Sommaire du journal
- Pourquoi l'Elysée soutient encore Woerth
- L’opposition crie, le monarque s’amuse
- Retraites: les grands entretiens
- Les mémoires très stratégiques de Tony Blair
- Les années Blair vues du «Guardian»
- Les manifs ont rassemblé au-delà de la gauche
- La 3D à la conquête des salons
- Ricardo contre Keynes: Trichet a tranché
- La fabrique des «accidents lumineux» de «Des hommes et des dieux»
- Tibéhirine: l'enquête de Mediapart
CNRS : questions sur la réforme de la recherche
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Après la loi sur l'université (LRU) votée l'été dernier, c'est le nouveau grand chantier de réforme de la ministre de la recherche et de l'enseignement supérieur, Valérie Pécresse : la refonte des organismes publics de recherche, les établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST).
Alors que l'Inserm a déjà enclenché sa restructuration, c'est au tour du CNRS d'amorcer sa transformation. Jeudi 22 mai, le conseil d'administration du CNRS se réunit pour étudier l'état d'avancement du plan stratégique de l'organisme qui devrait être validé d'ici un mois, lors d'un nouveau conseil d'administration, le 19 juin.
Annoncée depuis plusieurs mois déjà, cette réforme du CNRS suscite la vive inquiétude des syndicats, de l'association Sauvons la recherche, et d'une partie des chercheurs. Dans l'ensemble, ils craignent un affaiblissement, voire un démantèlement du CNRS, acteur central de la recherche publique hexagonale depuis sa création, en 1939.Valérie Pécresse s'en défend. Mais son annonce dans Le Monde du 21 mai de la réorganisation du CNRS en six grands instituts, correspondant aux «six domaines où le CNRS exerce un leadership», a ravivé les craintes de ceux qui prédisent que les réformes en cours se traduiront par une reprise en main de la recherche publique par l'autorité politique.
Pour Annick Kieffer, du syndicat SNTRS-CGT : «Qu'un ministre se prononce sur le sort du CNRS avant même la tenue du conseil d'administration du CNRS, c'est du jamais vu ! Quelle est l'autonomie du CNRS quand tout a déjà été décidé par la ministre ?» Les sciences de l'information devraient désormais être pilotées par l'Inria et les laboratoires environnement et développement durable devraient se partager entre l'Inra et le Cea.
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Série d'interrogations
Le compte à rebours de la réforme du CNRS suscite une série d'interrogations :
1) A quoi servent les instituts?
Le CNRS est aujourd'hui organisé en départements thématiques, eux-mêmes divisés en disciplines, chacune d'entre elles étant représentée par une direction de section, chargée d'évaluer les laboratoires et d'élaborer des prospectives scientifiques. Il doit être réorganisé en instituts, structures théoriquement plus autonomes du politique.Nombreuses sont les questions soulevées. Quelle articulation entre les instituts ? Quelle coordination avec l'ANR ? Que devient l'interdisciplinarité du CNRS ? La ministre la défend en se réclamant redevable d'une «exigence de coordination et de solidarité». Mais certains laboratoires, en contradiction avec leurs pratiques de recherche, se sont déjà vu sommés de choisir l'institut thématique dont ils dépendront. Même si nulle voix officielle ne le formule ainsi, la création des instituts rend possible à terme la segmentation du CNRS.
2) A quoi sert encore le CNRS?
La formulation est brutale mais la question – et son corollaire implicite, une réponse négative – hante depuis plusieurs années de nombreux rapports publics. Dans les faits, le CNRS est pris dans un étau, entre la réduction de ses crédits d'intervention scientifique, qui mine son pilotage à long terme de programmes de recherche, et la création de l'Agence d'évaluation de la recherche et de l'enseignement (Aeres) qui assure désormais l'évaluation des recherches.3) Que deviennent les sciences de la vie ?
Des rumeurs insistantes donnaient depuis des semaines les sciences de la vie sortantes du CNRS. C'est désormais confirmé par la ministre puisqu'elles ne figurent pas dans la liste des instituts annoncés. Mais leur pilotage annoncé par l'Inserm inquiète Alain Trautmann, le fondateur de Sauvons la recherche, qui craint une réduction de leur périmètre au seul champ médical. Les sciences du vivant représentent 23% des effectifs du CNRS.4) Et les sciences humaines et sociales?
En réunion avec des représentants syndicaux en mars dernier, Catherine Bréchignac, présidente du CNRS, a évoqué le retrait ou la réduction des moyens accordés à la philosophie, au droit, à l'économie et à la sociologie, rapporte Annick Kieffer. Depuis, Valérie Pécresse a rassuré les chercheurs en incluant les sciences humaines et sociales dans sa liste de six instituts. Mais d'une déclaration à l'autre, les contradictions abondent.Dans sa réponse au rapport de la Cour des comptes de 2008 sur le CNRS, la ministre de la recherche explique qu'«il est vraisemblable que le positionnement du CNRS sera variable selon le champ disciplinaire [...], le CNRS aurait toute sa place dans des secteurs nécessitant une importante concentration de moyens [...]. Dans d'autres disciplines (sciences humaines et sociales par exemple), le rôle de l'université serait renforcé, le CNRS accompagnant le dispositif davantage dans une logique d'agence de moyens.»
Si les sciences humaines et sociales restent dans le giron du CNRS, quel en sera le découpage ? Toutes les disciplines y figureront-elles ? Avec quels moyens ?
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- La lettre de mission de Catherine Bréchignac
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On peut lire la toute récente réaction d'Alain Trautmann aux déclarations de V. Pécresse dans Le Monde : http://www.sauvonslarecherche.fr/spip.php?article1889
Dans l'article du "Monde" d'il y a un ou deux jours, la ministre parlait de nécessaire décloisonnement du CNRS.
De qui se moque-t-on ? Découper le CNRS en 6 ou 8 instituts, c'est mettre des cloisons de plus.
Il existe plein de disciplines "frontière" en pleine émergence, comme par exemple les astroparticules, à cheval sur l'astrophysique et les particules élémentaires.
Quel institut va gérer cette discipline ?
Les technocrates ont une obsession : faire rentrer tout activité dans une boîte précisément et préalablement étiquetée. Mais la science, la physique en particulier, c'est comme l'arc-en ciel : c'est un "spectre" (en gros, un dégradé, ce qui n'est pas une raison pour dégrader la recherche...) continu de recherche et de connaissances.
Or ces disciplines "frontières" mènent souvent à des découvertes que personne n'avait prévues car ces disciplines naissantes n'ont pas encore leur théorie. Une discipline "transversale" comme disent ceux qui affectionnent les termes compliqués, est une terre inconnue où tout reste à découvrir, et où, par définition, on ne sait pas ce qu'on va trouver.
Ce pilotage de la recherche par les politiques est un danger majeur pour l'exploration et la mise en valeur de ces terres nouvelles pour le bien de tous. Aux yeux d'un technocrate, si on ne rentre pas dans un bocal étiqueté à l'avance, on n'a pas de sous, car, comme énonce doctement ledit technocrate dans son jargon : "votre projet n'a pas de lisibilité".
Que vont devenir la nécessaire imagination, l'indispensable audace, la si motivante curiosité pour l'inconnu ?
Morceler le CNRS ne peut que réduire le champ de vision du chercheur à des "canaux" prédécoupés et orientés par d'autres que les scientifiques.
Cela ne peut conduire qu'à un appauvrissement et une stérilisation progressive de la recherche.
D'Axel Kahn (de mémoire, à vérifier pour l'exactitude mais l'esprit y est) : "Cantonner la recherche aux thèmes déclarés prioritaires pour la société, c'est s'engager dans la voie du sous-développement."
J'abonde dans le sens d'Alain Herreman : précipitez-vous sur l'analyse d'Alain Trautmann.
Cher Joel Martin,
Il se trouve que , pendant une partie de mon existence, j'ai été l'un de ces technocrates auxquels vous ne semblez pas vouer une estime exagérée. Ils ont cependant une qualité: il leur arrive parfois de vouloir gérer l'argent prélevé sur les contribuables. C'est pourquoi, ils demandent des comptes. C'est parfois dérangeant pour des institutions comme le CNRS dont les membres ont pris la confortable habitude de s'auto-évaluer et dont le fonctionnement s'est bureaucratisé à l'excès.
Espérons que cette remise ecause sera salutaire.
Avec ma sympathie.
Encore un secteur qui n'est pas épargné par la logique présidentielle. Vouloir cloisonner , favoriser des secteurs dit "prometteurs" est une erreur monumentale, l'histoire des découvertes en est plein d'exemple ( la pénicilline entre autre). Sale période!
Merci à vous Jade Lindgaard pour cet article. Oui, ainsi que le dit le collectif "Sauvons la recherche", il y a péril en la demeure. Il est plus que temps que nous soyons attentifs à ce mouvement et à son appel. Si la France ne réagit pas maintenant, qui réagira encore en Europe ?
En témoigne cette petite phrase témoignant de l'esprit de Bologne et annonçant la précarisation des chercheurs :
« Si les universités ne s'adaptent pas, on se passera d'elles »
Yves Winkin
On peut lire le texte repris ci-dessous à :
http://www.homme-moderne.org/societe/socio/winkin/bologne.html
Ce texte est la conclusion de Franz Schultheis, Marta Roca I Escoda & Paul-Frantz Cousin (Dir.), Le cauchemar de Humboldt — Les réformes de l'enseignement supérieur européen, Éditions Raisons d'Agir, mai 2008, pages 199 à 203 (17,5 x 11,5 cm, 238 p., ISBN N° : 2-912107-40-4 17 euros). Il est publié avec l'aimable autorisation de l'éditeur.
"La violence de cette petite phrase devrait inquiéter tous ceux qui se sentent concernés par la transformation actuelle des universités, en France et ailleurs en Europe, à la suite de la mise en application de la Déclaration de Bologne, signée en juin 1999 par les ministres de l’Éducation de vingt-neuf États européens. C’est qu’elle exprime bien ce que beaucoup pensent en haut lieu sans jamais trop l’exprimer publiquement : les universitaires feraient bien de se rendre compte rapidement que les temps ont changé, sinon des « experts » prendront leur place. Elle traduit en termes crus ce que la Déclaration de Bologne n’évoque que de manière très euphémisée (« Nous devons en particulier rechercher une meilleure compétitivité du système européen d’enseignement supérieur »). Au moment où le système LMD (licence-master-doctorat) se met en place en France, il faut se rendre compte que l’« esprit de Bologne » est beaucoup moins généreux que le texte de la Déclaration le laisse croire. Retraçons l’histoire de cette petite phrase. Elle montre bien qu’entre les étudiants en grève et les présidents d’université, les plus naïfs ne sont pas ceux qu’on pense.
La petite phrase apparaît en 1991 dans un texte de (sir) Douglas Hague, Beyond Universities : A New Republic of the Intellect, qui deviendra bientôt un livre culte pour tous ceux qui rêvent de créer des « universités entrepreneuriales », conçues comme des firmes privées produisant et vendant de la connaissance au sein d’une « économie du savoir » mondialisée. C’est la thèse que Michael Gibbons, secrétaire général de l’Association des universités du Commonwealth, défend dans un ouvrage écrit en 1994 avec Camille Limoges, Helga Nowotny, Peter Schwartzman et Martine Trow, The New Production of Knowledge : The Dynamics of Science and Research in Contemporary Societies. Ce livre connaît un énorme succès dans les pays anglo-saxons et dans les pays nordiques. Il est construit sur une opposition simple : avant, il y avait les universités de « Mode 1 », au sein desquelles les scientifiques posaient les questions et y répondaient ; aujourd’hui se mettent en place les universités de « Mode 2 », auxquelles la société pose les questions — et des groupes ad hoc d’experts y répondent. Si les universitaires veulent jouer le jeu de l’expertise en urgence, tant mieux pour eux, mais ils doivent savoir qu’on ne les attend plus. En 1998, Michael Gibbons cite la petite phrase de Douglas Hague dans son rapport, « L’enseignement supérieur au XXIe siècle », préparé sous l’égide de la Banque mondiale pour la première Conférence mondiale sur l’enseignement supérieur de l’Unesco. Elle y joue un rôle détonateur. Il n’y a plus aujourd’hui un colloque de l’OCDE, de la Banque mondiale ou de l’Union européenne sur la « gestion du savoir » (knowledge management) qui n’utilise l’opposition Mode 1/Mode 2. De descriptive, la distinction est devenue prescriptive. Il faut faire émerger une société de Mode 2, qui ose enfin répondre à la science et lui dire ce qu’elle doit faire. Dans cette perspective, les sciences humaines et sociales, foncièrement bavardes et inefficaces, sont mises sur la touche au profit des disciplines pragmatiques, des sciences de l’ingénieur aux sciences de gestion.
Le monde universitaire français n’a guère prêté attention à ces débats très anglophones. Seuls quelques articles spécialisés y ont fait allusion (je me suis personnellement beaucoup inspiré des travaux notamment de Terry Shinn et Pierre Milot parus dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales). La traduction française, début 2003, du livre de Gibbons, Nowotny et Scott, Repenser la science. Savoir et société à l’ère de l’incertitude, est passée inaperçue. On n’a pas saisi l’importance du rôle de « passeurs » entre les mondes scientifique, économique et politique que jouent ces universitaires adeptes du « Mode 2 ». Ainsi, Helga Nowotny est à la fois professeur en études sociales de la science à l’École polytechnique de Zürich et présidente de l’European Research Advisory Board, proche de la Commission européenne. C’est dans ce monde très anglo-saxon de la politique scientifique internationale, très sensible aux vertus de l’esprit d’entreprise, que s’est concoctée la Déclaration de Bologne et son appel pour une amélioration de la « compétitivité du système d’enseignement supérieur européen à l’échelon mondial » — une phrase qui commence à prendre un autre relief.
Il faudra que le LMD tombe littéralement sur l’Université française pour qu’elle se réveille en se demandant ce qui lui arrive. Et encore : deux clivages apparaissent très vite. D’une part, les présidents d’université ne cessent de proclamer qu’ils sont favorables au nouveau système, tandis que leur base (enseignants et étudiants) ne manifeste pas toujours le même enthousiasme. On peut faire l’hypothèse que les présidents d’université évoluent depuis plusieurs années déjà dans le discours qui domine la politique scientifique internationale : le LMD est bien le mécanisme qui va faire définitivement basculer les universités dans le « Mode 2 ». Il n’est pas question de freiner la modernité en marche. On peut aussi faire l’hypothèse, plus méchante, qu’ils n’ont pas tous compris dans quelle aventure les embarquaient les anglophones de la Commission européenne, de l’OCDE et l’International Association of University Presidents…
D’autre part, les disciplines à finalité professionnelle se déclarent enthousiastes à l’égard du LMD. On peut observer que les enseignants et les étudiants dont les propos positifs ont été rapportés par les médias appartiennent presque toujours à des écoles supérieures de commerce. L’esprit de Bologne leur convient bien — et pour cause : c’est le leur depuis toujours. La mise en concurrence des universités afin de les pousser vers l’excellence n’est jamais que l’application du principe darwinien de la compétition entre entreprises, éliminant les faibles, renforçant les plus adaptées. Comme le disent deux professeurs de l’Essec, François Contensou et Radu Vranceanu, dans un papier d’une extraordinaire franchise [229. « L’impasse académique française », Le Monde, 29 novembre 2003, p. 15] : « Comment ne pas comprendre que, en situation de compétition, les progrès des meilleures organisations contraignent les autres à les imiter, provoquant un nivellement par le haut ? » Il faut privatiser les universités françaises, cela tombe sous le sens. Et licencier les distributeurs de connaissances qui n’ont plus que quelques clients, soyons cohérents.
À l’entrée de l’université de Genève, on pouvait lire un énorme graffiti : « Bologne, je cogne ». Je ne suggère pas qu’il s’agit de la meilleure solution. Mais l’adoption naïve de Bologne et de l’esprit qui le sous-tend ne me paraît pas plus raisonnable. Où sont les intellectuels critiques qui font l’orgueil de la France ? Comment se fait-il qu’ils étaient plus prompts à réagir lors de l’apparition du Loft sur nos écrans qu’aujourd’hui ? L’université qui abrite nombre d’entre eux se mue à toute allure en prestataire de services à la carte, et leur silence est assourdissant. Peut-être sont-ils déjà en train d’endosser leurs habits d’experts."
Cher(e) Joha1008,
Il doit y avoir un juste milieu entre "l'adoption naive de Bologne" et l'état actuel de l'université française. Il me semble que celle-ci doit se réformer en profondeur; mettre un terme à la démagogie qui empêche la sélection et aboutit à des taux d'échecs excessifs, revoir les filières qui n'assurent aucun débouché en proportionnant leur taille, revenir sur l'éparpillement géographique, s'ouvrir plus largement sur le monde extérieur en particulier économique en combattant les excès du corporatisme, etc...Faute de telles réformes, je crains fort qu'elle ne se recroqueville dans ses certitudes et ne s'atrophie.
Avec ma sympathie.
Cher aborigene,
vous seriez beaucoup plus convainquant si votre argumentation ne se limitait pas à quelques clichés éculés, et qui est inquiétante de la part de quelqu'un qui se présente comme technocrate et gestionnaire. Comment pouvez-vous critiquer dans la même phrase l'absence de sélection et le taux d'échec ? En ce qui concerne le dernier, vous arrive-t-il d'imaginer qu'une moyenne peut ne pas rendre compte d'une distribution, que dans le cas présent on observe une différence de 3 à 1 entre les taux de réussite des bacheliers généraux et des autres ? Certes, il faut pouvoir offrir un parcours à tous, mais étant donné qu'il faut en général 3 à 4 fois plus de moyens pour former 2 fois plus de gens (cf. 80% d'une classe d'age au bac), il est évident que c'est parfaitement utopique dans l'état chronique de sous-financement auquel est confronté l'université française. Le corporatisme ? Pouvez-vous donner des exemples précis ?
Cher aborigene,
Il n'y a pas que l'université française. Il y aussi les universités européennes. Or, partout, on entend le même discours : ouverture à l'économie sinon gare !
Vous n'allez quand même pas me dire que toutes les universités européennes et les divers instituts de recherche ont été nuls depuis les cinquante dernières années !
Il est dans l'essence de tout corps de savoir constitué d'être rétif à l'acceptation de nouveaux éléments dans ce savoir - c'est ce que l'on épingle parfois d'inertie mais c'est faute d'apercevoir que c'est une inertie visant à ne pas accepter n'importe quoi de nouveau (le nouveau est parfois délirant !) dans le corpus du savoir constitué. Des relations dynamiques de débat ont donc toujours existé entre les producteurs de savoirs nouveaux, dans et hors université, et les universités comme organes de transmission des connaissances vérifiées avant d'être transmises - l'inertie ou l'ouverture pouvant être plus ou moins fortes suivant les périodes. Je fais court, donc, c'est un peu caricatural.
Comment vérifier que l'on peut intégrer de nouveaux éléments de savoir dans un corpus de connaissances constitué et transmissible ? Chaque secteur élabore là ses critères d'évaluation des nouveaux éléments, lesquels critères ressortissent au champ de savoir concerné : les critères qui s'appliquent à la physique ne sont forcément pas les mêmes que ceux qui s'appliquent aux mathématiques, à l'histoire, à la philosophie, etc. Et les critères de scientificité d'une théorie font eux-mêmes l'objet de recherches et de nouveaux modèles d'application.
Où le bat blesse, c'est quand des gestionnaires - et il en faut certes - prétendent donner un avis sur les corpus de savoir. Car ils ne peuvent qu'élaborer des critères idiots - pardonnez-moi l'expression qui ne vise pas les gestionnaires mais leurs critères d'évaluation. Comment des évaluateurs pourraient-ils en effet être compétents en astrophysique, en histoire, en biologie, en philosophie, etc ? Mission impossible évidemment.
Que des gestionnaires s'occupent des deniers publics et viennent au secours des chercheurs et des enseignants qui n'ont pas appris la gestion financière, quoi de plus normal ? Que les politiques décident de l'attribution des deniers publics, quoi de plus normal ?
Mais ce n'est pas à cela que l'on assiste. On assiste par exemple au surgissement d'une nouvelle "science" bureaucratique. Celle-ci a nom "bibliométrie".
De quoi s'agit-il ? Encore une fois, je vais vite. Dans l’évaluation des chercheurs, on ne s’intéresse plus au contenu des articles ni à leur sens. Et on veut les subsidier à concurrence des progrès qu'ils peuvent encore réaliser - rapidement SVP - alors que des délais surgissent, parfois longs, dans un train de recherches. La plupart des évalués étant excellents, un nouveau problème surgit pour eux car on les subsidie moins puisqu’ils ne peuvent s’améliorer en augmentant leur chiffre. Du fait de l’excellence des évalués, les évaluateurs ont par contre eu l’idée que les évalués « changeaient leur comportement lors de l’évaluation ». D’où un souci, source d’une nouvelle recherche : comment réduire la part du sujet qui se sait évalué et qui est dès lors soupçonné d’adapter son comportement à l’évaluation ? Surgit donc un nouveau type d’évaluation, la bibliométrie : « Combien de fois sont-ils publiés ? Combien de fois sont-ils cités par d’autres ? Combien ont-ils fait d’interventions orales ? » Si le but est de moins subsidier les meilleurs, il ne reste qu’à en tirer les conclusions ! Par ce "critère" du combien de fois, on crée ainsi des cercles de chercheurs autoréférencés qui fonctionnent en circuit fermé. Tout le contraire de l'ouverture que vous défendez donc.
« Le fanatisme du chiffre, ce n’est pas la science, c’en est la grimace » disait J.-A. Miller à Paris en février 2008.
"Actuellement, nous sommes dans une époque où le règne du « très simple et très facile » prétend s’appliquer, et immédiatement, ou au plus vite, à toutes les zones de l’obscur et du confus » que présente notre société : aux problèmes de politique donc, aux problèmes des migrations, aux problèmes psychiques, aux problèmes scolaires, aux problèmes de délinquance, aux problèmes de la recherche, des universités, des écoles,etc. Une pseudo-science imaginaire, dite d’expertise par les évaluations chiffrées, se développe à grands cris, le traitement de l’obscur et du confus – quel est le sens de tout cela ? – étant remis à charge des croyances religieuses qui ont pour mission de construire le sens de la vie… après la mort. Ceci se passe dans un monde que l’on nous présente comme sans avenir puisque sa finalité, le marché global, est dite réalisée." (J.-C. Milner - ce même mois de février 2008 à Paris)
"Alors, quelle est la solution « très simple et très facile » qui nous est assénée ?
C’est la méthode du chiffrage, non pas au sens du message chiffré à décoder, mais au sens du chiffre « bête » de la statistique."
J.-C. Milner distingue les chiffres des nombres. Les nombres, dit-il, nous pouvons opérer dessus : les multiplier, en extraire la racine carrée, les additionner, etc. C’est toutes les sciences mathématiques qui peuvent être conviées là, invitation aux démonstrations que nous pouvons aller vérifier si nous avons du goût pour cela. Mais aux chiffres bêtes, nous ne pouvons appliquer aucune opération : ils sont comme des numéros de sécurité sociale, impossible d’opérer là-dessus. Ces chiffres bêtes, nous ne sommes d’ailleurs pas censés opérer dessus, nous sommes censés les accepter comme des vérités révélées, la cause de l’énonciation restant occultée. (...) . Plus de longues recherches, plus de tâtonnements, plus d’élaborations patientes mais quelques grilles chiffrées qui suffisent à prétendre organiser notre quotidien selon l’impératif : faites du chiffre."
J'ai lu récemment que l'on remettait en cause les nominations à des postes, lesquels postes sont parfois attribués au copain de la soeur du beau-frère, etc. C'est une tentation qui a toujours existé et qui existera toujours. Elle existera simplement bientôt de plus en plus entre les plus nantis financièrement si nous ne prenons pas garde d'élaborer des politiques de choix dignes de ce nom... Sachant qu'aucun système humain n'est parfait.
"Proportionner les filières qui n'assurent aucun débouché", dites-vous. Dans la société actuelle, c'est l'enseignement de la philosophie, de l'histoire, de l'anthropologie, de la littérature, etc qui sont directement menacées par ce type de raisonnement. Mais c'est aussi bien l'exercice de la médecine qui est concerné puisque le nombre des médecins est désormais proportionné dans certains pays d'Europe aux déficits de la sécurité sociale : quand aux malades, il n'y en a pas moins !