live
Mediapart Live

Offre exceptionnelle d'abonnement à Mediapart jusqu'à minuit

Profitez de l'offre 6 mois d'abonnement à Mediapart pour 20€ seulement, au lieu de 54€. En cadeau, le film Looking for Eric à télécharger.

ABONNEZ-VOUS

Mediapart
Jeu.31 juillet 201431/07/2014 Édition de la mi-journée

Voir Naples survivre

|  Par Joseph Confavreux et La rédaction de Mediapart

Retour de l’usure, services publics au ralenti, travailleurs sociaux plus rémunérés, musées qui tombent en ruine ou partent en fumée… À Naples, la récession et les politiques d’austérité se greffent sur une crise structurelle : seul l’art de la débrouille permet, pour l'instant, d’éviter l'effondrement de toute une cité. Reportage texte et son.

Partage

Un article de Joseph Confavreux et Marine Vlahovic

C’est son banquier qui lui a donné le numéro de l'usurier. Après avoir refusé de lui accorder un prêt, faute de garanties suffisantes. Deux jours plus tard, Francesca Fiori recevait la visite du strozzino, « l'étrangleur », ainsi qu'on surnomme à Naples ceux qui pratiquent l’une des rares activités en plein essor depuis le déclenchement de la crise de 2008. À Rome, on parle du cravattaro : c'est plus chic mais tout aussi douloureux.

Francesca Fiori, maraîchère de 42 ans, avait hérité d'une entreprise familiale employant 10 personnes et produisant des choux-fleurs dans 90 serres de la périphérie napolitaine. Une entreprise solide, mais qui exigeait d'importants investissements, surtout par temps de récession. Or, après avoir contribué à la crise financière mondiale, les banques ont resserré les boulons du prêt légal et durci les conditions d'attribution, laissant le champ libre au retour massif de l'usure dans tout le sud de l'Italie.

Auprès du strozzino, Francesca Fiori a donc contracté deux prêts, le premier de 6 000 euros, à un taux de 8 % par mois, qui s'est rapidement monté à une somme totale de 100 000 euros. Le second, afin de rembourser les intérêts du premier, de 25 000 euros, et pour lequel elle aurait dû rembourser 700 000 euros, si elle n’avait pas finalement été trouver l’association anti-usure pour dénoncer son « étrangleur », lorsqu'il s’est présenté au tribunal administratif afin de demander l'expropriation de son entreprise.

Affiche de l'association anti-usureAffiche de l'association anti-usure

Le phénomène de l'usure est impossible à mesurer précisément, car il se pratique dans le silence parfois honteux des emprunteurs et le secret de ceux qui la pratiquent. Mais, pour Domenico Di Pietro, permanent de l'association anti-racket et anti-usure de Naples, qui travaille avec les autorités judiciaires et la police, et accueille les victimes qui osent sortir au grand jour, « l'usure a pris une nouvelle ampleur avec la crise économique. Un vrai boom qui touche désormais les classes moyennes. Entre le second semestre 2012 et le premier trimestre 2013, la fréquentation de notre structure a augmenté de 20 % ».

En dépit de menaces de mort à l'encontre de son frère, Francesca Fiori a tenu bon, bien que l’usure soit souvent liée à la criminalité organisée, même si Domenico Di Pietro, lui-même ancien banquier « passé de l'autre côté », tient à distinguer trois types d'usure : « Celle de la voisine de palier, pour des sommes inférieures à 1 000 euros, qui n'est pas tenue par la criminalité organisée. L'usure intermédiaire qui se pratique avec la permission de la criminalité organisée. Et l’usure importante, pour des sommes pouvant dépasser les 100 000 euros, qui est complètement contrôlée par la criminalité organisée, une des rares à disposer encore de telles liquidités. »

Antonio, qui préfère ne pas donner son nom de famille par peur des représailles, a eu recours à l'usure de la deuxième catégorie, sans comprendre, au départ, que son cousin à qui il empruntait faisait partie de ces nouveaux usuriers qui ont su profiter de l’équation formée par le manque de ressources et le durcissement des critères bancaires. À 45 ans, le front dégarni et le visage marqué, Antonio tenait un vaste commerce de 200 mètres carrés, à la fois bureau de tabac, café-bar et emplacement de machines à sous, dans la petite ville de Maddolini, à une quarantaine de kilomètres de Naples.

La contraction de son activité et une aide financière sollicitée par son frère ont fragilisé son équilibre économique au point qu'il ne pouvait payer la licence que les débitants de tabac doivent verser aux autorités. Fin 2008, il demande donc 10 000 euros à son cousin. Puis 40 000 l'année suivante. Celui-ci ne lui en verse qu'une partie, avant de lui réclamer 76 000 euros de remboursement, ou le titre de propriété de son magasin. Acculé, Antonio finit par céder, en échange de la garantie de pouvoir continuer, comme employé payé 1 000 euros par mois, le travail qu'il effectuait jusque-là comme patron. Un arrangement qui ne dure qu'un peu plus d’une année, jusqu’en 2012, lorsque le cousin refuse de continuer à lui verser son salaire et l'oblige à quitter les lieux.

Grâce à l'usure, le cousin a donc acquis pour moins de 50 000 euros un commerce estimé à 350 000. Avec un taux d'intérêt d'environ 50 % à l'année, Domineco Di Pietro estime qu'Antonio « bénéficiait » d'un taux relativement faible… « Les cas que je rencontre tournent plutôt aux alentours de 130 % à l'année », explique-t-il.  

L'Eglise ConcordiaL'Eglise Concordia
« L'usure, personne n'en parle », conclut Antonio. Excepté dans le secret du confessionnal. Dans la zone pauvre des « quartiers espagnols », dans le centre de Naples, le curé de l’église Concordia accueille ainsi chaque jour des paroissiens désemparés, tout en fumant cigarette sur cigarette. « L'usure est en constante augmentation ces dernières années. Je vois maintenant des familles y recourir pour faire leurs courses », affirme le père Mario.

Le père Mario sur l'usure (3'46'')
 

Quand il ne confesse pas des paroissiens ayant pratiqué l’usure ou ne dépanne pas ceux qui y ont recours, le père Mario tient le registre des chômeurs de son quartier, organise les consultations d'un psychologue au sein même de l’église, et consacre les dons qu’il reçoit à aider les retraités dans le besoin, « parce que l'Église est la dernière institution qui fonctionne ici ».

Partage

Le taux de chômage dans les pays du sud de l'Europe atteint des records. Qu'on en juge : au Portugal, 17,6 %, en Espagne, 26,2 %, en Grèce, 26,8 %, en Italie, 11,7 %, en France, 10,6 %. Des chiffres alarmants qui ne sont rien en comparaison des taux pour les jeunes de moins de 25 ans : plus de 55 % en Espagne, 57 % en Grèce, 39 % au Portugal, 36 % en Italie, plus de 25 % en France.

La crise n'est pas réglée, voire elle empire pour ces peuples. Qui résistent : indignés, entraide solidaire, manifestations, nouvelle monnaie... Initiatives locales mais multiples. Certes encore largement écrasées par la crise massue, certes en concurrence avec des signaux plus inquiétants de retour des vieux démons populistes, xénophobes, de renfermement.

Dans ce combat inégal, certains tirent leur épingle du jeu. Les grandes entreprises, les banques, certains pays riches en devises, comme la Chine, profitent à plein des privatisations, ventes à la découpe de pans entiers de l'économie. D'autres, ou les mêmes, voient là l'occasion unique d'imposer enfin leur modèle du moins d'État.

C'est ce contraste saisissant, et effrayant, que nous allons explorer tout au long de cette série « Europe du Sud, les gagnants et les perdants de la crise » (lire la suite).