La liberté intenable de Jean-Christophe Bailly

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Chaque essai de Jean-Christophe Bailly est une incitation à la réflexion toujours brillamment reconduite. Naissance de la phrase rassemble deux textes sur le langage, s’attachant tout particulièrement à la part qu’y prend notre relation au monde selon deux points de vue, anthropologique et poétique.

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Dans ses notes sur Baudelaire, heureusement restituées et éditées par Chloé Laplantine, Émile Benveniste cite dans un folio, à l’appui de la verbalisation de l’émotion qui le préoccupe, le poète de Paterson, William Carlos Williams : « La poésie est un langage chargé d’émotion. Des mots organisés rythmiquement. » Cette annotation, Jean-Christophe Bailly l’a sans nul doute eue en tête dans Naissance de la phrase, lui qui se réfère au grand linguiste dans les deux textes sur le langage que comprend son court essai, fondant même le second à partir du poème de William Carlos Williams.

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Lire Jean-Christophe Bailly est toujours une formidable incitation à la réflexion. Quand il est question de poésie dans ses essais, il faut pleinement accepter de se laisser porter, et souvent dériver au gré de pensées inapaisées. Cette qualité incitative, de mise en éveil des sens, inhérente à sa prose critique, est trop rare pour ne pas en guetter la réapparition régulière, mais discrète, dans le flot des publications.

Cet éveilleur de La Légende dispersée du romantisme allemand se double d’un contemporain poète et essayiste aux attaches profondes mais parmi les plus libres qui soient. Depuis les années 1970, on l’aura vu ainsi explorer les marges surréalistes les plus téméraires de l’après-guerre (Jean-Pierre Duprey, Stanislas Rodanski…), lier sa cause, en philosophe de formation qu’il est, aux auteurs de L’Absolu littéraire, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, arpenter le théâtre avec Georges Lavaudant. Pour l’essentiel, car l’attention de Bailly à la réalité du monde qui nous entoure est sans repos, mettant à mal ses représentations, exemplairement dans Le Dépaysement (2011), exploration d’une France invisible, mystérieuse dans ses aspects les plus communs, que son anthropologie politique restitue à la façon, déjà, du préfacier de La Légende dispersée : « […] hors des portes de la ville, il y a sans tarder la forêt, mais l’énigme ne fait pas que quitter la ville, elle y revient… »

Quel que soit le point de vue qu’il adopte (poétique, sociopolitique, philosophique…), deux mots-clés, « provenance » et « précédence », orientent de façon décisive la pensée de Jean-Christophe Bailly, donnés dans le sens d’une ouverture, toujours à actualiser, au défi de quelque repliement identitaire ou destinal.

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Naissance de la phrase, comme souvent dans les essais que publie Bailly, procède de deux communications (conférences) qui peuvent être lues dans le prolongement de récents ouvrages constitués à l’identique, notamment L’Élargissement du poème, paru en 2015. Ce qui lie les deux textes de Naissance de la phrase est donc une réflexion sur le langage. Car « la » phrase au sens générique qui lui est ainsi prêté peut être entendue comme l’« unité du discours » formalisée par Émile Benveniste, à laquelle se surajoute, sans aucun doute dans l’esprit de Bailly, la totalité de signification que lui attribue Philippe Lacoue-Labarthe.

Plus précisément, dans le premier texte, « Naissance de la phrase », en se mettant dans les pas de l’ethnologue Hélène Clastres, Jean-Christophe Bailly veille à associer le langage, et son apprentissage dans la langue d’une communauté, à l’espace de vie où va croître la question du sens qui l’innerve. Un rite observé par l’ethnologue dans les années 1970 dans la forêt paraguayenne auprès des Indiens tupi-guaranis, peu avant la naissance d’un enfant, lui en donne la pleine matière. Pour les Indiens, il s’agit d’identifier symboliquement la venue au monde à la parole, pour « garantir une issue, aménager à la parole de l’enfant à venir un chemin dans le monde, inquiétude qui peut s’entendre aussi comme le fruit du désir que la langue elle-même soit reçue et recevable et qu’il y ait entre elle et le monde où elle va s’introduire une sorte de contrat ».

Dans cette « interférence » supposée entre le « chemin ainsi tracé » qui « approprie le nouveau-né à sa parole et inscrit celle-ci, ou sa possibilité, dans le monde qui le reçoit », Bailly veut voir toute la part énigmatique d’un monde « déjà là », et où le langage vient s’inscrire. S’appliquant à y percevoir cette « antériorité absolue où le langage a dû puiser pour être et pour devenir », ce « monde muet auquel il renvoie et d’où il provient », c’est aussi, à travers le langage, de la signification de l’existence qu’il est question, et l’on peut lier ici sa réflexion à tout un courant de la pensée phénoménologique ressourçant cette question de la signification de l’existence en quelque endroit du monde, empli de sa « matière phénoménale », vierge de tout discours humain.

Incontestablement généreux, savant, le recours dans le développement de ce premier texte, « Naissance de la phrase », à Émile Benveniste et à sa notion d’« intenté », même entouré qu’il est de précautions, paraîtra néanmoins quelque peu forcé, en ce que cet « intenté » (le sens, conçu globalement) est pour Benveniste au ressort de « l’invention de la pensée dans le discours », comme le souligne Chloé Laplantine. Quand il s’agit pour Bailly de spéculer « une sorte de précédence du sens à lui-même », rien de tel en tout cas ne peut être assuré, selon Chloé Laplantine et Gérard Dessons (voir sous l’onglet Prolonger les références), ni dans les Problèmes de linguistique générale ni dans le Baudelaire, d’un linguiste passionné de poésie, qui n’a jamais voulu passer pour philosophe.

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C’est donc dans « Le recommencement du poème », second texte de l’essai, que l’on guettera plus volontiers cette expérience sensible du monde, comme mode « élargi » de saisie du sens, qui anime de façon diffuse le premier texte de Naissance de la phrase. Et tout particulièrement, cette autre naissance de la phrase dans un phrasé singulier en un « courant vivant où le poème se recharge », comme le note Bailly, qui poursuit :

« […] ce qui a lieu alors pour le poème, quant au poème, et quelle que puisse être sa tension avec l’epos, ou vers des modes narratifs ou documentaires, c’est qu’il ne sépare pas ce qui habite cette tension de ce qui traverse la rue ou se pose sur un arbre, c’est qu’entre un évier où l’on remplit un verre d’eau et l’écho d’un bombardement, entre une femme que l’on regarde s’en aller dans une rue et l’air, la couche de temps où passe ou s’enfonce cette rue, le contact est maintenu et même renforcé. »

À supposer que cette phrase du poème « en tension » brûle par les deux bouts, qu’elle ne connaisse ni de début ni de fin, comme s’applique à le démontrer Bailly, ce serait alors, comme Benveniste lui-même, d’un « intenté émotif », d’un « intenté affectif » sécrété par le poème, qu’il faudrait parler. Et libre à Bailly de percevoir cette « tonalité du sens » du poème, de son chant, dans « l’écoulement même du monde (du temps) tel que les choses le dictent ».

Par exemple, dans ces vers de Paterson (trad. Yves di Manno) :

« […]
Nulle défaite n’est seulement faite de défaite – puisque
le monde qu’elle révèle est un territoire
                dont on n’avait jamais
                                  soupçonné l’existence. Un monde
perdu,
                un monde impensable
                                  nous attire vers d’autres territoires
et nulle blancheur (perdue) n’est plus pure que le
souvenir de la blancheur

Avec le soir, l’amour s’éveille
                 bien que ses ombres
                                   qui n’existent qu’en vertu
de la lumière solaire –
                soient gagnées par le sommeil, lâchées par
                                                       le désir

L’amour sans ombres s’étend à présent,
                qui ne s’éveille
                                   qu’avec la montée de
la nuit.
[…] »

Resterait à dissocier le poème de toute idée qu’il se ferait de lui-même, et à l’accorder à cette prose intenable du monde avec William Carlos Williams mais aussi Cesare Pavese, Louis Zukofsky, comme y convie dans son essai Jean-Christophe Bailly – ce pourrait être Charles Reznikoff ou Denise Levertov pour les poètes états-uniens. Pour ce faire, le temps physique, naturel qui s’écoule – auquel « Le recommencement du poème » en appelle de nombreuses fois – devrait être rapporté au temps vécu humain, qui est l’exact envers du temps du monde, selon Émile Benveniste.

« Le pur jailli hölderlinien », si cher à Jean-Christophe Bailly, y figurerait incomparablement l’espace-temps du poème qui s’invente, toujours recommencé, au sortir de l’ineffaçable chrysalide du temps vécu, du temps du monde.

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Jean-Christophe Bailly, Naissance de la phrase, éditions Nous, 80 p., 12 euros.

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Voir sous l’onglet Prolonger les principales références bibliographiques liées à cet article.

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