Pour une « histoire pirate »

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Dans un livre vif et malicieux élaboré lors du dernier Banquet du Livre de Lagrasse, dont la nouvelle édition a commencé jeudi, l’historien Patrick Boucheron explore les contours d’une histoire « pirate », ni européocentrée ni simplement métissée. Un livre également très politique qui démonte, à partir d’un tableau de Giorgione, toute idée de supériorité « culturelle ».

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Du jeudi 2 août au samedi 11 août se tient, comme chaque année, à Lagrasse, au cœur des Corbières, le Banquet du Livre, un festival littéraire qui multiplie les rencontres, les lectures, les ateliers, les concerts et même les randonnées pédestres. L’historien Patrick Boucheron y animera des « conférences sur l’histoire » quotidiennes. Celles de l’an dernier ont donné lieu à un livre vif et puissant, intitulé L’entretemps, paru aux éditions Verdier au printemps.

L’auteur y poursuit sa réflexion sur l’histoire, entamée avec un précédent ouvrage, Faire profession d’historien, et plus particulièrement sur la « world history », conçue comme une critique de l’européocentrisme et de son récit historique canonique. Il prolonge ainsi l’ambitieux ouvrage collectif paru sous sa direction aux Éditions Fayard en 2009, Histoire du monde au XVe siècle, dans lequel il cherchait déjà à « décentrer le regard », et à produire une histoire « globale », qui mettrait l’accent « sur ce qui circule plutôt que sur ce qui cloisonne ».

« Au moment où les archives de l’humanité deviennent virtuellement disponibles, et révèlent aisément la profuse diversité des passés du monde, écrit l’historien, il faut de la ténacité, et même un certain cran idéologique, pour refuser d’aller y voir. »

Patrick Boucheron rend ici hommage au livre pionnier de Romain Bertrand, publié à la rentrée dernière (voir notre entretien), consacré au récit des premiers contacts entre Hollandais, Malais et Javanais. En proposant une Histoire à parts égales, le jeune historien répondait à l’exigence nouvelle d’une histoire tramée avec des sources qui ne soient pas seulement celles des Européens, afin que l’histoire du monde ne se réduise plus à celle de l’Europe et de son « expansion » en Afrique, en Asie et aux Amériques.

Mais s’il plaide ici pour une histoire partagée, Patrick Boucheron se méfie aussi de certaines formes d’une « histoire connectée », emplie de bons sentiments et flatteuse pour notre modernité métissée. « Encore doit-on décider par avance ce qu’on attend concrètement de cette historiographie du décloisonnement des regards. S’agit-il seulement d’épicer le récit ordinaire de l’occidentalisation du monde de quelques curiosités piquantes venues d’ailleurs ? » interroge-t-il.

Il préfèrerait que s’écrive « une histoire corsaire. Une histoire où les civilisations ne s’entrechoquent pas davantage qu’elles se métissent, où l’on ne prétend pas placer de grandes idées à majuscules dans la tête des morts, mais où l’on se penche simplement vers des visages et des paysages, vers des moments, vers des rencontres ».

Il égratigne ainsi au passage Jerry Brotton, l’historien britannique auteur du Bazar Renaissance - Comment l'Orient et l'islam ont influencé l'Occident et l'anthropologue Jack Goody, qui a publié Le Vol de l’histoire : Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde. Patrick Boucheron se demande en effet s'il est « si pertinent de chercher, comme le fait Jack Goody, une bigarrure de Renaissances ailleurs qu’en Europe, dès lors que le nom même de Renaissance ne désigne rien d’autre que la prétention qu’eurent les Européens à se réserver l’usage exclusif du progrès en histoire ? »

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