’euros) auraient déjà dû être versés au 30 janvier 2013, comme le révèle le document ci-dessous :

Extrait du "Memorandum of understanding" (MOU) du 15.09.2012.Extrait du "Memorandum of understanding" (MOU) du 15.09.2012.

Un mois après avoir mis son veto sur le MOU, Philippe Laurent apprend que le groupe met fin à son affectation au Cambodge, qu'il se retrouve dispensé de toute activité. Il a ensuite été formellement licencié, quinze jours après avoir demandé la résiliation judiciaire de son contrat de travail devant le conseil de prud'hommes des Hauts-de-Seine. L'audience est programmée la semaine prochaine. En mai, il avait déjà reçu une mise en demeure de quitter le pays par le dirigeant de Cambodia Airports. Pourtant, cinq mois plus tôt, en janvier, sa direction lui demandait de rester de 18 à 24 mois supplémentaires.

Selon la direction de la communication du groupe : « Sachez que chez Vinci Concessions, les expatriés français reviennent en France tous les 4 ou 5 ans. Monsieur Philippe Laurent se trouvait dans cette situation puisqu’il occupait son poste au Cambodge depuis 4 ans et demi. Informé de cette procédure de retour programmée, M. Philippe Laurent a refusé ce retour et a commencé à répandre des rumeurs malveillantes à l’encontre de nos activités au Cambodge. Suite à ces allégations, que nous réfutons avec la plus grande fermeté, nous n’avons pas eu d’autres choix que d’entamer une procédure de licenciement à son encontre. »

Saisi par Philippe Laurent, le référent éthique du groupe, Jean-François Gouédard, a conclu qu’aucun élément factuel et tangible n’appuyait sa saisine. En conséquence, il a clos le dossier. Par ailleurs, la holding regroupant les activités comptables et financières des trois aéroports, la SCA, a été auditée en décembre dernier. « Cet audit, réalisé par un cabinet externe indépendant, n'a pas identifié de pratiques non conformes », déclare la direction de la communication de Vinci.

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En amont de cette enquête, j'ai été destinataire de certains mails envoyés par Philippe Laurent à divers dirigeants et responsables syndicaux de Vinci. À partir de ces quelques missives, j'ai commencé une enquête sur le fonctionnement des concessions aéroportuaires du groupe au Cambodge. C'est ainsi que je suis entrée en contact avec plusieurs personnes, anciens collaborateurs de la concession, ou toujours en place pour certains. Tous m'ont parlé sous le sceau de la plus grande confidentialité. C'est pourquoi, aucun nom n'apparaît dans l'article, et que j'entretiens à dessein un flou sur la nature exacte de leur fonction.

Comme par ailleurs j'ai pu obtenir un certain nombre de documents étayant leurs dires (en partie publiés dans cet article), j'ai considéré que, même anonymes, leurs témoignages méritaient d'être publiés, car factuels et précis.

J'ai également contacté le référent éthique de Vinci, Jean-François Gouédard, le président de SCA/CAMS Louis-Roch Burgard ainsi que le président de Vinci Airports, Nicolas Notebaert. Aucun d'entre eux ne m'a répondu. En revanche, le directeur de la communication du groupe, Maxence Naouri, a répondu par écrit à mes questions à quatre reprises. Tout en souhaitant que « nous ayons l'occasion un jour d'échanger sur des sujets autres que polémiques ».