LITTÉRATURE Entretien

Margaret Drabble, portrait de groupe avec dames

Margaret Drabble avait annoncé renoncer à écrire, en 2006, après la publication de The Sea Lady. Un bébé d'or pur, son dix-huitième roman, vient pourtant de paraître, fresque sur plusieurs décennies d'une société en pleine mutation. Rencontre avec une femme engagée et extrait du roman en fin d'article.

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

© 

Christine Marcandier

1 mars 2014 à 18h13

PDF

On n’attendait plus de roman de Margaret Drabble : en 2006, après cinquante années d’écriture et dix-sept romans désormais rangés parmi les classiques de la littérature anglo-saxonne aux côtés des livres de son amie et « héroïne » Doris Lessing, elle avait annoncé en avoir fini avec la fiction. En 2013, paraît pourtant The Pure Gold Baby, qui vient d’être traduit en français, chez Bourgois.

Un bébé d’or pur est de ces rares romans qui parviennent à tenir des extrêmes en équilibre : fresque de l’Angleterre des années 50 à aujourd’hui, le récit est aussi le portrait d’une femme, Jessica, indissociable de celui de sa fille Anna. Plongée dans le quartier londonien de Camden, le livre joue de lignes de fuite vers l’Afrique ou Paris.

Portrait de groupe avec dames, Un bébé d’or pur offre des méditations sur l’anthropologie, l’art, le vieillissement, la féminité, les maladies mentales, la différence, les corrélations entre la société britannique et des destins individuels – sans jamais sacrifier quoi que ce soit à la tension de l’intrigue. La fiction est pour Margaret Drabble ce jeu entre ironie et sérieux, fresque sociale et portrait intimiste, réflexion et fiction, mise à distance et plongée dans l’intériorité de ses personnages.

Jessica est anthropologue. Durant une expédition en Afrique, elle croise une tribu « pauvre, pacifique et peu intéressante » (aux yeux des autres scientifiques), une tribu d’enfants atteints d’une maladie rare : leurs orteils « forment un simple moignon divisé en deux ». Rentrée en Angleterre, elle ne parvient pas à oublier le lac où elle croisa jadis ces « enfants aux pinces de homard », l’image la hantera longtemps, bien après la naissance d’Anna, « un de ces bébés pas comme les autres », « l’enfant sans ombre ». « Indépendante », « pionnière dans ce domaine », Jess élève seule sa fille : « Elle était ce que nous appelons aujourd’hui une mère célibataire », elle se bat pour tenter de trouver un équilibre entre ses ambitions professionnelles, sa vie de femme et ses devoirs de mère d’un enfant différent, « la prunelle de ses yeux et l'épine dans son cœur ».

Jess incarne les ambiguïtés des années 60, « pleines de promesses, de changements et d’espoir », mais si traditionalistes encore, les luttes des femmes pour leur indépendance et tout ce qui les freine dans leurs ambitions. À travers Anna, Margaret Drabble radiographie notre regard sur les maladies mentales : les soins, les hôpitaux, le vocabulaire. Là est sans doute le sujet de ce livre : les mots et la manière dont ils disent une histoire des femmes, des mœurs et de la différence, dont ils s’imprègnent et témoignent des progrès (ou non) de nos sociétés.

L’histoire de Jess et Anna, cet « amour exclusif, inconditionnel », est vue à travers une narratrice longtemps anonyme, une amie de Jess, qui se souvient et tente de démêler une « logique chronologique » dans ces années : « Quand nous regardons en arrière, nous simplifions, nous oublions les mues, les doutes, les mouvements à rebours pour ne voir que la courbe éclatante de l’histoire que nous nous sommes racontée afin de nous maintenir en vie et pleins d’espoirs. » Eleanor observe, dit ses souvenirs, partage les confidences d’un groupe d’amies qui évoluent dans un quartier lui-même en pleine mutation.

La narratrice comble les blancs, extrapole, joue de plusieurs temporalités, confronte passé et présent. « Je n’ai pas beaucoup inventé. J’ai spéculé, çà et là. » Elle mène l’histoire et s’en amuse, comme dans cette scène où elle est au volant, image ironique de sa conduite du récit : « C’est moi qui suis aux commandes. Sylvie, Jess et Raoul sont mes passagers, mes marionnettes, je peux les mener où bon me semble. » En creux, c’est le roman d’Eleanor qui s’écrit, au lecteur de reconstituer le puzzle de ses rares confidences pour tisser le récit de sa vie qui incarne, elle aussi, les contradictions d’une génération qui brûlait de « libérer l’avenir ».

© Mediapart

Margaret Drabble est un peu Eleanor : elle a connu un bébé d’or pur (un garçon devenue Anna en fiction) et sa mère. Mais elle est aussi un peu de chacune des femmes qu’elle dépeint dans son roman, Jess, qui « aimait affronter les tabous » jusque dans « ses dîners pleins d’audace », Sylvie, qui construit peu à peu une brillante carrière, Victoria, qui pourrait être une héroïne de Proust ou Virginia Woolf. Observatrice « téméraire » des dessous de la société anglaise, elle met dans ce récit beaucoup de ses propres interrogations sur la féminité ou le vieillissement. Eleanor fascinée par une statue de bronze « fléchie, affaissée, implosée », qui « subit passivement les assauts du temps et le mépris des hommes », c’est Margaret Drabble dans sa jeunesse à Paris, au musée Rodin.

Eleanor, qui voit dans Sylvia Plath un « écrivain de génie dont le destin tragique avait aussitôt été reconnu comme emblématique par Jess et maintes femmes de notre génération », c’est elle toujours, qui emprunte à Ariel le titre de son roman. Elle enfin cette femme qui s’offusque du traitement littéraire des maladies mentales, des tabous de certains écrivains, interroge la place de l’anthropologie dans la fiction ou refuse de décrire « une soirée à la John Updike », préfère le « nous » au « je », apparie pudeur et critiques cinglantes d’une certaine marche du monde.

« Nombreux sont les sujets dont il vaut mieux ne pas parler, dont il n’est pas raisonnable de parler » : Margaret Drabble les affronte tous, sans nostalgie ou moralisme artificiel. Elle montre l’évolution des mentalités et de la société, via un regard qui n’a de cesse de comparer ce qui ne doit pas seulement être opposé : avant/après, ici/ailleurs. Son tour de force littéraire est de rendre passionnante la trajectoire d’une enfant sans histoire, « l’état de santé d’Anna n’était pas très intéressant, hormis pour Jess. Il n’offrait rien de spectaculaire, pas de progrès ni de possibilité d’une issue positive ou surprenante ». « Il n’existait aucune histoire dans sa vie, aucune intrigue », Anna « ne se voyait pas comme protagoniste de sa propre existence ».

Dans Un bébé d’or pur, Anna, comme toutes les figures féminines de ce livre, devient pourtant un prisme aussi intime qu’universel. À l’image de la photographie choisie pour la couverture de l’édition française du roman, que Margaret Drabble nous dit préférer à celle de l’édition anglaise – « ils ont mis un mannequin, quelle idée ! » –, chacun(e) pourra se reconnaître dans les trajectoires et réflexions qui traversent Un bébé d’or pur.


5 commentaires

À la Une de Mediapart

Droite
LR : un duel Ciotti-Pécresse au second tour
Éric Ciotti est arrivé en tête du premier tour du congrès organisé par Les Républicains pour désigner leur candidat·e à l’élection présidentielle. Au second tour, il affrontera Valérie Pécresse, qui a déjà reçu le soutien des éliminés Xavier Bertrand, Michel Barnier et Philippe Juvin.
par Ilyes Ramdani
Violences sexuelles — Enquête
Violences sexuelles : l’ancien ministre Jean-Vincent Placé visé par une plainte
Selon les informations de Mediapart et de l’AFP, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire après la plainte pour harcèlement sexuel d’une ancienne collaboratrice. D’après notre enquête, plusieurs femmes ont souffert du comportement de l’ancien sénateur écolo, devenu secrétaire d’État sous François Hollande.
par Lénaïg Bredoux
Justice — Enquête
La justice révoque le sursis de Claude Guéant, le procès des sondages de l’Élysée rouvert
La justice vient de révoquer en partie le sursis et la liberté conditionnelle dont l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy avait bénéficié après sa condamnation dans le scandale des « primes » du ministère de l’intérieur. Cette décision provoque la réouverture du procès des sondages de l’Élysée : le tribunal estime que Claude Guéant n’a peut-être pas tout dit lors des audiences sur sa situation personnelle.
par Fabrice Arfi et Michel Deléan
Santé — Parti pris
Vaccination à marche forcée : antidote sanitaire, toxicité démocratique
Certains récalcitrants au vaccin, actifs ou passifs, minorent son utilité sanitaire. Mais les partisans de l’injection sous pression négligent ses conséquences démocratiques, alors que la nouvelle vague touche des populations inégalement protégées.  
par Joseph Confavreux

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne