Yadh Ben Achour: «Combattre l’intégrisme suppose de bien le comprendre»

Yadh Ben Achour, juriste considéré comme l’un des « pères » de la Constitution tunisienne, revient sur la situation dans son pays et examine ce que peut être un islam pour l’Europe. Entretien.

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Yadh Ben Achour est juriste, ancien président de la Haute Instance de la Révolution en Tunisie, spécialiste de droit public et des théories politiques en islam. Considéré comme l’un des « pères » de la Constitution tunisienne, il est aujourd’hui membre du Comité des droits de l’homme des Nations unies.

Yadh Ben Achour Yadh Ben Achour
Il est notamment l’auteur de l’ouvrage Aux fondements de l’orthodoxie sunnite (PUF, 2008), dans lequel il cherche à savoir si l’islam, dans son texte, dans ses formulations dogmatiques, dans ses théories politiques et juridiques, ne serait pas porté à encourager les comportements de violence et la valorisation des attitudes guerrières ; à quoi il conclut que, sur ce point, l’islam ne se distingue pas des autres religions, et que quand bien même on admettrait que certaines données scripturaires favoriseraient une sorte de devoir de violence, il n’empêche que seules les circonstances mettent ces données en état de réactivation.

Il vient de publier, aux éditions Labor et Fides, un ouvrage rédigé avec François Dermange, professeur d’éthique à l’université de Genève, livre intitulé Quel islam pour l’Europe ?. Il y examine les « conditions du dialogue dans la situation de l’islam en Europe aujourd’hui », parmi lesquelles se trouvent l’encouragement et la promotion d’un « islam libéral », ce qui, juge Yadh Ben Achour, « en territoire européen, signifie un islam réformé et citoyen ». Pour le juriste, « la présence physique de l’islam en territoire européen, dans un contexte de liberté, peut faciliter ce projet. Ce dernier peut en effet plus facilement être entrepris en terre européenne que sur les territoires historiques de l’islam. Je reste persuadé que la véritable réforme de l’islam viendra d’Occident ».

L’islam a-t-il toujours été une matière aussi inflammable dans le débat public européen ?

Yadh Ben Achour : Quand j’étais étudiant, dans les années 1967-68, on n’entendait jamais parler de l’islam hors des sphères privées. L’islam n’avait pas accès à l’espace public. C’est devenu une matière inflammable, mais cela ne veut pas dire pour autant que l’islam est un phénomène nouveau en Europe. Au Moyen Âge, philosophes, scientifiques ou astronomes arabes et musulmans avaient une influence prépondérante dans la culture européenne de l’époque. Pour reprendre les termes de Jean-Baptiste Brenet aux 24es rencontres d'Averroès : sans Averroès, l’Europe moderne n’existerait pas. En tant que religion et civilisation, l’islam a donc accompagné la culture européenne. La nouveauté est que cette relation entre islam et Europe est devenue inflammable.

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La première raison est la violence et le terrorisme commis au nom de l’islam. Ce phénomène, si on l’analyse objectivement, est marginal par rapport à l’islam d’Europe. Mais il est visible par la densité de sa malfaisance, et c’est donc cet intégrisme qui fait parler de lui. L’intégration réelle des musulmans dans les pays européens n’est pas examinée. Elle reste dans la pénombre, puisque ce qui inquiète et dérange, c’est l’aspect luciférien de cet islam radical et du terrorisme de Daech.

Ce qui caractérise la période contemporaine, par rapport à l’islam du Moyen Âge, est que la présence physique des musulmans sur le continent européen est très importante. Les décolonisations ont créé un phénomène migratoire massif vers les pays européens. On se retrouve donc dans une situation paradoxale, où la présence physique de l’islam en Europe est plus forte, mais où sa présence culturelle et son influence intellectuelle sont moins importantes qu’au Moyen Âge.

Ce renversement de perspective explique aussi pourquoi l’islam est devenu un phénomène très politisé, qui se démarque des cultures des pays européens en général et de la France en particulier, où la laïcité est centrale. Il existe donc un pan de l’islam européen qui se démarque en effet de la population d’accueil, voire lui est hostile.

En quoi un « islam pour l’Europe » doit-il être différent d’un islam pour les pays musulmans ?

Il faut que l’islam sache s’adapter à la culture commune qui, en Occident, est celle de la sécularisation, quelles que soient les formules constitutionnelles que les pays européens ont adopté pour régler les relations entre la religion et l’État, la formule française de la laïcité étant la plus radicale d’entre elles. Mais partout en Europe existe un accord pour séparer l’État et les religions. La majorité des musulmans d’Europe se sont déjà adaptés à cette culture politique qui n’est pas celle des pays musulmans, mais le problème est que les minorités effervescentes font beaucoup plus parler d’elles que les majorités silencieuses. Il faut donc que les musulmans admettent cette culture de la sécularisation et de la séparation du politique et du religieux.

Comment ?

La question centrale est bien celle-ci. Il existe d’abord des moyens internes aux communautés musulmanes, où les associations de la société civile d’obédience islamique doivent jouer leur rôle. L’élite des musulmans d’Europe doit également être plus active, tout comme l’édition, la créativité, l’art… Il faut que l’islam arrive à jouer le rôle que la judéité a joué en Europe, où elle est devenue constitutive de l’art, de la musique, de la science, de la banque ou de la philosophie de l’Occident. Si l’islam s’affirme positivement, en particulier grâce à l’action d’une élite éclairée, cela permettra d’intégrer tous ceux qui ont encore du mal à rompre avec une culture qui ne sépare pas le religieux et le politique. Je ne suis pas pessimiste, car je perçois déjà des initiatives très fortes dans les milieux musulmans pour combattre la culture intégriste, des mosquées qui acceptent les hommes et les femmes dans le même espace, voire des mosquées qui acceptent que des femmes dirigent la prière, comme à Berlin, à Londres, en Afrique du Sud ou à New York. Une chose que le catholicisme se refuse à faire…

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Mais les États ont aussi un rôle fondamental à jouer. La laïcité passive, qui consiste pour l’État à laisser la chose religieuse entre les mains des communautés, ne peut que favoriser la violence. Cette laïcité passive convient très bien aux radicaux qui se servent de ce vide pour dominer et endoctriner leurs communautés, et développer tranquillement leur propagande, que ce soit dans les lieux de culte ou dans les prisons. Les États européens ont du mal à envisager d’intervenir plus activement dans les religions, parce qu’il a fallu des siècles de guerres de religions et de tensions latentes ou franches pour régler les relations avec les catholiques, les protestants ou les juifs. Mais l’histoire entre les musulmans, l’Europe et la laïcité n’est pas la même, ne serait-ce que parce qu’elle est plus récente. Cela signifie qu’on ne peut pas traiter cette religion avec les cadres forgés pour les autres religions. Le rôle de l’État doit être plus actif, avec des actions multiples et ciblées, comme avait commencé à le faire par exemple Bernard Cazeneuve quand il était ministre de l’intérieur.

Il y a en effet, selon moi, besoin d’une présence étatique accrue vis-à-vis du culte musulman, parce que la laïcité passive consolide le communautarisme et profite aux radicaux qui utilisent ces marges qu’on leur laisse pour constituer des territoires physiques et mentaux et contrôler la jeunesse ou les femmes. Il faut donc en finir avec l’accumulation de réformettes dépareillées pour mettre en place une grande politique harmonisée, couvrant tous les domaines, du social à l’économique en passant par le culturel et le cultuel, le scolaire et le sécuritaire, qui permette d’intégrer toutes les communautés musulmanes en Europe.

Statue d'Ibn Khaldoun sur la place de l'Indépendance à Tunis Statue d'Ibn Khaldoun sur la place de l'Indépendance à Tunis
Cette politique, ferme sur la culture politique de l’Europe de séparation du politique et du religieux, ne doit pas nier la religion, la culture et l’histoire islamiques, qui doivent être enseignées non pas seulement à travers l’héritage des théologiens et légistes traditionnels, mais également à travers des figures emblématiques et novatrices comme Averroès, Ibn Baja, Ibn Toufayl, Ibn Khaldoun, ou toute la philosophie critique qui existe dans le monde musulman. Pour combattre le radicalisme, il faut développer une contre-culture.

Mais combattre l’intégrisme efficacement suppose de bien le comprendre. Ce qui suppose aussi de ne pas minimiser la façon dont les géopolitiques occidentales ont aussi été responsables de ce développement, notamment – sur le plan doctrinal – par leur alliance avec les wahhabites. La politique occidentale en Orient a créé beaucoup de frustration, d’humiliation, de sentiment d’injustice chez les musulmans, qui ne justifient évidemment pas l’intégrisme et le terrorisme, mais doivent permettre de mieux comprendre le terreau sur lequel il se développe.

Il y a donc une guerre culturelle et idéologique à mener pour combattre l’intégrisme, un combat qui passe par la diffusion d’idées nouvelles, de pensées éclairées, mais aussi par l’arrêt de la collaboration avec des États qui financent l’islam radical. Il faut revoir les alliances géopolitiques.

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Cet entretien a été réalisé à l'occasion des Rencontres d'Averroès dont Mediapart est partenaire et qui sont diffusées sur notre site pendant les vacances de Noël et du Nouvel An.