Comment l'affiche de Dieudonné illustre la haine antisémite toujours recommencée

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Il y eut l'affiche de la liste dite « antisioniste » présentée en Île-de-France aux élections européennes de juin 2009 par Dieudonné. Il y eut, en décembre 2008 au Zénith, le barouf antisémite du prétendu « comique » en l'honneur du révisionniste Faurisson. Ces deux manifestations s'inscrivent comme le reflet ténébreux d'une aversion fatale : celui qui la ressent l'attribue à ceux qu'elle vise. Une telle haine, aussi nauséabonde qu'instructive, mérite une visite guidée, qui occupe le XXe siècle et culmine – dans la bassesse – en avril 1944.

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Voilà donc l'une des trouvailles les plus travaillées de Dieudonné : cette affiche électorale en vue des élections européennes de juin 2009. Le climat tient du film SM. On est plus proche de Portier de nuit...

...que du Dictateur:

Dieudonné semble réprimer un salut nazi qui le démangerait (comme Peter Sellers dans Docteur Folamour) et le rabbin, à gauche de l'affiche électorale, est privé de nom (l'innommable, en somme).

Renseignements pris au Théâtre de la Main d'or (Paris XIe) auprès de collaborateurs de Dieudonné, le rabbin existe en chair et en os, il s'appelle Shmiel Mordche Borreman et son nom ne figure pas puisqu'il soutient sans participer. Quant à la gestuelle de la tête de liste, elle renvoie au folklore qu'instaure Dieudonné – ses sbires peinent à l'expliquer – consistant à « glisser des quenelles » (mettre dans le... baba en quelque sorte) chez tout ce qu'exècre le drille « antisioniste » (ainsi qu'il le précise à la toute fin de cette vidéo).

La quenelle, véritable serpent de mer de la rhétorique du pitre, apparaît au début de cette vidéo (on n'est pas obligé de cliquer!) d'un scandale concocté fin 2008 au Zénith. Il fallait, en ces Jeux Olympiques de l'antisémitisme, aller plus vite, plus haut, plus fort. Parole de Dieudonné, le 26 décembre 2008: « Je me suis dit faut que je trouve une idée sur ce Zénith, une idée pour leur glisser une quenelle. J'ai réfléchi, évidemment que j'ai réfléchi, ça m'arrive. Et donc je me suis inspiré de la dernière critique, très élogieuse, de Bernard H. Lévy [huées dans la salle], qui décrivait mon dernier spectacle au Zénith comme "le plus grand meeting antisémite depuis la deuxième guerre mondiale". Il me laissait une petite marge de progression difficile. Je me suis dit: "Il faut que je fasse mieux."»

L'homme de main de l'histrion, son technicien parfois promu « régisseur » (Jackie, voir ici à 0'35"), se pointa donc sur scène, « dans son habit de lumière » (pyjama + étoile jaune), lors de cette funeste corrida de la mémoire. Alors fut donc remis un « prix de l'infréquentabilité et de l'insolence » au négationniste Robert Faurisson. Face à tant d'animadversion, le titre d'un libelle antisémite paroxystique de l'occupation nazie saute aux yeux: Je vous hais!

Cette «haine pour haine, dent pour dent», ce commandement d'abhorrer pour avoir été honni, cette prétention à devenir tigre altéré de sang au nom d'un passé de bouc émissaire, ce déversement de fiel fantasmagorique du Zénith de décembre 2008, s'avère siamois du dégorgement de malveillance hallucinatoire du Je vous hais! d'avril 1944.

Tout est parti d'un débat à la Chambre des députés le 2 février 1925. Le « Cartel des gauches » a triomphé l'année précédente, le radical Edouard Herriot est président du conseil, son allié socialiste, Léon Blum, est pris à partie dans l'hémicycle par la droite nationaliste, lors d'échanges à propos de l'ambassade de France près le Vatican. Sous une pluie d'affronts antisémites, Léon Blum aurait fini par lâcher: « Je vous hais! »

Aucune trace de ces trois mots dans le compte-rendu paru au Journal officiel de la République française. Mais la formule est reprise à l'envi par la droite française (cf. Jean Guiraud dans La Croix du 6 novembre 1936) et surtout par l'extrême droite.

À cet égard, la séance du 6 juin 1936 à la Chambre est une apothéose. Il s'agit de la présentation du ministère Léon Blum. Edouard Herriot est au perchoir (il remplace Fernand Bouisson, dont le règne aura duré près de dix ans). Le gouvernement de Front populaire comporte une singularité promise à un grand avenir : trois femmes (Cécile Brunschvicg et Irène Joliot-Curie, sous-secrétaires d'État à l'Éducation nationale, plus Suzanne Lacore, sous-secrétaire d'État à la Santé publique).

Si bien que lorsque le député Xavier Vallat (le futur commissaire général aux questions juives de l'occupation) prend la parole, pour exprimer sa défiance après Paul Reynaud et Jean Le Cour Grandmaison, l'atmosphère est d'abord presque bon enfant dans une assemblée qui se découvre un peu moins mâle:

M. le président. La parole est à M. Xavier Vallat, pour développer son interpellation. (Applaudissements à droite).

M. Xavier Vallat. Mesdames, messieurs... (Rires et applaudissements).

M. André Le Troquer. C'est la première fois qu'on le dit à la tribune française et c'est au parti socialiste qu’on le doit.

M. Xavier Vallat. Je l'en remercie. Je ne le remercierai d'ailleurs que de cela.

Mais très vite l'intervention dégénère et les choses se gâtent. D'abord à propos des émeutes du 6 février 1934. Le président Herriot interrompt la séance. Elle reprend ainsi:

M. Xavier Vallat. Pour faciliter la tâche de M. le président, je ne poursuivrai pas ce paragraphe et je passerai au dernier.

Il est une autre raison qui m'interdit de voter pour le ministère de M. Blum : c’est M. Blum lui-même.

Votre arrivée au pouvoir, monsieur le président du conseil, est incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné...

M. le président. Prenez garde, M. Vallat.

M. Xavier Vallat. ...par un juif. (Vives réclamations à l'extrême gauche et à gauche.)

A l'extrême gauche. A l'ordre !

(A l'extrême gauche et à gauche, MM. les députés se lèvent et applaudissent M. le président du conseil.)

M. le président. Monsieur Xavier Vallat, j’ai le regret d’avoir à vous dire que vous venez de prononcer des paroles qui sont inadmissibles à une tribune française. (Vifs applaudissements à gauche, à l'extrême gauche et sur divers bancs au centre.)

M. Xavier Vallat. Je n'ai pas pris cela pour une injure. (Interruption à l'extrême gauche).

M. le président, s'adressant à l'extrême gauche. Messieurs, seul votre silence peut donner quelque autorité à mes observations. (Applaudissements à gauche et à l'extrême gauche.)

Je voudrais donc, par égard pour cette solidarité nationale qui a été tout à l'heure plusieurs fois invoquée, vous prier, d'abord, monsieur Vallat, de retirer ces paroles. (Vives interruptions à droite.)

A droite. Pourquoi?

M. le président. Messieurs, vous me ferez l'honneur de croire que le jour où l'on attaquerait l’un d'entre vous pour des questions de religion, je le défendrais de la même façon. (Applaudissements.)

M. le président du conseil. Je demande la parole.

M. le président. Non. C’est à moi seul qu'il appartient de régler l'incident, j'en ai la responsabilité, je veux la prendre.

M. le président du conseil. Permettez-moi au moins de dire un mot.

M. le président. Non, monsieur le président du conseil.

Monsieur Vallat, je vous demande donc de retirer vos paroles.

M. Xavier Vallat. Mais c'est une constatation historique, monsieur le président; je demande à m'expliquer. (Vives interruptions à gauche et à gauche.)

M. le président. Dans ces conditions, pour les paroles que j'ai entendues, je vous rappelle à l'ordre avec inscription au procès-verbal. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et à gauche – Exclamations à droite.)

M. Xavier Vallat. Messieurs, je ne comprends pas bien cette émotion car, enfin, parmi ces coreligionnaires, M. le président du conseil est un de ceux qui ont toujours – et je trouve cela tout naturel – revendiqué avec fierté leur race et leur religion.

M. le président du conseil. C'est vrai.

M. Xavier Vallat. Alors, je constate que, pour la première fois, la France aura eu son Israël. (Interruptions à l'extrême gauche.)

M. André Le Troquer. Cela nous change des jésuites.

M. Xavier Vallat. J'ajoute que, contrairement aux espérances de M. Jéroboan Rothschild, il ne se sera pas appelé Georges Mandel.

Messieurs, si notre ancien collègue M. Georges Weill, avec qui j'avais des relations fort cordiales, était ici, il ne manquerait pas de m'accuser, une fois de plus, d'antisémitisme à la Hitler. Mais, une fois de plus, il se tromperait.

Je n'entends pas oublier l’amitié qui me lie à mes frères d'armes israélites. Je n'entends pas dénier aux membres de la race juive qui viennent chez nous, le droit de s'acclimater comme tant d'autres qui viennent se faire naturaliser. Je dis, parce que je le pense, – et j'ai cette originalité ici, qui quelquefois me fait assumer une tâche ingrate, de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas (Applaudissements à droite. – Exclamations à gauche et à l'extrême gauche) – que, pour gouverner cette nation paysanne qu'est la France, il vaut mieux avoir quelqu'un dont les origines, si modestes soient-elles, se perdent dans les entrailles de notre sol, qu'un talmudiste subtil. (Protestations à l'extrême gauche et à gauche.)

A gauche et à l'extrême gauche. La censure !

M. le président. Monsieur Vallat, président de cette Assemblée, je ne connais, quant à moi, dans ce pays, ni juifs, comme vous dites, ni protestants, ni catholiques. Je ne connais que des Français. (Vifs applaudissements à gauche, à l'extrême gauche et sur divers bancs au centre.)

M. Xavier Vallat. Je n'ai pas dit le contraire. J'ajoute que lorsque le Français moyen pensera que les décisions de M. Blum auront été prises dans un cénacle où figureront, à leur ordre d'importance, son secrétaire, M. Blumel, son secrétaire général, M. Moch, ses confidents, MM. Cain et Lévy, son porteplume, M. Rosenfeld, il sera inquiet. (Exclamations et bruit à l’extrême gauche et à gauche.)

A gauche et à l'extrême gauche. La censure !

M. André Le Troquer. C’est indigne de M. Vallat !

M. le président. Je dis à M. Vallat – et sans mettre dans mes mots la moindre menace, mais en les prononçant au nom du sentiment que j'ai de mon devoir – qu'il doit arrêter là les explications qu'il vient de donner, pour ne pas employer d'autre expression, et sur lesquelles j'ai dit ce qui convenait.

S'il continuait surce ton et sur cethème, je serais obligé de faire ce que me conseillerait mon devoir. Mais je pense que l'incident ainsi réglé est clos. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche et à gauche. – Protestations à droite et sur divers bancs au centre.)

Après ce vif incident symptomatique et anticipateur à plus d'un titre, voici comment le futur complice français de la destruction nazie des juifs d'Europe concluait son intervention du 6 juin 1936, à la tribune de la Chambre (on notera, dans les deux derniers paragraphes, ce complexe d'infériorité qui autorise l'antisémite à passer à l'action, comme pour se créer un handicap favorable):

M. Xavier Vallat. Si nous n'avions à nous préoccuper que de nos personnes, nous aurions déjà oublié le «Je vous hais» qui a jailli un jour du cœur de M. Léon Blum à notre encontre.

Mais il s'agit de quelque chose qui nous domine, de ce que rappelait hier, M. le président de la Chambre, des destins du pays, de notre pays, de l'avenir de la race, de notre race. (Interruptions à l'extrême gauche.)

Devant les problèmes qui se posent, nous savons que nous ne pouvons avoir avec vous, sur les choses importantes, ni sensibilité ni réactions communes.

Par ailleurs, votre passé, votre long passé dans l'opposition nous a prouvé surabondamment que vous étiez un esprit supérieur, qui se refusait à voir les humbles réalités de la vie.

Nous ferons donc, pour notre compte, tout ce que nous pourrons pour que ne reste pas au gouvernail du navire «France» un pilote qui, les yeux perdus dans les nuées, nous conduira infailliblement vers tous les naufrages. (Vifs applaudissements à droite et sur divers au centre.)

L'éternel retour du même

Cette histoire du « Je vous hais! », prononcé par Léon Blum, court d'âge en âge. On la trouve chez Robert Brasillach (pp. 160-161 des Lettres à une provinciale et autres articles de Je suis partout (1936-1937, ici en PDF): «Sur la foi des fascistes, vous vous imaginez peut-être que M. Blum est l'homme du "Je vous hais"? Vous avez tort. Il est l'homme qui, dans les Nouvelles Conversations de Goethe avec Eckermann, déclare avoir demandé toujours "à tous ceux dont je sentais la vie pénétrer un peu la mienne" (sic) – "M'aimez-vous?"»

Après guerre, à la page 28 du livre antisémite publié par le philosophe maurrassien Pierre Boutang en 1949 (La République de Joinovici, ici en PDF), voici ce qu'on lit à propos de Joseph Joinovici, ferrailleur juif et collaborateur (une aubaine pour le judéophobe): «Le goût d'anéantir une réalité qu'il sent impossible à acheter, qui lui échappera toujours et le décourage au point de faire renoncer à apprendre la langue qui la traduit, rejoint le cri du cœur de Léon Blum, le fameux Je vous hais, adressé à la moitié de la France, rend à jamais dérisoires et grotesques les lois sur la provocation à la haine contre un groupe d'habitants. Car, enfin, si ces lois n'étaient pas une grimace, si elles n'étaient pas faites seulement pour la défense d'un groupe de privilégiés, ce n'est pas à Jouy-en-Josas, mais entre quatre murs de prison que le prophète achèverait ses jours.» Ici, le droit à la liberté d'expression cache déjà le droit à l'antisémitisme. Et Léon Blum, qui s'apprête à mourir à Jouy-en-Josas, est renvoyé à la prison de Riom, sinon aux parages de Buchenwald dont il est revenu depuis moins d'un lustre...

Aujourd'hui encore, le «Je vous hais!» de Léon Blum hante ce blog raciste et négationniste. (Pour lire en PDF un article d'Henry Rousso sur les racines politiques et culturelles du négationnisme en France, cliquer ici.)

En 1958, on eut droit à Daniel Mayer ou Je vous hais!, que publia Lectures françaises, mensuel fondé en 1957 par Henry Coston (1910-2001). La nécrologie du personnage publiée par l'Independent de Londres commence par cette phrase atrocement juste: «En France, l'histoire de l'antisémitisme est l'histoire de la France elle-même.»

Comme le rappelait Paul Bleton dans un article d'Études littéraires (1978) intitulé «L'impossible portrait de l'antisémite ou l'impossible, portrait de l'antisémite» (ici en PDF):

«La légèreté des contraintes formelles permet la génération d'un nombre pratiquement infini de formules depuis l'épaisse rhétorique des auteurs de l'opuscule Je vous hais! (Sicard, Bougère, Teisseire, Coston, Prof. Montandon) jusqu'à la verve assassine de Céline: après tout l'intérêt de l'opération résidant moins dans les variations qu'elle permet que dans le ressassement du signifiant honni. Et dans la répétition de la copule.

Quelque part en effet ces textes antisémites ont un lien avec l'éternel retour du même: ils (se) répètent et ils égalent. Ils égalent le Juif à toute l'ignominie du monde, et le monde à cette formule "derrière, le Juif"; ils disent toujours la même chose, transformant par là l'insistance rhétorique en consistance conceptuelle — Bagatelles [pour un massacre], antidialectique dans le propos (thème de la méfiance face aux "Idééas") l'est aussi dans le style: à le lire on n'est pas plus avancé mais on est secoué. Cela correspond bien sûr à une conception de l'histoire comme retour cyclique; le monde moderne, c'est-à-dire la décadence, commence avec Dreyfus. Et Blum répète Dreyfus, l'Histoire n'est qu'une forme ignoble de la tautologie.»

Renversement hallucinant

À la Bibliothèque nationale de France, «Je vous hais!» s'offre à la consultation: «Le bon à tirer de ce magazine a été donné le 15 avril 1944 sur le marbre de l'imprimerie spéciale du bureau centrale de presse et d'informations. Maurice-Ivan Sicard étant son directeur. Les articles et documents de cette publication ont été réunis par Henry Coston, directeur du CAD.»

Le Centre d'action et de documentation (CAD), fondé en 1941, prétend verser dans la propagande antimaçonnique (il s'est installé dans les locaux de La Grande Loge de France, rue Puteaux dans le XVIIe arrondissement de Paris). Mais le prurit antisémite travaille plus que jamais Henri Coston. Pour Je vous hais!, il s'est adjoint son exact contemporain, stakhanoviste des ondes et des gazettes nazies, Robert Jullien-Courtine (1910-1998). Celui-ci devait quitte Paris le 14 août 1944 pour Baden-Baden puis Sigmaringen, avant de gagner l'Italie, où il fut arrêté le 9 janvier 1946 à Merano. Condamné le 12 décembre 1946 à 10 ans de travaux forcés, peine réduite en 1948 à deux ans par le président de la République, Robert Jullien-Courtine est libéré mais interdit de toute responsabilité sur les ondes françaises par une commission d'épuration. Il se reconvertit dans la gastronomie, se fait engager au Monde par Hubert Beuve-Méry, qui, selon la légende, le présentait parfois comme «notre meilleur collaborateur». Il signait La Reynière ou Robert J. Courtine. (1)

Pour Je vous hais!, Henry Coston a également recruté Georges Montandon, (1879-1944), anthropologue, ethnologue, caution scientifique du Commissariat général aux questions juives, directeur de la revue antisémite L'Ethnie française. Georges Montandon avait rédigé la brochure Comment reconnaître le Juif? Il proposait de défigurer radicalement les «trop belles femmes juives», notamment les comédiennes, en leur coupant le nez. Georges Montandon devait être abattu par la Résistance dans sa maison de Clamart le 3 août 1944 mais il put en réchapper et mourut en Allemagne, à Fulda (Hesse), le 30 août 1944, des suites de ses blessures.

Georges Montandon, d'origine suisse, entendait établir davantage d'ordre racial dans l'antisémitisme, qu'il jugeait par trop insensé, d'une France occupée sujette aux fantasmagories céliniennes plutôt qu'à la taxinomie nazie. La divagation des esprits est illustrée par cette caricature de Ralph Soupault, après que le gouvernement de Vichy eut interdit Les Beaux Draps en zone non occupée le 4 septembre 1941.

Parue en première page de Je suis partout du 10 janvier 1942, la charge représente le ministre de l'Intérieur, Pierre Pucheu, pratiquant un autodafé des trois pamphlets de Céline sous les applaudissements de Georges Mandel, Léon Blum et Edouard Daladier. Une fois de plus, en un renversement hallucinant, c'est le juif qui applaudit au brasier dont est victime l'antisémite...

(1) Dans l'un de ses ultimes papiers publié par Le Monde, avant que le grand âge et le courroux de journalistes comme Laurent Greilsamer ou Daniel Schneidermann ne le poussassent vers la sortie, Courtine, avec sa plume élégante à souhait, trouva le moyen de retrouver ses obsessions de jeunesse, en pestant contre un embouteillage parisien aux abords de l'ambassade... d'Israël et en fustigeant la «néfaste food» venue d'outre-Atlantique!

« Plus modernes que les flèches empoisonnées des Cafres et des Zoulous »

Dans Je vous hais! d'avril 1944, on retrouve semblable permutation: les juifs ne sont pas victimes du conflit mais fauteurs de guerre. Edouard Daladier l'a déclarée pour eux, «entre deux verres de pastis». Et ils «se portent à merveille». Maurice Ivan-Sicard, l'auteur de cet article inaugural de la brochure intitulé «Dernier avertissement», ose même ceci: «Et si parfois nous n'avons pas très bien déjeuné, vous et moi, nous devons nous consoler en remarquant que nos pauvres Juifs mangent et boivent bien, et préparent leur après-guerre au vu et su de tous.»

L'une des deux photographies illustrant cette première double page présente des files de déportés devant des baraquements. Légende du cliché: «Juifs dans un camp de concentration. La nouvelle révolution fasciste vient de mettre tous les juifs, sans exception, dans des camps de concentration. Leurs biens furent saisis au profit des sinistrés de la guerre. Un exemple à méditer.»

La méditation ne s'arrête pas là. Maurice Ivan-Sicard conclut ainsi, à propos des juifs: «Contre cette peuplade négroïde et féroce dont les armes sont singulièrement plus puissantes et plus modernes que les flèches empoisonnées des Cafres et des Zoulous, nous demandons la proclamation immédiate d'une loi martiale aryenne.»

Le deuxième article, «L'enjuivement de la France», est signé Henry Coston. Il commence ainsi: «Si l'on en croit Edouard Drumont, les Juifs pénétrèrent en Gaule lors de la conquête romaine. Ils suivaient les légions de Jules César, comme les requins, dans les mers du sud, suivent les navires.»

En voici la fin: «Et tandis que la IIIe République s'écroule dans le sang de 100.000 de ses "citoyens", Israël, frappé dans ses œuvres vives, traqué comme un malfaiteur public qu'il n'a jamais cessé d'être, s'apprête à reprendre le bâton du Juif errant et à quitter cette France, où, hier encore, il était tout et où demain il ne sera plus rien. C'est alors que, reprenant l'apostrophe célèbre que Léon Blum lançait jadis à ses collègues nationalistes de la Chambre, cet éternel nomade pourra une dernière fois nous jeter à la figure le traditionnel: «Je vous hais!»»

Tandis que la déportation vers les camps d'extermination bat son plein, la haine viendrait des juifs. La contradiction, dans l'exultation antisémite, devient toujours un argument supplémentaire et donne aux êtres ciblés un caractère protéiforme et donc dangereux. Deux pages avant, on apprenait que les juifs faisaient bombance et préparaient leur triomphe de l'après-guerre, mais les voici déjà, chassés, qui errent à nouveau non sans avoir craché leur haine. Et le lecteur de se dire: décidément, ils sont partout.

Les juifs sont décrits comme «négroïdes»? Pourtant après une série d'articles de Henry Coston («Du Talmud aux protocoles: le plan juif de domination ne date pas d'hier», ou «Le terrorisme est l'arme des Juifs», ou encore de prétendues monographies sur les juifs et la presse, l'enseignement, l'armée, sans oublier «Les Juifs sabotaient la haute couture et la mode»), après «Le crime rituel chez les Juifs» toujours signé H.C., place au professeur Montandon et à sa «Synthèse de la notion d'ethnicité», puis à des pages abondamment illustrées sur le thème: «Comment ils se camouflent.» Avec à chaque fois la photographie d'une personnalité assortie d'une légende qui se veut stigmatisante, par exemple: «Il ne s'appelait pas Georges Mandel mais... Jéroboan Rothschild.» Pierre Dac, André Maurois et tant d'autres sont ainsi prétendument démasqués. Pour Léon Blum, on retrouve le patronyme dont l'affublait Gringoire avant guerre, Karfulkenstein (que devait reprendre Le Petit Larousse illustré en 1959!).

La contradiction fait une fois de plus flèche de tout bois dans l'imaginaire raciste: ils sont typés mais indétectables: «L'obligation du port, par les Juifs, d'un signe distinctif a mis en évidence un fait que l'anthropologie avait déjà discerné. À savoir que, contrairement à l'opinion généralement admise, il n'existe pas de type racial spécifiquement juif», lit-on dans Je vous hais!

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« Le caractère à la fois endémique et contagieux de la cruauté »

Léon Blum évoqua une fois son «Je vous hais!» de 1925. C'était dans un éditorial (il avait préféré ce magistère à un poste de ministre proposé par de Gaulle en 1945) du quotidien de la SFIO: Le Populaire. Dans le numéro daté des 11-12 août 1949, sous le titre «La Justice en politique», en caractère gras en haut à gauche de la Une, Léon Blum évoque un épisode de la guerre froide: l'éviction de jurés communistes à la Haute Cour, chargée de statuer sur quelques cas encore en suspens d'anciens collaborateurs. L'âme damnée du PCF, Jacques Duclos, a déclaré à la Chambre: «Nous sommes en présence de crimes qu'on ne peut juger qu'avec la haine au fond du cœur. La haine de ceux qui ont trahi la France est une haine sacrée.»

Léon Blum commente: «À moi aussi il m'est arrivé de jeter le mot "haine" du haut de la tribune. Je l'ai fait sans aucune trace de haine dans le cœur contre aucune personne déterminée, et je connais assez Jacques Duclos pour être sûr que son cas ressemble au mien.» Il faut reconnaître ici que le très fin politique, qui fut, près de six décennies plus tôt, l'un des meilleurs critiques littéraires de Paris pour La Revue blanche, n'est guère convaincant (mais cherchait-il à l'être en défendant Jacques Duclos?)...

En revanche, moins de huit mois avant son trépas, la suite de son propos s'élève à la hauteur d'une conclusion testamentaire: «Dans la même conscience du juge doivent cohabiter les haines rigoureuses contre le crime et l'impartialité scrupuleuse vis-à-vis de l'homme accusé du crime. Le terrible problème de toute justice politique est là (...) Je me suis demandé si lorsqu'on croit faire appel à la haine, passion souvent féconde, ce qu'on suscite chez l'homme n'est pas plutôt la cruauté, ce vieux résidu de cruauté déposé au fond de l'individu humain par des centaines ou des milliers de siècles de vie sauvage et qui, hélas!, remonte si facilement à la surface! Une des plus affreuses leçons des dernières années est la permanence de la cruauté au fond de l'homme, le caractère à la fois endémique et contagieux de la cruauté... Mais cela m'entraînerait trop loin et mon article passe déjà la mesure honnête.»

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C'est un universitaire longtemps communiste, Jacques Debouzy, mort à 80 ans le 27 décembre 2007, qui m'avait parlé pour la première fois du libelle d'avril 1944 Je vous hais! Jacques Debouzy, qui enseigna une trentaine d'années la littérature anglaise à l'École normale supérieure de Saint-Cloud, savait tout et ne publia rien. Il préférait un cours ciselé à une imposture cathodique. Il prenait plus de plaisir à régaler de sa prodigieuse érudition quelques amis – dont furent Olivier Todd ou Jean-François Revel –, qu'à épater la galerie. Un jour, j'étais allé le voir chez lui, rue Linné, avec un projet de maîtrise d'histoire sur l'itinéraire politique de Ramon Fernandez (1894-1944), passé du socialisme au fascisme. Au bout de deux heures, j'avais mon plan, ma bibliographie, la plupart de mes notes en bas de page, etc!

C'est à cette occasion que Jacques Debouzy en vint à cette publication paroxystique, Je vous hais !, évoquée par un livre de Jean Quéval, Première page, Cinquième colonne (Librairie Arthème Fayard, 1945), sur lequel il mit aussitôt la main, dans son appartement qui rétrécissait sous les piles de volumes.

À l'opposé de Jacques Debouzy, le beau-frère de Robert Brasillach, Maurice Bardèche (1907-1998), hantait le Quartier latin. Je le croisais à la bibliothèque Sainte-Geneviève, vieillard sale comme un peigne et accumulant les fiches (Robert Faurisson, au Zénith, fait étrangement penser à Bardèche, qu'a fort bien campé, en quelques lignes au vitriol, Mathias Énard dans son roman Zone, qui vient de recevoir le prix du Livre Inter). Bardèche publiait, comme un bénédictin dévoyé: nazi. Jacques Debouzy, tel un dandy mélancolique, gardait ce qu'il savait pour lui. En écrivant cet article bourré de liens (équivalents des fiches de jadis), j'espère néanmoins être plus proche de celui-ci que de celui-là...