«Un jour dans la vie de Billy Lynn», le karma cinéma d'Ang Lee

Par

Entre film de guerre et comédie musicale, expérimentation numérique et sagesse hindoue, Un jour dans la vie de Billy Lynn, sorti mercredi 1er février, est l'occasion idéale pour chanter les louanges de son auteur, cinéaste à nul autre pareil dans le paysage contemporain : Ang Lee.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Bande-annonce d'« Un jour dans la vie de Billy Lynn », de Ang Lee © SonyPicturesFr

Le nom d’Ang Lee n’est pas de ceux spontanément cités parmi les grands cinéastes d’aujourd’hui. À tort. Depuis vingt-cinq ans – premier film : Pushing Hands, 1992 –, le cinéaste américain né à Taïwan en 1954 bâtit une des œuvres les plus fortes du cinéma contemporain. Mais cette œuvre n’a rien, ou presque rien, qui fasse correspondre son auteur à l’image de ce que ce petit mot redoutable, auteur, en est venu à signifier au cinéma. D’où le fait qu’on ait tendance à négliger Lee, à supposer un peu hâtivement qu’il ne s’engage que sur des projets d’occasion. À le tenir pour un faiseur ou, carrément, à juger ses efforts indignes de considération.

Certes Lee a presque toujours collaboré avec le même scénariste, l’honorable James Schamus, professeur de cinéma à l’université de Berkeley. Mais à l’exception du vétéran Sihung Lung, partenaire des débuts, puis de Toby McGuire, jamais – c’en est presque un exploit – il n’a travaillé deux fois avec le même acteur. Surtout, il n’a cessé de changer de genre d’un film à l’autre. La liste a de quoi donner le vertige et décourager l’examen critique. Dans le désordre et sans préférence : l’action avec Hulk (2003), le costume d’après Jane Austen avec Raison et sentiments (1995), le sabre avec Tigre & Dragon (2000), le mélodrame avec Lust, Caution (2007), le western avec Chevauchée avec le diable (1999), la romance gay avec Le Secret de Brokeback Mountain (2005), la chronique seventies avec Ice Storm (1997). J’en passe, jusqu’à ce mélange de film de guerre et de comédie musicale qu’est Un jour dans la vie de Billy Lynn, sorti ce mercredi 1er février.

Malgré des prix dans les festivals les plus prestigieux – Berlin, Venise – et une moisson d’oscars, malgré aussi d’immenses succès, Ang Lee n’est donc pas devenu une star du cinéma international. Aucune étude n’a été publiée sur lui, en France en tout cas – aux États-Unis, il existe une monographie. Son nom est connu, mais rien de spécial ne lui est spontanément associé : tout reste à faire. Reprenons donc. Demandons ce qui permet d’affirmer qu'Ang Lee compte parmi les grands cinéastes de ce temps et que son œuvre surpasse celles de maintes fausses valeurs pourtant mieux cotées à la bourse des auteurs. La capacité à varier les genres est un indice. Non que la versatilité soit en elle-même un titre – l’auteur, au cinéma, c’est plutôt l’inverse, en tout cas dans son acception contemporaine : celui qui tient sa ligne et reste fidèle à sa batterie de thèmes maison… –, mais il se pourrait que l’une des clés du talent de Lee soit là, c’est-à-dire dans ce que je suggère d’appeler sa plasticité.

Le cinéaste a traité à plusieurs reprises des difficultés à s’adapter dans des contextes étrangers, voire hostiles. Sa « trilogie » liminaire – Pushing Hands (1992), Garçon d’honneur (1993) et Salé, sucré (1994) – est notamment une description des rapports culturels entre l’Asie et l’Amérique. L’œuvre commence ainsi – ouverture de Pushing Hands – par quinze minutes entièrement dénuées de dialogues, qu’il n’est pas mal de garder en tête quand on songe aux films suivants. Une petite maison aux États-Unis. Un vieil homme taïwanais – Sihung Lung – s’affaire à sa routine matinale, exercices de kung-fu, thé, etc., tandis que dans la pièce voisine, une jeune femme blonde – Deb Snyder – suit la sienne : écriture à la machine, café… Rien que des gestes se déroulant les uns à côté des autres, sans aucune communication entre eux. Et pour cause : le vieil homme ne connaît pas un mot d’anglais, la jeune femme pas un mot de chinois. Il est son beau-père, mais il faudra pour le comprendre qu’entre en scène un troisième personnage, le fils et mari.

Dans une économie et un contexte sans commune mesure, L’Odyssée de Pi a répété à vingt ans de distance cette cérémonie, voire cette calligraphie d’habitudes à la fois mitoyennes et radicalement différentes. Sur fond de feu d’artifices numériques et au sein d’une embarcation de fortune, un jeune garçon et un tigre sont contraints d’affronter ensemble l’océan, la faim et les embruns. Au terme du périple, les nommés Piscine – le garçon – et Richard Parker – la bête – auront appris à se tolérer, à cohabiter, mais surtout pas à devenir amis. Plasticité, en effet, ne veut pas dire naïveté, même si L’Odyssée de Pi peut être vu comme un film pour enfants et même s’il y a bien chez Ang Lee le projet d’une alliance entre les règnes, et pas seulement humains.

Avant d’être une philosophie, l’adaptation anguienne n’est bien souvent rien d’autre qu’une stratégie de survie. Laquelle peut tourner à l’équilibrisme de haut vol, ainsi qu’il apparaît dans la plus belle scène du hit mondial Tigre & Dragon. Le vieux maître Chow Yun-fat et l’impétueuse débutante Zhang Ziyi s’affrontent au faîte d’immenses bambous. Les tiges ploient sous leur poids, sans toutefois parvenir à les précipiter dans le vide : les deux guerriers ont au contraire l’air, soudain, de danser sur des trampolines. La leçon de souplesse vaut-elle aussi pour un cinéaste ayant nettement plus que la moyenne alterné les décors et les humeurs ? On ne prend pas de risque inconsidéré en le supputant. 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale