En 2007, Jean-François Bizot mourait à 63 ans d'avoir trop vécu. «A 126 ans», même, précisait le lendemain la nécrologie de Libération, qui comptait aussi ses nuits, bien aussi chargées que ses jours. Un peu plus tôt, Citizen B., magnat des médias underground avait publié son testament, Free Press. Celui d'une presse éphémère, délurée, sans complexes.
Un mémorial de papier qui agitait les cadavres d'Actuel, d'EVO (prédécesseur du Village Voice), de Berkely Barb, de LA Free Press comme s'ils étaient toujours en vie.A la fin des années 1960, la Californie vibrait au son de la pop, des communautés et des freaks, pendant que 400.000 boys s'embourbaient au Viet-Nam. Le 21 octobre 1967, des vagues de jeunes gens déferlaient sur Washington pendant que les yippies d'Abbie Hoffman tentaient de faire léviter le Pentagone par leurs chants (spoiler: ça n'a pas marché).
A Paris, pendant ce temps-là, on se contentait d'écrire «jouissez sans entraves» sur les murs. «Quant à nous, Français, nous continuions à aiguiser la théorie (...) dévorés de complexes et d'envies, face aux libertés anglaises, danoises ou hollandaises», écrivait Jean-François Bizot. Le même qui, un jour, avec Michel-Antoine Burnier, Patrick Rambaud et Bernard Kouchner, dans un café de Montparnasse, décida de faire comme si la contre-culture existait aussi en France en créant son journal, Actuel.
Le titre, en réalité, existait déjà. C'était un mensuel de free jazz lancé par un batteur, Claude Delcloo, qui accueillait des «réfugiés artistiques» américains du Black Power et qui sera cédé à Bizot au tournant des années 1970.
A peu de temps de là, une secte mao, Vive la révolution, se faisait dévorer par sa progéniture désirante qui voulait faire la révolution surtout dans les corps et se baigner nue à l'île de Wight.
A l'automne 1970, elle sortait Tout (ce que nous voulons: tout): «Nous ne sommes pas contre les vieux, nous sommes contre ce qui nous fait vieillir.»
Au printemps 1971, le MLF publiait le «menstruel» Le Torchon brûle en pointe contre la «suprématie mâle».
Puis sont venus Crève salope à Toulouse, La Grande Gueule à Marseille, Parapluie à Paris, Vroutsch à Strasbourg, Quetton à Cherbourg ou Clampin à Lille. De partout, les fanzines, feuilles, brûlots fleurissaient et montraient, pour quelques numéros souvent, que l'imposture de Bizot avait fonctionné. Une contre-culture avait poussé sur du vide, simplement en réutilisant ce qui se faisait ailleurs.
Car cette presse, bancale, “amateure” par vocation, souvent branque, était très bien organisée autour de l'UPS, l'Underground Press Syndicate, un réseau de journaux mis en place en 1966 pour mutualiser les articles, photos et dessins: les magazines du monde entier pouvaient librement piocher et proposer leurs contenus sans échange d'argent. John Wilcock (fondateur d'EVO et du Village Voice) écrit d'ailleurs: «I hate copyrights which castrate the propagation of free ideas between free people.» On y trouvait les dessins de Robert Crumb qui ont ainsi pu paraître dans Actuel ou la couverture de première main par Fifth Estate des révoltes de Detroit en 1967.
Puis la mauvaise herbe se coucha. En 1975, Actuel s'arrêta, «la première fois que le magazine a fait des bénéfices». Le giscardisme l'avait rendu moins urgent: l'avortement et la pillule étaient légalisés, la majorité abaissée à 18 ans et même l'écologie était au programme avec l'institution le jour du printemps 1977 de la «journée de l'arbre». Le fond(s) (de commerce) avait fondu.
- Free Press : La contre-culture vue par la presse underground, réédition 2010, Nova éditions, 255 pages, 35 euros.
- Images: Voices from the Underground, Université du Connecticut + Librairie Le Bon Numéro, Montmorillon (Vienne)





Tous les commentaires
Bel hommage, Vincent, à ce "bon vieux temps".
L'underground pourrait être sur Internet aujourd'hui (si Internet reste "libre"), tu crois pas ?
Il y a beaucoup de choses qui m'ont frappé à la lecture de ce livre, comme l'invention des «creative commons» au milieu des années 1960, avec des résurgences de temps à autres que les idées, la culture se construisent en imitation, en dépassement, en recomposition, en réinterprétation ou en opposition à des idées qui existent déjà, et que se les approprier, se poser en «créateur» unique, c'est, d'une certaine façon, les voler à la collectivité.
Rétrospectivement, on peut voir la clôture de la propriété intellectuelle comme un épisode court de l'histoire de la connaissance. La numérisation des œuvres montre à quel point la connaissance comme forme de génie incarné par une personne est une conception étriquée: le savoir est constamment repris, réinterprété, mis en connexion avec des savoirs antérieurs; il est un enchevètrement de conversations qui se fertilisent.
C'est un peu ce que décrit Yves Citton (qui a été interrogé par Antoine Perraud sur Mediapart): on n'est jamais que l'interprète de choses antérieures par lesquelles on se laisse traverser et que l'on saisit au passage. La création, dès lors, consiste à créer ce tout petit écart, cette déviation, cette assemblage originale qui fait que l'on n'est pas simplement dans le plagiat.
Une fois que l'on a dit cela, on n'a certes pas réglé tous les problèmes pratiques: il existe une économie bien réelle de la connaissance, qui suppose des investissements et qui justifient des dispositifs de rémunération de ceux qui accomplissent ce travail d'auteur. Mais cela remet au goût du jour le principe selon lequel les idées n'appartiennent à personne et qu'il est vain de vouloir signer de son sceau ses propres assemblages.
(Pour conclure cet exposé indigeste, voici un pochoir de Jamie Reid, artiste situationiste qui a réalisé les pochettes des Sex Pistols, notamment celles de Never Mind the Bollocks et des 45 tours d'Anarchy in the UK, God Save The Queen, Pretty Vacant et Holidays in the Sun, et qui se «laisse traverser» pour l'occasion, par Eugène Delacroix.)
en mettant deux r à mourait, vous le faites mourir au conditionnel. c'est chic aussi ! le pire n'est jamais sûr.
Ca, c'est du lapsus signifiant!
Quand on compte les nuits et les jours, on peut dire "mourrir". Deux fois ;)
Cher Vincent Truffy,
"First", merci pour ce billet passionnant. Je n'ai pas lu les deux livres qui nourrissent ton "papier", mais j'ai vécu un petit bout de cette histoire.
Primo: Quand tu écrit que "Tout" est précurseur de "Libération" je dis : hola camarade ! (sourire) "Tout", brulot du groupe "Vive la révolution" fondé entre-autre par l'architecte Roland Castro ne fut en rien à l'origine de "Libération".
L'origine de "Libération" c'est "L'agence de presse Libération" (APL) fondé par Maurice Clavel, Jean-CLaude Vernier (voir Fini de rire) et "J'accuse" éphémère publication au comité de rédaction étonnant (Godard, Varda, Gluksmann, Lebris, Sartre etc)... Sur la photographie Jean-Pierre Barou vu par Gérard-Aimé photographe collaborateur de cette presse. Rien à voir avec la bande de Castro!
Ce n'est que deux ou trois ans (de mémoire) après la création du quotidien Libération qu'une bande de joyeux jouissant de "Tout" re-joint "Libé"... (avant de prendre leurs "retraites" au "Monde Magazine" (ah ah ah !)
Secondo: Les droits d'auteurs, le copyright.... "Il est clair" - comme on dit aujourd'hui dès que c'est compliqué - que dans la foulée DES mouvements des années 60, le droit d'auteur n'avait pas la cote.
A l'Agence de Presse Libération, les textes et les photos n'étaient pas signés, comme ce fut le cas au début de "Libération", mais il s'agissait essentiellement de créer une identité polito-éditorial commune.
Dès 1972, le collectif de photographes dont j'étais membre - le Boojum Consort - lutta contre ces tendances pour imposer la signature des photos et le réglement de droits d'auteurs fussent ils symbolique.
Cette revendication fut égalemeent celle de l'Association des photographes reporters et cinéaste (ANJRPC) - devenu aujourd'hui Freelens. Grâce à nos luttes, la loi Cressart assimilant les pigistes a des salariés fut votée. Elle est aujourd'hu combattu - comme jadis - par les deux extrèmes : les héritiers de la "Free press" sur Internet et, les patrons des multinationales de l'images qui profitent des difficultés et des lachetés de la presse. Comme jadis, le droit d'auteur est combattu par des utopistes soutenus par de classiques capitalistes.
J'arrete là ma réponse en invitant les lecteurs au vernissage le 26 novembre a 18 h. d'une exposition du photographe Horace, qui fut l'un des collaborateurs de cette presse.
Lutte des années 70 Exposition à Confluences 190 bd de charonne - 75020 Paris (M° Alexandre Dumas)
Tu as raison: ne pas confondre GP et VLR; je me suis laissé berner par cette promotion toutiste arrivée ensuite, je vais corriger cela. Ca m'a amusé quand même de constater que l'agence de presse «gauchiste» plus ou moins concurrente de l'UPS (même s'ils se sont retrouvés parfois) se nomme précisément Liberation. Et puisque l'on est dans l'archéologie des noms, j'ai appris que le mot «underground» avait été trouvée en référence à la Résistance, parce qu'ils se vivaient comme des résistants à l'oppresseur mainstream.Pour ce qui est du copyright, je ne me prononcerais pas sur l'UPS: l'objectif n'était probablement pas de permettre aux gens de vivre de leur travail mais de leur permettre de s'exprimer et d'être entendu par autant de personnes que possible. A cet égard, Rimbus n'a pas tort: le Web «participatif» est le nouvel underground (avec les mêmes défauts).
Mais pour ce qui est des creative commons, je ne crois pas que cela dissolve la notion d'auteur. Au contraire, cela contraint (moralement) celui qui l'utilise à reconnaître la paternité du matériel qu'il réemploie ou détourne (il est même possible de refuser la modification). Et d'accepter de redistribuer ce contenu à la communauté.
Ca ne règle pas forcément la question de la rémunération (quoique... il existe des degrés dans le CC). Mais là, selon moi, c'est le travail qui doit être rémunéré et non la détention des droits cessibles sur l'œuvre (je veux dire les droits marchands et non moraux).
PS. Merci pour cette invitation; ça m'a permis de découvrir également le blog d'Horace.
Bravo pour le camarade Horace !
Pour poursuivre sur la question de la rémunération des journalistes, voici un très intéressant article d'Actuchômage: Rémunération des Journalistes : La grosse magouille des droits d'auteur