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Jeu.31 juillet 201431/07/2014 Édition de la mi-journée

Ce que porte la contestation de Notre-Dame-des-Landes

|  Par Jade Lindgaard

Le projet d'aéroport du Grand Ouest est devenu un bourbier politique pour le gouvernement : ne rien faire, c’est un aveu d’échec ; trop en faire droitise son image. Le pouvoir n’a pas l’air de comprendre la nature du mouvement qu’il affronte. Il s’obstine à le traiter en termes de sécurité publique alors qu’il est devenu le symbole d’une nouvelle génération de lutte et d'engagements politiques.

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Notre-Dame-des-Landes, de notre envoyée spéciale

Huit cabanes et un tipi sont en construction dans la campagne nantaise et empêchent de dormir des dizaines de gendarmes, quelques ténors socialistes et le premier ministre Jean-Marc Ayrault. Depuis un mois, les pouvoirs publics échouent à empêcher les opposants à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes d’occuper la fameuse ZAD, zone réservée au projet. De récentes décisions judiciaires (lire ici) rendent possible à tout moment une nouvelle opération d’évacuation, alors que plus d’une centaine de comités locaux se sont réunis ce week-end pour coordonner leur action à plus long terme.

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Retrouver ici notre dossier complet

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Manifestation de réoccupation de la Zad, 17 novembre 2012 (JL)Manifestation de réoccupation de la Zad, 17 novembre 2012 (JL)

Jusqu’ici, c’est un échec en termes de maintien de l’ordre : quelques dizaines de militants, souvent très jeunes, résistent à leur expulsion d’un coin perdu de campagne. Une banderole immortalise le nom d’empereur romain qu’a choisi la préfecture pour son opération d’expulsion : « Alors, César, tu patauges ? » Par endroits, dans ce bocage détrempé, la couche de boue est si épaisse qu’on s’y enfonce jusqu’à mi-botte. Le 17 novembre, jour de la manifestation monstre contre l’aérogare (40 000 personnes selon les organisateurs, 12 500 selon la police), un panneau y allait tout en provocation : « Notre-Dame-des-Landes sera votre Viêtnam ».

Ce dossier est devenu un bourbier politique pour le gouvernement : ne rien faire, c’est un aveu d’échec ; trop en faire droitise son image. Le pouvoir n’a pas l’air de comprendre le mouvement qu’il affronte, qu’il s’obstine à traiter sur le mode exclusif de sécurité publique alors qu’il est devenu le symbole d’une nouvelle génération de lutte politique : une lutte qui prend argument de la crise économique pour brandir des valeurs de défense de la nature et de remise en cause globale du système. À cet égard, le mouvement de Notre-Dame-des-Landes est peut-être l’un des premiers véritables mouvements sociaux contre les dérèglements climatiques en France, après la mobilisation contre les gaz de schiste. Jusqu’ici la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre était principalement une affaire d’experts.

Désormais, elle s’incarne dans un combat contre le bétonnage des terres agricoles et la mondialisation accélérée par l’essor du trafic aérien. Les occupants de la ZAD, les « zadistes », poursuivent ainsi les mobilisations altermondialistes des années 2000 qui voulaient faire pression localement contre les ambitions globales de l’OMC, du G8 et du FMI. Si l’on ne voit pas cette dimension symbolique du mouvement contre l’aéroport, on ne comprend pas pourquoi il parvient à assembler les contraires : sociaux-démocrates et anars, paysans et squatteurs urbains, éco-constructeurs et militants anti-capitalistes, saboteurs et clowns activistes.

Les cabanes de la Châtaigneraie érigées après la manifestation de réoccupation du 17 novembre sont protégées des gendarmes par une ceinture de tracteurs prêtés par les agriculteurs du coin. Toute une société s’active autour des divers foyers d’occupation. Tous les jours, des sympathisants venus de Bretagne, de Toulouse ou de Belgique viennent donner un coup de main. Les occupants croulent sous les dons de nourriture, de matelas et de couverture. Au point de manquer de capacités de stockage. À la moindre alerte, des élus locaux (écologistes, parti de gauche) viennent monter la garde dès l’aube, ceints de leur écharpe tricolore. Et un comité de soutien de militants socialistes paysans vient même de voir le jour.

Cette alliance est traversée de tensions, d’hostilité envers les « récupérateurs » de la lutte. Mais le maillage militant s’épaissit à chaque déploiement policier, aussitôt relayé sur les médias sociaux qui battent le rappel des renforts.

Devant la Rolandière, l'un des lieux occupés par les zadistes (JL).Devant la Rolandière, l'un des lieux occupés par les zadistes (JL).

Pourquoi un tel engouement, alors que les mobilisations contre la liaison ferroviaire Lyon-Turin, la ligne très haute tension Cotentin-Maine, l’EPR de Flamanville ou les lignes grande vitesse (LGV) les plus contestées restent groupusculaires ? Sans doute parce que la lutte contre l’aéroport fabrique un imaginaire, champêtre et radical, incarné par ces cabanes juchées au sommet des arbres que les autorités ont voulu démolir à coup de pelleteuses. 

« Contre l’aéroport et son monde », mais surtout, pour autre chose : la vie à la campagne, loin de la course au profit et de l’enfer du marché du travail, sans chef, sans loyer à débourser, mais en collectivité, en partageant ses ressources et ses savoirs. Quand les occupants rebaptisent la ZAD en « zone d’autonomie définitive », c’est pour moitié un vœu pieux, mais pour moitié, aussi, une réalité. Car ils ne se contentent pas de bâtir quelques barricades sur les routes, ils s’installent dans les champs et les forêts pour y vivre, quelques mois ou quelques années. Les « constructions illégales » que veut détruire la préfecture ne sont pas des fortifications d’opérette. Ce sont des chambres, une cuisine, une salle de réunion, un bar. Des gens s’y côtoient tous les jours, travaillent, se disputent, se découvrent, s’apprécient.

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Cet article a été modifié mardi à 13h27 pour corriger l'orthographe de la ligne très haute tension Cotentin-Maine.