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Jeu.31 juillet 201431/07/2014 Dernière édition

Mali: les anciens putschistes avertissent la France

|  Par Jean-Christophe Riguidel

« Le Mali veut rester indépendant, si les Français l’oublient, ils le paieront très cher » : dans les casernes, le capitaine Sanogo, l’auteur du putsch de mars 2012, reste influent et populaire. Un vent de fronde souffle toujours sur l’armée, d’autant que la France donne le sentiment de tout contrôler dans son ex-colonie alors que l'élection présidentielle se tient dimanche.

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Bamako et Kati, de notre envoyé spécial

[[lire_aussi]]« Ici, il faut vous arrêter immédiatement ! Vous êtes au check-point Tchétchénie », hurle un soldat lourdement armé, en faction à l’entrée du camp militaire de Kati, fief du capitaine Sanogo, l’auteur du putsch de mars 2012 qui avait fait tomber le régime du président ATT (Amadou Toumani Touré). Ordre de se garer sous des manguiers. Là, il faut appeler sur son portable l’un des proches de Sanogo. Il nous autorise à aller plus loin à l’intérieur du camp militaire, situé à quinze kilomètres de Bamako. Nouveau check-point, nous voilà à l’entrée de l’avenue interdite d’accès depuis le putsch de mars 2012. Même les candidats à la présidentielle n’ont pas pu la traverser. Elle jouxte le siège du capitaine Sanogo.

Nouvel ordre de se garer. Puis un contre-ordre. « Il faut revenir à Bamako. Ici, beaucoup de militaires sont devenus allergiques aux Blancs. Chez vous les toubabs, il y a beaucoup d’espions ! » prévient un des lieutenants de Sanogo. Il me demande de revenir sans délai à Bamako. Le lieu de notre rendez-vous doit rester secret le plus longtemps possible. « Les téléphones sont sur écoute », m’avertissent les militaires. Après m’avoir fait tourner en ville, un lieutenant me retrouve sur un parking où il me parle pendant deux heures entre des portes ouvertes de 4×4 aux vitres teintées.

Le capitaine Sanogo, auteur du putsch de mars 2012.Le capitaine Sanogo, auteur du putsch de mars 2012. © (dr)

Le rendez-vous suivant sera fixé au dernier instant, on se retrouvera finalement chez un particulier. « Mieux vaut éviter d’être vus en public », me confie un officier. Il me demande d’écrire une lettre à Sanogo, sous enveloppe fermée. Le capitaine Sanogo accepte de me recevoir à Kati. À l’heure du rendez-vous, nouveau contre-ordre. « On lui reproche de s’immiscer dans le processus électoral. S’il vous parle, Sanogo confortera ses détracteurs », m’explique à la dernière minute, un de ses proches.

« Sanogo est un homme très intelligent, contrairement à ce que pensent ses adversaires. Il lit beaucoup. Il a même lu les ouvrages de la militante altermondialiste Aminata Traoré, dont il voulait connaître la pensée qui va à l’encontre de celles des élites politiques maliennes », m’explique un officier qui considère qu’en Occident, Sanogo a été caricaturé. « Ce n’était pas un putschiste de plus, ce n’était pas juste un homme avide de pouvoir. Son coup d’État a suscité un réel engouement populaire. Le régime d’ATT au pouvoir depuis dix ans était considéré comme trop corrompu. Ce pouvoir exaspérait les populations. »

Ce jeune militaire ajoute : « Plusieurs fois, les chefs d’État de la région ont tenté de faire renverser Sanogo, mais ça a lamentablement échoué. L’armée reste derrière lui. Le capitaine jouit d’une réelle popularité chez les hommes de rang. S’en prendre à Sanogo, c’est s’attaquer à l’armée. »

Cet officier putschiste, il se trouve même des candidats à la présidentielle pour le soutenir. Dans les locaux du parti d’Oumar Mariko, le SADI (Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance), les murs sont peints en rouge. La salle de réunion est ornée de portraits de Che Guevara, de Marx, Engels, Simon Bolivar, Rosa Luxemburg et d’autres héros de la révolution. Seul Lénine a droit à deux portraits. L’organigramme du comité central du parti est affiché à côté des portraits de Lénine. Un visage moustachu a été fraîchement rayé de l’organigramme.

« C’est avant tout un patriote. Il ne faut pas parler d’un coup d’État, c’est le prolongement d’un mouvement populaire, le peuple était derrière Sanogo », nous a déclaré Oumar Mariko. Le dirigeant du Sadi feint de s’étonner de l’attitude de la France : « Comment se fait-il que l’Occident considère le coup d’État en Égypte comme légitime alors que celui du Mali ne le serait pas ? » Mariko ajoute : « La grande majorité des Maliens ont applaudi l’arrivée de la junte au pouvoir. Elle répondait à un besoin de démocratie réelle. Depuis vingt ans, les élections sont truquées au Mali, vous appelez cela la démocratie ? »

Oumar Mariko affirme qu’une grande partie du peuple conserve des sympathies pour Sanogo. Une thèse reprise par Aminata Traoré. « Les Maliens en avaient assez du régime ATT. Tous ceux qui étaient à Bamako à ce moment-là ont pu s’en rendre compte », constate l’altermondialiste.

Sanogo conserve une certaine aura, mais il est devenu mutique. « Les Français l’ont invité à se taire. Il n’est plus en position de force maintenant que les troupes françaises ont pris le contrôle du pays », explique un haut gradé malien qui reconnaît que l’armée est profondément divisée. Les fractures sont d’abord sociales. « Les soldats sont les fils des paysans expropriés et des fonctionnaires ruinés. Ils connaissent les souffrances du peuple », analyse Oumar Mariko.

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