live
Mediapart Live

Offre exceptionnelle disponible jusqu'à minuit !

6 mois d'abonnement à Mediapart pour 20€ seulement, au lieu de 54€. N'attendez pas ! En cadeau, le dernier ebook de la rédaction Le FN à l'oeuvre.

ABONNEZ-VOUS

Mediapart
Dim.29 mars 201529/03/2015 Édition du matin

Aux Etats-Unis, les généraux ne sont plus intouchables

|  Par Thomas Cantaloube

Pendant des années, les ténors politiques de l'administration Bush furent les seuls à porter la responsabilité des bourbiers afghan et irakien. Aujourd'hui, dans la foulée de la démission de David Petraeus, général quatre étoiles devenu patron de la CIA, des voix s'élèvent pour examiner également les erreurs des militaires.

Partage

Jusqu’ici, tout au moins du point de vue des Américains, l’histoire des guerres d’Irak et d’Afghanistan semblait simple : la clique de néo-conservateurs en charge de la Maison Blanche et du Pentagone (Bush, Cheney, Rumsfeld, Wolfowitz & Co.) avait envahi ces deux pays sans réfléchir aux conséquences. Puis l’armée avait dû se débrouiller avec leur effondrement, jusqu’à ce que le général David Petraeus n’arrive en sauveur miraculeux pour remettre un semblant d’ordre avant le retrait des troupes.

Ce récit avait un double mérite. Premièrement, il était vrai, et il blâmait clairement les principaux responsables politiques, ceux qui avaient pris les véritables décisions et fait la démonstration de leur incompétence et de leur ignorance. Secondement, il permettait, même pour les opposants à ces deux guerres, d’afficher une forme de patriotisme de bon aloi passant par un soutien inconditionnel aux soldats sur le terrain.

Mais voilà que la démission de David Petraeus de la CIA, début novembre, a remis en cause ce récit. Le général quatre étoiles devenu patron des espions a été la première victime de ce retournement. Après avoir été adulé par la majeure partie de la presse et des élus pendant des années (il faut se rappeler que le président Bush, en fin de mandat, avait érigé Petraeus sur un piédestal au bas duquel il semblait heureux de s’appuyer), il ne méritait sans doute pas d’être ainsi jeté dans le caniveau. Comme l’écrit un spécialiste des questions militaires dans le Washington Post, « Petraeus n’est ni un héros, ni un raté ».

Obama et Petraeus en 2010, alors que ce dernier commande les forces américaines en Afghanistan.Obama et Petraeus en 2010, alors que ce dernier commande les forces américaines en Afghanistan. © Pete Souza/Maison-Blanche

 

Pourtant, la chute du général – qui est la conséquence d’une affaire extra-conjugale mal dissimulée et qui n’a rien à voir avec ses compétences militaires – a en quelque sorte « ouvert les vannes ». Et si les politiques n’étaient pas les seuls à porter la responsabilité des échecs irakien et afghan ? Et si les soldats, en particulier leurs officiers supérieurs, n’étaient pas, eux aussi, coupables d’ignorance et d’incompétence ?

Jusqu’à présent, les Rumsfeld, Cheney, Wolfowitz ou même Paul Bremer (le premier administrateur civil américain en Irak, qui a démantelé de manière précipitée l’armée et le parti Baas) faisaient des cibles plus commodes que les généraux Tommy Franks, Ricardo Sanchez, George Casey ou John Abizaid qui ont tous eu, à un moment ou à un autre, la responsabilité des opérations militaires en Irak et/ou en Afghanistan. Pourtant, ils sont loin d’être irréprochables et ils ont commis leur lot d’erreurs durant ces dix années de conflit.

C’est ce qu’explique Andrew Bacevich, un ancien colonel devenu universitaire : « Quand nous envoyons nos soldats, nous nous attendons à ce qu’ils reviennent victorieux. Cela n’a pas été le cas. Nous nous sommes retrouvés engagés dans deux très longues guerres. L’une d’entre elles s’est conclue par autre chose qu’une victoire (l’Irak), et l’autre, dont on ne connaît pas encore l’issue, ne sera pas une victoire (l’Afghanistan). Une des raisons de ces échecs est une hiérarchie militaire supérieure défectueuse, décevante et médiocre. »

En 2007 déjà, le lieutenant-colonel Paul Yingling avait tiré la sonnette d’alarme en écrivant un article dans un journal militaire qui contenait une phrase choc : « En l’état actuel des choses, un troufion qui perd son fusil subit des conséquences bien plus graves qu’un général qui perd une guerre. » Cette sortie de Yingling avait, à l’époque, fait un peu de bruit dans les cercles militaires, mais guère au-delà. Elle avait aussi une vocation « interne » : faire en sorte que la hiérarchie supérieure (les colonels et les généraux) entende enfin un groupe de jeunes officiers défenseurs des stratégies de contre-insurrection. Une fois Petraeus promu, cette « révolte des lieutenants-colonels » s’était éteinte.

David Petraeus.David Petraeus. © (dr)

En adoptant ces fameuses théories contre-insurrectionnelles, en accompagnant des circonstances favorables (le « réveil sunnite »), et en obtenant des renforts que ses prédécesseurs n’avaient pas eus, David Petraeus a permis aux Américains de s’extraire d’Irak sans trop de casse. En Afghanistan, son bilan est bien plus mitigé. Mais, dans les deux cas, les efforts aussi bien théoriques (il a réécrit le « Manuel du soldat ») que sur le terrain de ce général, décrit par tous comme « brillant », ont masqué les défaillances de ses collègues.

En 2006, le journaliste devenu analyste Thomas Ricks avait été l’un des premiers à décrypter l’échec de « l’aventure militaire américaine en Irak » dans son livre Fiasco. Aujourd’hui, sous le prétexte de dresser les portraits de plusieurs généraux américains de la seconde guerre mondiale à aujourd’hui dans un ouvrage qui vient de paraître, il se penche sur les errements de ces têtes étoilées lors des deux dernières guerres américaines. Son examen est cruel : « Ironiquement, nos généraux sont devenus plus mauvais dès lors qu'ils ont été adulés par une société désormais complaisante à l’égard de son armée. L’administration Bush a été sévèrement (et à raison) critiquée pour son approche délusoire de la guerre en Irak et sa négligence à l’égard de celle en Afghanistan. Pourtant, les échecs graves de nos leaders militaires dans ces conflits n’ont pas été examinés. »

Partage

La phrase « Ce sont les civils qui perdent les guerres, pas les soldats » fait partie de celles que j'ai souvent entendues dans la bouche des militaires (américains principalement, mais aussi français) pour m'expliquer les défaites lors des différentes guerres : Indochine, Viêtnam, Afghanistan...