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Jeu.31 juillet 201431/07/2014 Dernière édition

Roms à la rue: pourquoi la Mairie de Paris ne leur trouve pas d'abris

|  Par Carine Fouteau

Comment est-il possible que des familles dorment dehors, en plein hiver, à Paris ? Et que fait la Ville ? Redoutant un décès, elle les pousse à accepter des solutions de logement précaires. Sans accompagnement durable, parents et enfants, lâchés par le 115, retournent d'où ils viennent : sur les trottoirs.

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Comment est-il possible que des familles dorment dehors, en plein hiver, dans une capitale riche comme Paris ? Parents et enfants, ils sont environ 200 à vivre à même le sol, assis sur des matelas ou blottis dans des cabines téléphoniques, îlots de pauvreté tranchant avec l’abondance alentour. Des riverains et des militants associatifs, qui les croisent quotidiennement, s’interrogent sur le fait que cette situation perdure. Pourquoi la mairie n’est-elle pas capable de mettre à l’abri ces personnes, la plupart d’origine roumaine rom, dont le signalement sur les trottoirs remonte à plus d’un an ?

Quartier de la Bastille en décembre 2012. © Sara PrestianniQuartier de la Bastille en décembre 2012. © Sara Prestianni

Garant de la solidarité nationale, l’État, plus que la mairie, détient la responsabilité de la prise en charge des SDF, via l’hébergement d’urgence, en perpétuelle crise chronique. Parmi les pauvres, les familles sont les plus mal loties : elles représentent la majorité des appels au 115, et sont les plus durement touchées par les réponses négatives. Lorsqu’elles ont de la chance, c’est principalement vers des hôtels sociaux qu’elles sont orientées pour quelques nuits. La Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars) dénonce régulièrement un dispositif qu’elle juge « coûteux et de mauvaise qualité » et dont elle regrette qu’il ne soit mobilisé que « ponctuellement en fonction des températures et des moyens financiers encore disponibles ». Quand elles sont étrangères, ces familles ont encore moins d'issues.

Signe d’un début de prise de conscience, Jean-Marc Ayrault, lors de la conférence nationale contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale, organisée le 11 décembre 2012, a fait une allusion aux familles roumaines en fin de discours. Il a aussi promis de mettre fin à la « politique du thermomètre ». Mais la mobilisation est encore loin d'être générale.

Sollicité par Mediapart, le cabinet de Marie-Arlette Carlotti, ministre déléguée chargée de la lutte contre l’exclusion, renvoie à Cécile Duflot, ministre du logement, qui renvoie au préfet Alain Régnier, chargé par le premier ministre d’une mission sur les Roms. Ce haut fonctionnaire estime l'ensemble de cette population à 15 000 ou 20 000, soit un nombre stable depuis une décennie. Il qualifie de « dramatique » le cas parisien. « Sauf peut-être à Marseille », il n’a vu nulle part un tel désastre.

« L'État va débloquer des moyens », assure-t-il. « Cela va servir à financer des diagnostics des terrains et à accompagner les individus. Nous ne voulons pas construire des camps de transit, des bidonvilles en mieux. Nous voulons privilégier les solutions pérennes dans le droit commun. Des fonds seront aussi utilisés pour effectuer des maraudes, c’est-à-dire aller au-devant des personnes », précise-t-il, tout en pointant l’obstacle principal : l’extrême tension du marché immobilier dans la région.

En attendant, la politique de la rustine subsiste. Un centre d’hébergement d’urgence destiné aux familles et aux femmes enceintes a été ouvert, à la veille de l’hiver, rue Bréguet dans un ancien centre de tri de La Poste. Pas de quoi vider les rues : les Roms y sont peu nombreux. 

Face à l'impératif d'éviter un décès, la Ville, prise en tenailles entre la volonté de faire place nette et la crainte d’attirer de nouveaux venus, a entamé des démarches dès l'hiver dernier. Mais celles-ci s'avèrent insuffisantes : des enfants continuent de dormir avec leurs parents sous des auvents ou derrière des portes cochères alors qu'il pleut ou qu'il neige.

Pourtant, les intervenants ne manquent pas. Logement, santé, scolarisation : de l’État à la Ville, de multiples services sont concernés. Mais l’enchevêtrement des compétences est source de confusion et de dilution des responsabilités. Exemple autour du boulevard Richard Lenoir, où vivent des familles de façon intermittente. Avec leur bicyclette et leur tenue bleu foncé, les fonctionnaires de la direction de la prévention et de la protection (DPP) sont habilités à intervenir sur le terre-plein central, appartenant au domaine public de la Ville, au même titre que les parcs, les berges et les talus du périphérique.

En revanche, les trottoirs du même boulevard sont du ressort des policiers “sociaux” de la brigade d’assistance aux personnes sans abri (Bapsa), agissant sur la voie publique, sous la tutelle de la préfecture. Quant aux cabines téléphoniques, elles dépendent des mairies d’arrondissement en tant qu’équipement de proximité ainsi que de France Télécom, l’opérateur chargé de la maintenance. Les camionnettes du Samu social circulent partout… pour peu que le 115 ne soit pas saturé.

Malgré l'implication de dizaines d'agents publics, souvent appelés à l'aide par des riverains, les occupants reviennent ou sont remplacés par d'autres. Vasile, 17 ans, Cristina, 12 ans, Andrea, 5 ans, et Denissa, 10 mois, sont passés par là. Avec leurs parents, Tonel et Elena Stoian, ils ont vécu un an et demi dans une cabine téléphonique à l’angle du boulevard Richard Lenoir et du boulevard Beaumarchais. Quand ils en sont partis, une autre famille a pris la suite, organisant des tours de garde pour surveiller quelques affaires. 

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Conçue avec la photographe Sara Prestianni, cette enquête est le troisième volet d'une série consacrée à la vie des Roms dans les rues de Paris. À l'automne 2012, nous avons décidé d'aller à leur rencontre pour leur donner la parole, entendre ce qu'ils avaient à dire sur leur parcours, substituer leur regard à nos préjugés. Comprendre leurs préoccupations plutôt que projeter nos éventuelles angoisses. Pour dépasser le constat de l'horreur, nous avons pris le temps de discuter avec quelques-unes des personnes qui, ces jours-ci, ont installé matelas et bagages dans des cabines téléphoniques ou sur des marches d'églises. Comme la plupart d'entre elles ne parlent pas le français, nous avons accompagné le Secours catholique dans certaines de ses “maraudes” lorsqu'un interprète, ou tout du moins quelqu'un capable de se faire comprendre, était présent.

Nous nous sommes présentées comme journaliste et photographe. Toutes les personnes que nous avons sollicitées ont accepté de nous faire le récit de leur cheminement. Les prises de vue ont, elles, donné lieu à de nombreux refus. Nos interlocuteurs nous ont expliqué redouter la circulation de leur portrait dans leur pays d'origine. Beaucoup des images ont donc été prises à d'autres moments, avec l'accord des personnes, sauf quand celles-ci étaient enfouies sous des couvertures. Nous avons choisi de ne pas exclure ces photos a priori dans la mesure où le fait de dormir sur le trottoir est central dans le sujet.

Les deux premiers articles traitent de la vie des familles roms avec lesquelles nous nous sommes entretenues. Le troisième concerne la gestion par les pouvoirs publics, en priorité la mairie de Paris, de ce drame. Le quatrième revient sur la politique mise en place par le gouvernement, et notamment Manuel Valls, à l'égard des Roms. Le récit photographique fait l'objet d'un portfolio. Nous avons travaillé sur ce sujet entre novembre 2012 et janvier 2013.