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Sam.28 mars 201528/03/2015 Édition de la mi-journée

Etienne François: «On attend de Paris et Berlin des avancées concrètes»

|  Par La rédaction de Mediapart

Historien, Étienne François, qui a dirigé le centre Marc Bloch, revient sur cinquante ans de relations franco-allemandes. Pour pointer les vraies différences de culture politique mais aussi la banalisation de ce qui est devenu un véritable partenariat. Un entretien réalisé par Thomas Schnee à Berlin.

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Berlin, une correspondance de Thomas Schnee

Angela Merkel et François Hollande célèbrent, mardi, le cinquantième anniversaire du traité de l’Élysée, traité d’amitié et de coopération signé en 1963 entre de Gaulle et Adenauer. À Berlin se tiendront un conseil des ministres franco-allemand et une session commune de l’Assemblée nationale et du Bundestag. Étant donné les profonds différends qui séparent actuellement la France et l’Allemagne sur la construction européenne, aucune grande initiative commune ne devrait être lancée. La fameuse « amitié franco-allemande » est-elle en train de se dissoudre lentement après avoir fait son temps ? Entretien avec l’historien Étienne François, ancien directeur du centre Marc Bloch, qui a consacré sa vie à explorer les histoires et les identités française et allemande (*).

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Retrouvez également dans Le Club, notre édition spéciale “France-Allemagne, 50 ans”, réalisée en partenariat avec The European.

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Les relations entre Hollande et Merkel semblent plus conflictuelles que celles entretenues par les précédents dirigeants des deux pays. Est-ce un signe de la dégradation de l’amitié franco-allemande ?

Etienne François.Etienne François. © (dr)

C’est un classique. Quand un nouveau partenaire arrive dans le couple franco-allemand, on note une phase de mésentente puis arrive une phase de compromis voire, plus tard, de complicité. Il est normal que le nouveau venu, président ou chancelier, veuille se démarquer de son prédécesseur, faire preuve d’originalité et imposer ses idées. Mais il y a surtout la force des choses, la réalité des enjeux et le haut niveau d’imbrication des intérêts entre nos deux pays qui s’imposent à l’un comme à l’autre.

Sur l’état de l’amitié franco-allemande, je reprendrais les paroles de De Gaulle qui estimait qu’entre deux États, « il ne peut y avoir d’amitié, il n’y a que des intérêts ». Il est évident que ni la France ni l’Allemagne ne sont masochistes ou altruistes au point de sacrifier certains intérêts à « l’amitié » franco-allemande. C’est pourquoi je préfère parler de partenariat franco-allemand plutôt que d’amitié. À mes yeux, il n’y a pas de dégradation de notre relation.

Simplement, au fur et à mesure qu’elle se développe et s’approfondit, la relation se normalise. Elle n’est plus spectaculaire, on aborde des sujets de plus en plus variés, parfois à des niveaux de plus en plus techniques, et l’on aboutit aussi à des compromis qui ne sont pas forcément bouleversants. On est entré dans le quotidien. Il y a une banalisation. Mais je n’entends pas cela de manière négative.

Il y a une imagerie et une liturgie du couple dirigeant. On note les grands gestes, on commente le nombre de bises, etc. Est-ce un élément important de la relation ?

Cela dépend du geste. C’est sans doute Sarkozy qui a le plus utilisé cette facette de la relation, en mettant en scène gestes et attouchements à l’extrême. C’était aussi une façon pour lui de donner le change et de masquer des désaccords. En fait, la relation franco-allemande est si ancienne qu’il devient difficile de trouver de nouveaux gestes symboliques forts. On ne peut pas deux fois se tenir la main comme Kohl et Mitterrand l’on fait en 1984 au fort de Douaumont, près de Verdun.

D’un autre côté, je ne sais pas si nous avons encore besoin de ce genre de symboles. Aujourd’hui, on attend plutôt des avancées politiques concrètes, qui aient du sens et qui, tout en étant européennes, montrent leurs origines franco-allemandes. Mais c’est actuellement difficile, comme on le voit dans le cas des réactions sur la guerre au Mali.

Quelles réactions ?

Les réactions des pays européens au conflit malien laissent apparaître les différences qui existent à la fois dans les intérêts de chaque État-membre, les cultures militaires et diplomatiques. L’Europe de la défense, qui patine, est d’ailleurs un bon exemple des difficultés à faire les choses ensembles. A priori, la France et l’Allemagne devraient avoir une coopération beaucoup plus développée dans ce domaine. Pourtant, nos industries d’armement sont en pleine rivalité et dans le cas de la brigade franco-allemande, on sait bien que quand les soldats français et allemands sortent sur le terrain, ils le font séparément.

Il est d’ailleurs symptomatique de voir que dans ce domaine, les Français s’entendent mieux avec les Anglais qui sont pourtant bien moins européens que les Allemands. Mais la France et la Grande-Bretagne ont une culture de l’intervention militaire que les Allemands n’ont pas. Le président français et le premier ministre anglais sont aussi chefs des armées et ont le droit, dans certaines limites, d’engager des forces armées sans consulter d’abord le Parlement. En Allemagne, le contrôle parlementaire est incontournable.

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(*) Historien spécialisé sur l’époque moderne en France et en Allemagne, Étienne François a joué un rôle moteur dans la recherche historique sur et entre les deux pays. D’abord coordinateur de la Mission historique française de Göttingen (ministère des affaires européennes), il a été directeur du centre Marc Bloch, centre franco-allemand de recherches en sciences sociales à Berlin (CNRS / Université Humboldt) dont il est co-fondateur. Il a aussi dirigé le Centre d’études françaises de l’Université libre de Berlin. Il vit actuellement dans la capitale allemande. 

Il est notamment coordinateur et co-auteur avec l’historien allemand Hagen Schulze d’un ouvrage monumental sur les Lieux de mémoires allemands dont une version écourtée a été publiée en Français (Deutsche Erinnerungsorte, 3 vol., Munich 2001 (avec Hagen Schulze) / En VF : Mémoires allemandes. Collectif. Sous la direction d’Etienne François et Hagen Schulze- 800 pages. Gallimard 2007)

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Thomas Schnee est un journaliste indépendant basé à Berlin. Il collabore régulièrement à Mediapart. Ses précédents articles, ici.