Arte, Néandertal et le poisson d'avril...

Arte, en guise de poisson d'avril, a diffusé un faux documentaire, un « documenteur », mais en tablant sur l'imposture canularesque pour susciter la réflexion chez les télespectateurs, ainsi que s'en explique d'une façon passionnante, pour Le Monde, le préhistorien Nicolas Teyssandier...

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Début 2016, un simple coup de fil et me voilà entrainé dans l’aventure d’un film au carrefour des genres. « Documenteur », je n’avais même jamais entendu ce terme quand le réalisateur Jacques Mitsch m’appela pour me parler de son nouveau projet cinématographique : réaliser un film qui parlerait de science sur la base d’un canular et serait diffusé sur Arte le 1er avril 2017. Nous étions alors en début d’année 2016 et j’avais simplement eu le réflexe de faire un rapide tour des moteurs de recherche où j’avais trouvé la définition suivante : « canular qui tout en ayant l’apparence d’un vrai documentaire présente une histoire fictive ou défend une thèse farfelue ». Ah oui, je dois vous dire tout de suite que je suis préhistorien de mon état et archéologue au CNRS. C’est à ce titre que j’étais contacté pour jouer le rôle de conseiller scientifique. Mais quand même, utiliser mes connaissances au service d’un réalisateur pour lui prêter main forte dans la confection d’un canular, n’était-ce pas quelque chose d’antinomique ? [...]

Mais revenons à notre documenteur diffusé le 1er avril dernier sur ARTE que j’ai co-écrit avec Jacques Mitsch, son réalisateur, et Coralie Miller. On y suit les traces de deux archéologues, Juanita Cortes et Nicolas Darvain (mon alias), lancés dans une enquête autour d’une intrigante sépulture, redécouverte dans le fantastique capharnaüm d’une grange basque où un explorateur des débuts du 20e siècle avait entassé pêle-mêle ses trouvailles. Son héritier allait la mettre aux enchères quand les archéologues la repèrent sur le web et interviennent pour en révéler ses secrets.

Ce bloc de terre plâtré contient des ossements qui s’avèrent rapidement être les vestiges archéologiques d’une inhumation volontaire. Dès lors, à grand renfort d’analyses en laboratoire (il faut faire «science» pour faire vrai), l’incroyable découverte révèle peu à peu ses mystères : ceux d’une femme Homo sapiens sapiens, morte en couche il y a 25 000 ans et portant un fœtus néandertalien. Une véritable révolution scientifique aux sources du métissage primitif… Outre cette prétendue bombe archéologique, désamorcée au final, le film nous amène au-delà, dans les implications contemporaines de ce métissage pluri-millénaire avec Néandertal. Ces dix dernières années, les plus grandes revues scientifiques mondiales ont fait leur une du métissage entre Néandertal et sapiens et sur les 1 à 4 % de ces gènes archaïques qui subsistent aujourd’hui dans le génome des populations eurasiatiques. Des chercheurs vont encore plus loin et travaillent désormais sur l’implication fonctionnelle de ces gènes. [...]

 

Le canular sert donc de prétexte à une histoire fictive (celle de cette fausse sépulture entièrement reconstituée) mais aussi farfelue. Et pourtant, c’est là que le documenteur prend toutes ses vertus pédagogiques, en nous conduisant à réfléchir sur les frontières du vrai et faux et les enseignements que l’on peut en tirer. En nous trompant, en nous faisant rire à travers des éléments proches du nonsense (du brouillard et des rafales pour ce néandertalien d’aujourd’hui aux prises avec un simulateur automobile en réponse à l’environnement hostile toujours dépeint dans les docufictions sur les Hommes de la préhistoire), ce genre nous pousse dans nos retranchements, nous interroge sur le pouvoir des mots et des images, sur le pouvoir de la narration et du récit quand ceux-ci nous convoquent dans une intrigue où enchaînement et le rythme des événements rendent délicats la prise de recul instantanée.

Il nous invite à la prudence aussi, à nous départir de toute certitude, à accepter que certaines données ou avancées scientifiques sont temporaires. Que l’on pense par exemple aux avancées prodigieusement rapides de la paléogénétique et à leur implacable réfutation des travaux antérieurs : la génétique nous a tout d’abord révélé notre stricte différence génétique avec Néandertal , excluant tout métissage, avant de progresser et de démontrer un métissage entre nos ancêtres et néandertal. Nous devons l’accepter, et la réfutabilité est en épistémologie un critère de scientificité, comme l’a exprimé le philosophe des sciences Karl Popper : une proposition réfutable est scientifique, celle qui ne l’est pas relève de la méta-physique.

À lire in extenso sur le site du monde.fr

 

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