Fatima a «beaucoup de choses à vous djire»!

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Les 29, 30 avril et le 1er mai, Souâd Belhaddad, journaliste et écrivaine franco-algérienne, remonte sur scène à Confluences pour raconter l'identité binationale de la France avec humour et à deux voix: celles de la mère et la fille, qui ont «beaucoup de choses à (nous) djire».

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On pourrait penser que ce spectacle a été écrit en plein débat sur l'identité nationale. Qu'il a été impulsé par la création du ministère du même nom. Qu'il s'est nourri des appels répétés des derniers mois pour la promotion de la diversité. «Mais la vérité Monique», comme le répète Fatima, le personnage-phare de ce one man show décapant, c'est que ce texte d'une étonnante actualité remonte à... 2002.

 

Sur scène, Souâd Belhaddad, journaliste, écrivaine engagée, et auteur du texte, jongle entre les «je», «nous», «vous», «eux» pour raconter l'identité bi-nationale de la France avec humour et à deux voix: celles de la mère (Fatima) et la fille (Hayat). Pendant une heure et quart, elle met tour à tour en scène Monsieur Bernard, le patron, Monique, la confidente, Freddy, le voisin algérien, Yamina, la cousine née à Montreuil, Fairouz, la cousine hôtesse de l'air, un jeune de Bagnolet qui préconise le hijab «pour le respect», ou encore une fonctionnaire du «ministère de la visiblité». Morceaux choisis.

Autour d'un thé à la menthe et de pâtisseries, Fatima se raconte à Monique. Fatima ne sait plus bien si elle est française d'origine algérienne ou algérienne expatriée en France, ni si, en 1962, elle est «venue» ou «partie». Elle dit «chez nous» pour parler du «bled», «chez nous» pour évoquer la France. Elle ne comprend pas lorsque son patron «Monsieur Bernard» lui réplique que son «chez elle» n'est pas «chez nous». Pas plus quand son voisin, Freddy, de Constantine, lui dit que «chez nous», c'est aussi Tel-Aviv.

Elle fustige l'ami de sa fille qui «n'est pas un Français pareil à nous-mêmes». Elle raille la «dame de la sousologie» venue la questionner sur «la différence entre votre ‘titude en France, c'est-à-dire une certaine françitude et votre ‘titude en Algérie, c'est à djire une certaine algéritude ?». «Mais, mais... Monique, Monique, franchement, tu crois que moi, le matin, quand je me réveille, je me dis: “Est-ce que je suis Fatima d'ici ou est-ce que je suis Fatima de là-bas! Moi, je me réveille, je me dis: “Hou, la, la ! Qu'est-ce que j'ai envie d'un café !»

 

Les étiquettes, elle n'aime pas Fatima. «Y'a besoin de préciser boucherie musulmane ? Tu imagines toi, pharmacie catholique, tu entres et y'a pas le préservatif ? Ou bien épicier juif “ah non aujourd'hui c'est shabbat y'a pas de pile électrique”» De toute façon, je te dis une chose : boucherie musulmane ou pas boucherie musulmane, quand tu vois les montagnes de merguez et les têtes de bouzelouf (...) avec des étiquettes orange fluo et ben, tu comprends tout de suite qu'on est dans une boucherie du bled, hein!»

Puis Fatima s'efface pour laisser la parole à Hayat, sa fille unique. Hayat amasse les diplômes (Sciences-Po, l'Ena), travaille comme chargée de com' au «ministère de la visibilité», dit «juste» à tout bout de phrase, abuse du franglais, devient experte des réponses à la Sciences-Po, fréquente Jean-Michel, prof à Sciences-Po qui la raccompagne chez elle, porte des Lilas.

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Souâd Belhaddad est née en Algérie, elle a grandi en France. Elle est journaliste et écrivaine. Elle intervient également dans les lycées et collèges de banlieues, hier sur les préjugés racistes, aujourd'hui sur le thème du langage (avec l'association CPossible).

J'ai rencontré Souâd Belhaddad en 2007. Je suis allée voir son spectacle un peu par curiosité et beaucoup par sympathie, le 28 décembre 2009. J'ai été surprise par sa grande résonance avec l'actualité.

En a découlé cette idée de mettre sur pied un débat («sur l'identité pluri-(re)nationale»), en partenariat avec Mediapart, et avec la participation de l'historien Benjamin Stora, après la représentation du 18 février, à Confluences (dans le XXe arrondissement de Paris).

Le spectacle se joue à nouveau à Confluences les 29, 30 avril et le 1er mai (les détails ici).