A la Philharmonie de Paris, quinze siècles de voix et musiques arabes

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Pour la première fois en France, une exposition d’envergure est consacrée aux voix et musiques arabes, à la Philharmonie de Paris. « Al Musiqa » traverse quinze siècles d’histoire et offre un voyage visuel et sonore impressionnant. De quoi bousculer les fantasmes qui voudraient que la musique soit frappée d’un interdit coranique en terre arabo-musulmane.

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D'Oum Kalthoum à l'électro-chaâbi, à l'assaut des clichés. © Mediapart
Parmi les nombreux clichés qui collent aux sociétés arabo-musulmanes, figure l’idée tenace que l’islam ne serait pas compatible avec la musique, le premier interdisant de créer, d’écouter la seconde. Insupportable fantasme, que vient balayer la première grande exposition d’envergure en France consacrée aux voix et musiques arabes : « Al Musiqa », à la Philharmonie de Paris. Des chants pré-islamiques à l’électro-chaâbi, du Maroc à la péninsule arabique, Al musiqa traverse quinze siècles d’histoire et offre un voyage visuel et sonore impressionnant sans filtre orientaliste.

Ce n’est pas une exposition figée, réservée à des musicologues savants et qui enfermerait les musiques arabes dans une définition péremptoire, mais une exposition ouverte, grand public, didactique, ludique, pour les grands et les petits. Et c’est là l’une de ses grandes forces si l’on veut tordre le cou aux stéréotypes. C’était l’ambition de Véronique Rieffel, la commissaire de cette monumentale exposition. Spécialiste des arts d’Afrique et du Moyen-Orient, elle a fondé et dirigé pendant huit ans l’Institut des cultures d’Islam au cœur de la Goutte d’Or à Paris, avant de poser ses valises en Égypte où elle a dirigé l’institut français du Caire.

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Certes, remonter des « sources poétiques de la musique préislamique » jusqu’au raï et à l’électro galvanisante d’un Bachar Mar-Khalifé, multi-instrumentiste franco-libanais et fils de Marcel Khalifé, icône de la chanson arabe au Moyen-Orient, ne se fait pas sans impasses. Certains regretteront que l’Égypte – Oum el Dounia, mère du monde – soit le cœur battant d’une partie de l’exposition, notamment lorsque Le Caire était le phare culturel du monde arabe des années 1930 à 60. D’autres se plaindront de l’absence d’éclairage sur certaines musiques, trouveront le projet impossible, arguant qu’on ne résume pas autant de musiques plurielles et de siècles en une seule exposition…

Véronique Rieffel n’a jamais eu la prétention de résumer en une exposition les voix et musiques arabes : « Je voulais une exposition impressionniste comme un voyage qu’on partage avec ses proches, ses amis, par petites touches. Cela impliquait de faire des choix (...). Le but n’est pas d’apporter une réponse définitive sur ce qu’est une musique arabe mais d’offrir des pistes, des clés d’écoute. » Elle est l’invitée de notre émission Maghreb Express, aux côtés de la conteuse et illustratrice libanaise Lamia Ziadé, qui fait partie des différents artistes – vidéastes, photographes, peintres, auteurs – exposés pour mettre en mots, images, sons, objets les principaux courants musicaux, au long d’une scénographie percutante signée par la designer Matali Crasset. Lamia Ziadé nous parle de deux de ses ouvrages : Ma très grande mélancolie arabe et Ô nuit, ô mes yeux (tous édités chez P.O.L).

Dans ce dernier livre, elle conte et dessine l’âge d’or de la chanson arabe au XXe siècle à travers ses grandes divas, à commencer par l’étoile de l’Orient Oum Kalthoum, tête d’affiche de l’exposition Al Musiqa. Comme Véronique Rieffel, Lamia Ziadé est scandalisée par ce cliché qui voudrait que la musique serait frappée d'un interdit coranique : « C’est l’islam qui a amené les plus grandes chanteuses à la perfection de leur voix, Oum Kalthoum, Asmahan, mais même Fayrouz et Nour el Houda, chanteuses chrétiennes. Elles ont toutes pris des cours avec des muezzins pour le rythme, l’espacement entre les phrases. »

Al Musiqa, voix et musiques du monde arabe, jusqu'au 19 août à la Philharmonie de Paris ; catalogue Al Musiqa (Éditions La Découverte), 221 p., 39 €.

Lamia Ziadé, Ô nuit, ô mes yeux, P.O.L, 574 p., 39,90 € ; Ma très grande mélancolie arabe, P.O.L, 414 p., 36 €.

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