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Jeu.31 juillet 201431/07/2014 Dernière édition

Mali: Amnesty met en garde la France contre les exactions

|  Par La rédaction de Mediapart

La réalité de la guerre française au Mali commence à apparaître. Dans un rapport d'enquête, l'ONG Amnesty International détaille de nombreuses exactions ou tirs aveugles commis par l'armée française, l'armée malienne, comme par les groupes islamistes. Civils tués lors d'une frappe aérienne à Konna ; exécutions extrajudiciaires, disparitions, recrutements d'enfants-soldats. Mediapart publie la totalité de ce rapport.

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La réalité de la guerre française au Mali commence à apparaître. Dans un rapport d'enquête rendu public ce vendredi 1er février, l'ONG Amnesty International détaille de nombreuses exactions ou tirs aveugles commis par l'armée française, l'armée malienne, comme par les groupes islamistes. Civils tués lors d'une frappe aérienne à Konna ; exécutions extrajudiciaires, disparitions, recrutements d'enfants-soldats : Mediapart publie ci-dessous la totalité de ce rapport.

Cette enquête est le fruit d'un travail de dix jours effectué dans les villes de Ségou, Sévaré, Niono. L'équipe d'Amnesty s'est également rendue à Konna et à Diabaly qui venaient d’être reconquises par les armées française et malienne. C'est le quatrième rapport réalisé par l'ONG depuis le début du conflit en janvier 2012, lorsque des groupes islamistes ont pris le contrôle d'une large partie du nord du pays.

L'ONG documente plus précisément des exactions déjà signalées par certains médias français et, surtout, anglo-saxons (ici, par exemple, un article de The Independant sur la mort de civils à Konna). Mais Amnesty révèle de nouvelles exactions commises par l'armée malienne, comme des exécutions sommaires de personnes assimilées aux groupes islamistes.

Indirectement, ce rapport et les difficultés rencontrées par l'équipe d'Amnesty soulignent combien cette guerre est menée à l'abri de regards extérieurs et indépendants. Les envoyés spéciaux de nombreux médias se sont plaints du black out entretenu par les armées française et malienne. « Ce n'est pas un jeu de Gameboy », s'est justifié le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian. Les journalistes se sont vu interdire plusieurs jours un accès dans les régions du nord et le choix s'est limité à rester à plusieurs centaines de kilomètres des zones de conflit ou à être embarqué (“embedded”) avec certaines unités de l'armée française. Aucune image des combats (à l'exception de certaines mires de frappes aériennes) n'a été autorisée ou rendue publique alors que l'armée française et les ministres font état de plusieurs centaines de morts, officiellement des combattants islamistes. Ce n'est qu'à Tombouctou que des journalistes ont pu travailler à peu près librement, un reporter de l'AFP photographiant par exemple des scènes de pillage (ci-dessus).

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Le rapport d'Amnesty International

Une image plus claire des pertes humaines dues au conflit commence à peine à se dessiner. Mais il demeure difficile de confirmer toutes les circonstances entourant un grand nombre d’allégations de violations et atteintes aux droits humains. Amnesty International a obtenu des informations crédibles indiquant que des civils ont été tués de manière extrajudiciaire par l’armée malienne depuis le 10 janvier 2013. De plus, au moins cinq civils, y compris trois jeunes enfants, ont été tués lors d’une attaque aérienne lancée dans le cadre de la contre-offensive conjointe française et malienne visant à reprendre la ville de Konna.

Amnesty International a également recueilli des témoignages relatifs à des atteintes graves aux droits humains et des violations du droit humanitaire international commises par les groupes islamistes armés y compris des homicides illégaux et le recours à des enfants soldats.

Des informations parvenues à Amnesty International indiquent, après la reconquête des villes de Gao et de Tombouctou par les armées française et malienne, que des Touaregs et des Arabes, accusés d’être proches des groupes islamistes armés, ont été pris à partie par la population, certains de leurs biens ayant été pillés. Amnesty International a également reçu des appels à l’aide de personnes vivant à Gao et qui affirmaient être ciblées en raison de leurs liens supposés avec des groupes armés touaregs et islamistes et ce, alors que les forces gouvernementales se seraient parfois abstenues d’intervenir. Amnesty International n’a pas encore eu la possibilité d’enquêter sur ces allégations.

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Ville de Konna, le 11 janvier 2013

La délégation d'Amnesty International s'est rendue à Konna le 27 janvier 2013, dix jours après la reprise de la ville par les armées française et malienne. L'attaque de cette ville par les groupes islamistes armés, le 10 janvier 2013, avait déclenché l'intervention française.

Amnesty International a enquêté sur la mort de cinq civils, dont une mère et ses trois jeunes enfants, tués chez eux le matin du 11 janvier 2013 dans le cadre de la contre-offensive conjointe française et malienne visant à reprendre la ville de Konna. Un parent qui était dans une autre maison de la concession a déclaré :

« J’ai entendu le bruit de deux hélicoptères et, immédiatement après, des roquettes ont été tirées. J’ai été blessé par les éclats aux pieds. Des bombes ont été lancées également contre les cinq fenêtres et les trois portes de ma maison où se trouvaient ma mère, mes frères et mes sœurs. Je me suis précipité à l’intérieur et j’ai vu ma mère, mes sœurs et mes frères couverts de sang. Ils saignaient de partout. Ils ne pouvaient plus bouger, il était déjà trop tard, ils étaient morts. »

Les membres de la famille tués étaient Aminata Maïga, 40 ans, et trois de ses enfants : Adama Maïga, 10 ans, Ali Maïga, 11 ans, Zeinabou Maïga, 6 ans. Une autre des ses enfants, Saouda Maïga, a été blessée au bras et à la jambe. La mosquée, Madrasatoun Sabilou Rachade, qui se trouvait en face de cette maison, a été également touchée par des tirs.

Par ailleurs, des éclats de roquettes tirées par les hélicoptères ont mortellement blessé au moins une autre personne. Un témoin a raconté à Amnesty International :

« Le vendredi [11 janvier 2013],  j’étais dans la rue vers onze heures du matin et j’ai vu un mécanicien qui circulait sur son vélo. Il a été touché par les éclats d’une roquette à une vingtaine de mètres de la maison et d’une mosquée qui ont été touchées par le bombardement. Il est décédé des suites de ses blessures à l’hôpital de Sévaré. »

Des témoins ont déclaré à Amnesty International qu'il n'y avait pas de membres de groupes armés ou d’objectifs militaires dans la maison ou la mosquée qui ont été frappées lors de l'attaque. Ils ont précisé qu'il y avait des membres d'un groupe islamiste armé postés à un carrefour à quelque 150 mètres de la zone visée lors de l'attaque.

Tous les témoins avec lesquels Amnesty International s’est entretenue ont indiqué que la population n’avait reçu aucun avertissement préalable avant le lancement de cette attaque aérienne. La délégation a voulu retourner à Konna, le lendemain, 28 janvier 2013, afin de poursuivre ses recherches mais elle en a été empêchée par l’armée malienne.

Dès que la délégation d’Amnesty International a appris ces événements, l’organisation a adressé, le 29 janvier 2013, un courrier au ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, appelant les autorités françaises à ouvrir sans délai une enquête indépendante, exhaustive et impartiale sur cette attaque et s’assurer que les résultats de cette enquête soient rendus publics.

La délégation d’Amnesty International a également tenté de rencontrer, en vain, le Commandant des Opérations malien à Sévaré afin de vérifier si des hélicoptères maliens avaient participé à cette attaque, mais sans succès. Cependant, un haut responsable du gouvernement malien ainsi qu’un haut responsable de l’armée malienne ont indiqué par téléphone à la délégation d’Amnesty que la ville de Konna avait été ciblée ce jour-là, le matin, lors d’une opération conjointe menée par les armées française et malienne.

Pour sa part, un fonctionnaire français du ministère de la Défense a officieusement déclaré à Amnesty International que l'armée française n'avait pas lancé d'attaques à Konna avant 16h30 le 11 Janvier et que toute allégation d’intervention plus tôt ce jour-là n'était pas fondée. Il a également ajouté que « dans l'après-midi du 11 Janvier, l'armée française a lancé plusieurs frappes aériennes qui n’avaient ciblé que des véhicules (pick-ups) et des barrages à la périphérie de la ville (et non au centre-ville). Ces éléments ont été vérifiés visuellement ».

Amnesty International a recoupé les informations relatives à l’heure de l’attaque avec les témoins et un fonctionnaire de la mairie de Konna et tous ont affirmé avec certitude que les hélicoptères avaient attaqué vers 11 heures, avant la prière de la mi-journée. Le 30 janvier, la délégation a également reçu la confirmation d'un colonel de l'armée malienne que l'attaque de la ville de Konna avait commencé vers 11 heures. Cela a été confirmé, par téléphone, le lendemain, par un haut responsable du gouvernement malien.

Compte tenu des informations recueillies par Amnesty International, il est impératif que la France et le Mali ouvrent une enquête afin de déterminer si leurs forces ont effectivement mené cette attaque ; et si c’est le cas, ils se doivent de rendre publiques les informations relatives aux circonstances de cette attaque, ce qui permettra d’évaluer si cette opération est conforme au droit international humanitaire.

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