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Jeu.18 décembre 201418/12/2014 Édition de la mi-journée

L'historien Arno Joseph Mayer dissèque un siècle et demi de sionisme

|  Par Pierre Puchot

Dans son dernier ouvrage, De leurs socs, ils ont forgé des glaives, Arno J. Mayer, professeur d’histoire contemporaine, dresse un portrait sans concession d’un siècle et demi d’une aventure, le sionisme, qui a abouti, selon lui, au triomphe des idées de Jabotinsky, le père de la droite israélienne, porte-parole d’un sionisme politique «responsable de l'Etat d'Israël ultra-militarisé et trop sûr de lui que nous connaissons aujourd'hui». Entretien.

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«Nous n’accepterons pas la création d’un État palestinien souverain à côté d’Israël.» C’est, en substance, ce que Benjamin Netanyahou s’apprête à dire à Barack Obama ce lundi. Le chef du Likoud est à Washington, pour la première fois depuis son retour au poste de premier ministre début avril, et pour insister sur un autre sujet chaud : l’Iran. Alors que Tel-Aviv fait tout pour sensibiliser le monde à la « menace de l’Iran nucléaire», Obama demeure farouchement opposé à toute intervention militaire contre un pays dont il espère se rapprocher dans les prochains mois.

 

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«Obama n’a pas le choix, l’empire américain décline, juge l'historien de Princeton, Arno J. Mayer. Et les Etats-Unis ont aujourd’hui moins besoin d’Israël que de l’Iran…» Professeur d’histoire contemporaine, Arno J. Mayer dresse, dans son dernier ouvrage, un portrait sans concession d’un siècle et demi de sionisme qui a abouti, selon lui, au triomphe des idées de Jabotinsky, le père de la droite israélienne, porte-parole d’un sionisme politique pour un Etat Israël ultra-militarisé. Un sionisme à rebours des idées des intellectuels de l'Ihoud, tels Judah Magnes ou Martin Buber, concepteurs de la notion d'orientalisme avant même Edward Saïd, et partisans farouches d'un État binational, d'une confédération à l'image du Canada ou de la Suisse.

 

Motivé par la nécessité de différencier les notions d’antijudaïsme, de judéophobie et d’antisémitisme, De leurs socs, ils ont forgé des glaives est aussi le récit d’un exil, de la construction intellectuelle d’un historien juif né au Luxembourg en 1928, et contraint de fuir en 1940, quelques heures avant l’arrivée des Allemands, pour Hendaye, Montpellier, Oujda, Oran… et finalement New York. Entretien.

 

Arno Mayer, Benjamin Netanyahou ne semble pas prêt à des concessions pour permettre la création d'un Etat palestinien. Mais, pour vous, le tournant manqué de ces dernières années, c'est le sommet de Camp David en 2000, quand Bill Clinton conviait le premier ministre israélien d'alors, Ehoud Barak, et Yasser Arafat à parler de paix. Votre analyse fait porter la responsabilité de l'échec de ce sommet à Barak...

 

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À la suite de l'échec de ce sommet, le Proche-Orient est entré dans le cycle de violence que nous connaissons actuellement. Dans votre livre, le chapitre qui englobe cette période a pour titre : « Le salaire de l'Hubris ». Quel est le sens de cet aphorisme ?

Le sens que j'y mets, c'est que, jusqu'ici, tout a réussi aux Israéliens. Avec le temps, beaucoup de faits accomplis se sont accumulés parce qu'ils ont ce sentiment d'être les plus forts, ce qu'ils sont effectivement. D'après moi, ils ne veulent pas vraiment une négociation. Ils veulent une reddition, sous la dictée.

 

Là, il y a quelque chose que je trouve très compliqué. Je viens d'un petit pays, le Luxembourg, bien sûr bien plus petit qu'Israël. Mais les petits pays, d'habitude, ont un sens des limites. C'est d'ailleurs la formule de Machiavel, ce nécessaire sens des limites, à la fois en politique intérieure et extérieure. Que les Israéliens soient les plus forts, il n'y a aucun doute. Mais lier cette puissance, comme ils le font, avec celle de peuple élu, quand on sait que la majeure partie de la force militaire et économique d'Israël vient des Etats-Unis, c'est difficilement acceptable.

 


Il n'empêche, avec Israël, nous avons au Proche-Orient une construction tout à fait unique, une population de 7 millions de personnes, dont 20 % sont arabes, et nous avons la cinquième puissance militaire du monde, avec entre 100 et 200 missiles nucléaires. Tout cela mis bout à bout confère un sentiment d'«Hubris», que je ne sais comment déconstruire. Mais il faut le déconstruire, si l'on veut arriver à la paix. C'est d'autant plus vrai qu'en face, on se sent humilié, et l'humiliation pousse à la vengeance.

 

Vous évoquez aussi tout au long du livre la puissance du «lobby israélien» aux Etats-Unis...

Les Etats-Unis sont le pays des lobbys. Il n'y a rien de péjoratif dans cette expression. Dans un pays où les lobbys sont omniprésents, les premiers sionistes américains avaient déjà songé à s'organiser de la même manière. Et il n'y a rien de caché. Tout est sur la table. C'est donc tout le contraire du trop célèbre «Protocole des sages de Sion». D'ailleurs, pour le congrès de l'AIPAC qui vient d'avoir lieu, la moitié du Congrès américain était présente.

 

Dans quelle mesure pensez-vous que Barack Obama va pouvoir infléchir la politique des Etats-Unis au Proche-Orient, comme il s'y est engagé ?

Dans l'absolu, il faudrait qu'Obama force Israël à accepter de parler d'égal à égal avec les Palestiniens, ce que les Israéliens n'ont jamais été disposés à faire, pour que l'on puisse aboutir à la solution de deux États. Pour l'heure, c'est une idée qui demeure mort-née.

 

Plus globalement, l'action d'Obama représente un espoir et un danger. Les Etats-Unis n'ont plus autant besoin d'Israël que par le passé, et ça c'est dangereux pour Israël. Je crois fondamentalement que l'empire américain a entamé son déclin. Et cela va continuer de changer beaucoup de choses, même si, comme le disait Gibbon dans son livre Declin and fall of Rome, déclin n'est pas chute. Quand un empire décline, il peut avoir deux réactions. L'une consiste à réajuster, à restreindre si l'on peut dire, son hégémonie. C'est ce qu'Obama veut faire. L'autre, comme sous la présidence Bush, où à l'époque de la colonisation française, consiste à dire « j'y suis, j'y reste », et à s'enfoncer.

 

L'affaiblissement de l'hégémonie américaine n'arrange pas les Israéliens. Une divergence de fond apparaît aujourd'hui au grand jour, au sujet de l'Iran. Obama veut négocier avec Téhéran, Israël, lui, se braque, et continue à ne rien donner. C'est une fois de plus son «Hubris» qui le guide. Le facteur explosif est du côté d'Israël, qui est prêt à aller au bout et à bombarder l'Iran. D'autant qu'ils savent bien que les Etats-Unis, seront obligés, en ce cas, de se ranger de leur côté.

 

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