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Lun.20 octobre 201420/10/2014 Dernière édition

Affaire Prism : un parfum de guerre froide 2.0

|  Par Thomas Cantaloube

La disparition d'Edward Snowden, l'informaticien qui a révélé l'ampleur de la surveillance américaine, donne lieu à un affrontement entre les États-Unis, la Chine et la Russie qui fleure bon les années 1960.

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Jusqu’à présent, il n’y avait que dans les James Bond que l’on pouvait suivre les faits et gestes des espions en direct. Autrefois, on apprenait les défections des années plus tard, lorsqu’un rapport confidentiel était déclassifié. Les exfiltrations n’étaient révélées que dans des ouvrages paraissant longtemps après les faits. Mais voilà que l’affaire Edward Snowden inflige au monde de l’ombre la même accélération que les technologies de l’information ont imposée au reste de la planète depuis deux décennies.

Quelques jours seulement après que l’ancien informaticien travaillant pour la CIA et la NSA a contacté des journalistes, ses révélations s’étalent dans tous les journaux. Quand il disparaît de son hôtel dans Hong Kong, il continue néanmoins à donner des interviews et à « chatter ». Lorsqu’il s’embarque dans un avion pour Moscou, on connaît immédiatement son heure d’arrivée et le nom de son compagnon de voyage. Wikileaks (dans le rôle du SPECTRE ?) publie des communiqués de presse et des tweets sur sa stratégie de demande d’asile… Même si Snowden finit en exil ou en prison, il finira riche, car les producteurs de cinéma se battront pour son histoire. Bienvenue dans le XXIe siècle !

Et pourtant, toute cette histoire nous ramène indéniablement quarante ou cinquante ans en arrière, en pleine guerre froide. Il y a bien sûr le fond d’espionnage et de trafics de secrets, mais il y a surtout le retour d’un affrontement de différents blocs, une escalade verbale et un haut niveau d’hypocrisie entre les différents pays impliqués.

Après l’implosion de l’URSS et de l’Europe communiste, les États-Unis étaient devenus, selon le vocable d’Hubert Védrine, « l’hyperpuissance ». L’ascension de Poutine en Russie, la domination économique de la Chine, l’essor des « petites nations » et la surréaction des États-Unis après le 11 septembre 2001 ont de nouveau bouleversé la donne, et tous ces éléments entrent en résonance dans l’affaire Snowden.

Bon baisers de Russie de la part de James BondBon baisers de Russie de la part de James Bond

Toute l’ambition des néo-conservateurs américains qui ont encadré le double mandat de George W. Bush de 2001 à 2009 a été de restaurer la puissance américaine, affaiblie selon eux par la débandade vietnamienne, le repli domestique et le pragmatisme dominant dans les relations internationales. Les échecs afghans et irakiens ont provoqué l’exact opposé. Malgré tous les moyens militaires déployés depuis douze ans, les Américains font figure de colosse aux pieds d’argile. Ils sont restés à l’arrière-plan des opérations libyennes et maliennes, et une intervention en Syrie leur fait clairement peur. L’emploi massif des drones – héritage bushien qu’Obama s’est approprié – apparaît de plus en plus comme un marteau-piqueur visant à écraser une fourmi, avec des dégâts collatéraux bien plus néfastes qu’anticipés en termes politiques.

Quant à l’appareillage de surveillance domestique et international, autre héritage bushien, il est justement en train d’exploser à la figure de Washington. S’il est absurde de prétendre, comme le font la Maison Blanche et le Congrès, que les révélations de Snowden ont endommagé les capacités antiterroristes américaines en avertissant les bad guys qu’ils pouvaient être surveillés (ce n’est pas pour rien que Ben Laden s’était privé de téléphone et d’accès à internet), il est évident que les dégâts symboliques sont importants. Personne n’aime voir ses bijoux de famille ainsi exposés, surtout au mauvais moment. Alors que les États-Unis avaient entrepris une campagne de dénonciation des cyberattaques chinoises, et qu’ils se battent avec de plus en plus d’acharnement sur des questions de propriété intellectuelle et de sécurité industrielle avec leurs concurrents économiques asiatiques, cela fait mauvais genre de voir révélé tout un système de surveillance électronique opaque et apparemment débridé, mis en place avec la coopération des plus grosses entreprises informatiques nationales.

SnowdenSnowden © The Guardian

L’acharnement mis à poursuivre et à punir les auteurs des fuites (hier Bradley Manning ou John Kiriakou, aujourd’hui Edward Snowden), témoigne également de la fébrilité américaine. Il faut à tout prix contrôler le message (et le messager). Comme lors de la guerre froide, lorsque chaque camp doutait de ses capacités à emporter le combat sur la seule foi de ses mérites idéologiques, le discours ne peut être que blanc (soi-même) ou noir (l’ennemi), et ceux qui y dérogent sont accusés d’être des « traîtres ». Et même si le mal (tout relatif) est fait, il convient de punir sévèrement pour l’exemple : à quoi cela servait-il de faire subir des mauvais traitement à Bradley Manning lors des premiers jours de sa captivité sinon à « envoyer un message », comme à l’époque où les régimes communistes faisaient payer aux familles des opposants leur dissidence ?

Le ton des remarques américaines est également comme l'écho d’une autre époque. Le secrétaire d’État John Kerry a d’abord ironisé sur « les bastions de la liberté d’internet » que seraient la Chine ou la Russie, avant d’avertir Moscou qu’il y aurait « des conséquences » à ne pas remettre Snowden à la justice américaine. S’il comptait impressionner les Russes et les Chinois en les tançant ainsi, c’est qu’il a mal mesuré le chemin parcouru depuis vingt ans. Les Chinois gèrent avant tout leurs intérêts, quant à Poutine, il se complaît dans l’exercice qui consiste à s’opposer publiquement aux Américains.

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