Pour Edgard Pisani*, le sport est le seul créateur d’instants qui aient un sens, la seule activité qui exige une discipline rigoureuse, l’une des seules où une compétition loyale désigne sans conteste vainqueur et vaincu.

Les Jeux olympiques de Pékin laisseront le souvenir d’un grand événement à ceux qui, sur les gradins des stades ou devant leurs télévisions, auront assisté au spectacle, applaudi aux performances et admiré l’organisation.
Je n’oublierai pas plus les dernières foulées triomphantes du Jamaïcain Usain Bolt, vainqueur du 100 mètres (9s 69), que les dernières brasses et le sourire heureux du Français Alain Bernard, vainqueur du 100 mètres nage libre; pas plus que les huit médailles du nageur américain Michael Phelps ou les triomphes des Africains groupés dans les courses de demi-fond et de fond; ni la joie triomphante de Yelena Isinbayeva, la perchiste émerveillée de son succès et le célébrant par une cabriole ni la mine dramatiquement dépitée de notre grande nageuse blessée par ses médiocres performances. Je reste médusé par la perfection du style de gymnastes à peine sortis de l’adolescence comme par la prestance des escrimeurs et l’acharnement des lutteurs. Mais le geste qui m’a le plus frappé est celui qu’a accompli notre handballeur qui, en finale, à quelques secondes de la fin du match, a saisi au vol, en un geste parfaitement ajusté, la balle que le goal adverse venait de lui renvoyer. Il a marqué le point. Je suis encore visité par des milliers de gestes dont l’élégance et la promptitude atteignaient la perfection.
Ces images demeureront en conflit avec l’impression que m’a faite l’organisation et les images que j’ai perçues du peuple chinois : discipliné comme une armée et animé, vibrant comme une cour de récréation, chatoyant, joyeux et fier, exultant au spectacle de ses propres victoires. Je me demande très gravement s’il demeurera, après les jeux, tel qu’il était avant. Je me demande si les olympiades de 2008 n’annoncent pas la naissance d’une Chine nouvelle, la troisième que ma génération aura connue : celle des mandarins du vieil Empire, celle des disciplines de Mao Tsé-Toung et celle d’une modernité qui, enfantée dans les piscines, les stades et les salles, les universités, les usines et les chantiers, révèlera au monde une civilisation nouvelle, une puissance changeant l’organisation du monde, un régime politique fondé sur un équilibre subtil entre discipline du système et foisonnement des initiatives.
Comment pourrait-il en être autrement alors que se poursuit le «déclin du plus grand empire de l’histoire du monde», que l’Europe poursuit son auto-accouchement incertain, que l’Inde a encore besoin de temps pour tirer parti de ses remarquables progrès techniques et démocratiques, que l’Amérique latine se cherche sans se trouver et que l’Afrique ne parvient pas à sortir de son moyen-âge postcolonial ?
La morale de cette histoire est sans doute que chacun est las du quotidien boulot-dodo, que les jeunes en ont assez de jouer sur leurs claviers aux autistes bavards, que la politique est, pour les citoyens eux-mêmes, devenue une dérisoire foire aux vanités, que la jeunesse attend, exige des faits, des mots, des promesses qui aient un sens et que, dès lors, par l’effort qu’il exige, les affrontements qu’il organise, les spectacles qu’il offre, les performances dont il est émaillé, les succès qui le ponctue, le sport est le seul créateur d’instants qui aient un sens, la seule activité qui exige une discipline rigoureuse, l’une des seules où une compétition loyale désigne sans conteste vainqueur et vaincu.
A quelques mois de distance, la télévision nous a faits les témoins des campagnes électorales française et américaine ainsi que de deux compétitions sportives internationales importantes. Ayant scruté les publics, j’ai eu l’impression que le match les intéressait, les captait plus que le meeting. Je me suis entendu dire par un adolescent : «le meeting a sûrement plus d’importance que le match mais il a moins de sens; tout y est fait pour qu’on n’y comprenne rien. Il n’a pas sa fin en lui-même; le match, oui!»
Prenons garde.
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* Ancien commissaire européen, ancien ministre,
porte-parole de l’association Sport et Citoyenneté

