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Lun.22 décembre 201422/12/2014 Édition du matin

«Les islamistes? En Tunisie, on aura besoin de tout le monde»

|  Par Pierre Puchot

Les manifestations hostiles au gouvernement de transition se poursuivent. En coulisses, chacun se consulte, persuadé que le temps des caciques du RCD, le parti de Ben Ali, touche à sa fin. Les familles, quant à elles, attendent la libération des prisonniers politiques, dont beaucoup de militants islamistes, que la plupart des Tunisiens souhaitent voir reprendre leur place au sein de la société nouvelle.

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Tunis, de notre envoyé spécial

À Tunis, les trois jours de deuil décrétés vendredi ont surtout été l'occasion de prolonger les manifestations: le gouvernement est toujours en place, le RCD pas encore dissous... Alors, comme le proclame une banderole, «On restera là, tant qu'ils ne seront pas partis». Lundi matin, à la Casbah, devant le siège du gouvernement, plusieurs centaines de manifestants étaient encore là après une nuit passée à braver le couvre-feu. Des incidents ont éclaté tôt, lundi matin, lorsque les manifestants se sont heurtés aux policiers anti-émeutes devant les bureaux du premier ministre.

Dès dimanche, venus de Sidi Bouzid et du sud du pays, un millier de jeunes rassemblés en une «caravane de la libération» avaient organisé un sit-in pour réclamer encore et toujours les démissions des ministres RCD, le parti de l'ancien président Ben Ali. Ils annonçaient vouloir rester sur place jusqu'à ce que le gouvernement tombe. Toute la journée, la prises de parole se sont multipliées sur l'avenue Bourguiba, la principale avenue de la ville.

Dressé sur son petit tabouret, Samir, la quarantaine, harangue la foule : «Il faut rebâtir notre secteur textile et notre marché intérieur, c'est la priorité !» «Le textile, avec la Chine, c'est fini, lui répond un jeune. Il faut reconstruire de beaux hôtels pour attirer les touristes !» Derrière eux, une centaine de personnes se regroupent pour un cortège organisé par le syndicat UGTT des PTT.

Ce dimanche après-midi, même les policiers se sont mis en grève. Munis du brassard rouge désormais de rigueur, l'un d'eux explique timidement que la répression, c'était un «malentendu», qu'ils sont avec les manifestants, que «nous sommes tous Tunisiens», et qu'avec 400 dinars par mois, «on ne peut pas vivre : si on veut lutter contre la corruption, il faut d'abord commencer par donner de vrais salaires». Samedi, le gouvernement avait justement annoncé la création de trois commissions chargées d'enquêter sur la corruption, sur les meurtres commis pendant la révolution, et de préparer le travail de la future assemblée constituante.

À Tunis, un policier gréviste harangue les manifestantsÀ Tunis, un policier gréviste harangue les manifestants © Pierre Puchot

 

Le visage entouré du drapeau tunisien, Nacera, 22 ans, brandit fièrement sa petite pancarte anti-RCD. Ces manifestations de janvier sont ses premières : «Je suis heureuse, car il y a de la place pour tout le monde aujourd'hui.» Militant de Nahda (Renaissance), le principal parti islamiste qui a compté, dit-on, jusqu'à 30.000 membres avant son interdiction, son père a passé plusieurs années en prison, où il a perdu son œil droit. C'est une histoire devenue presque banale ces derniers jours, depuis que les militants islamistes se mêlent peu à peu aux manifestations. C'est aussi ce qui a changé dans cette Tunisie nouvelle : la place de l'islam.

La pratique du culte est toujours strictement encadrée, les manifestations de militants islamistes n'ont pas déferlé avenue Bourguiba de Tunis. Mais il paraît déjà loin le temps de l'exil, de la clandestinité, des procès et des geôles...

En 2006, ce fut la première affaire plaidée par l'avocat Nasser Aouini, qui venait d'être admis au barreau. Avec ses cheveux gominés et ses lunettes violettes aux verres fumés, cet ancien militant de l'Union générale des étudiants (Uget, affiliée à l'UGTT), est lui aussi passé par la case prison à la fin des années 1990. Aujourd'hui en pointe dans le mouvement des avocats, il se souvient de son premier dossier, un groupe de trois jeunes militants accusés d'appartenir à un obscur groupuscule islamiste depuis longtemps dissous, et tous condamnés à quatre ans de prison ferme.

«Ben Ali n'a rien inventé, dit-il. Depuis 1967, le fait de se réunir à trois pouvait constituer un délit. Mais il a usé de cet article jusqu'à la corde. Pour ces trois jeunes, le pouvoir avait pris le prétexte du complot islamiste, alors que le groupe politique auquel ils étaient censés appartenir ne se réunissait plus depuis des années. La plupart du temps, les dossiers étaient vides, c'est le cas aujourd'hui de bien des personnes qui ont été condamnées, comme ceux que l'on nomme les salafistes, et contre lesquels ne pèse bien souvent aucune charge sérieuse.»

Nasser Aouini, avocat à TunisNasser Aouini, avocat à Tunis © PP
Cette période a laissé des traces : «Face à cette répression, les islamistes sont ceux qui ont payé le prix le plus élevé, explique Moktar Trifi, président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme. Des dizaines de milliers ont été emprisonnés, ou condamnés à l'exil. La loi d'amnistie qui vient d'être annoncée doit leur permettre de retrouver leur place au sein de la société tunisienne.» Samedi soir, malgré l'annonce par le gouvernement de la libération d'au moins 1.800 détenus politiques, peu de prisonniers avaient retrouvé leurs familles. «Retrouver une place dans la société, d'accord, souffle Nasser Aouini. Après ce que nous avons vécu depuis Bourguiba, nous sommes immunisés contre tout type d'aventurisme politique. Sommes-nous prêts pour autant à accepter le retour en politique de ces gens ? Qu'avons-nous à y gagner ?»

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