Le festival de cinéma de Marseille déconstruit les mythes de l'Espagne

Par

La lecture des articles est réservée aux abonnés.

Il est toujours dangereux de s'intéresser à une rétrospective de cinéma sous le prisme de l'actualité. On risque d'imposer une lecture politique ou sociale à des œuvres plus complexes, de passer à côté de leur véritable pouvoir de subversion, par-delà les échos aux événements récents. Mais l'on ne voit pas comment échapper à ce réflexe douteux, à l'occasion de la programmation consacrée au cinéma espagnol contemporain proposée par le FID – la 25e édition se tient jusqu'à lundi prochain à Marseille.

D'un côté, une Espagne en ébullition, dont la crise économique et sociale surgie en 2008 s'est transformée en une crise politique profonde. Abdication début juin du roi Juan Carlos et mise à mal de la monarchie, recomposition en profondeur des mouvements « indignés » depuis 2011, fin du règne absolu des deux grands partis nés de la « Transition » (PP et PSOE), mort d'Adolfo Suarez (l'un des piliers de cette transition post-franquiste), tensions indépendantistes : tous les signaux annoncent la lente disparition d'un régime, celui dont les règles ont été fixées à la fin des années 1970, entre la mort de Franco (1975) et l'arrivée des socialistes au pouvoir (1982).

De l'autre, sur le grand écran marseillais, une dizaine de courts et longs métrages, représentant pour la plupart le jeune cinéma espagnol indépendant, qui s'appliquent à déconstruire l'Histoire officielle des dernières années, repenser l'archive, ouvrir d'autres récits. « Peut-être pour la première fois dans l'histoire en Espagne, le cinéma, d'une façon collective et consciente, a commencé à penser, et à filmer, politiquement, en faisant un portrait pas vraiment accommodant de l'histoire et du présent du pays », écrit Gonzalo De Pedro. Ce critique de cinéma, qui a pris en charge cet « écran parallèle » du FID, a longtemps assuré, avec d'autres, la programmation d'un festival de documentaires réputé, Punto de Vista, tous les deux ans à Pampelune, dans le nord de l'Espagne, par lequel sont passés la plupart des cinéastes montrés cette année à Marseille.

Un film, le plus excitant de tous, se détache d'emblée, et donne d'ailleurs son titre à la programmation : El futuro, de Luis Lopez Carrasco (déjà projeté à Locarno l'an dernier). C'est une reconstitution d'une fête d'anniversaire, à Madrid, en 1982, quelques jours après l'accession au pouvoir des socialistes (le film s'ouvre sur un extrait du discours d'alors de Felipe Gonzalez). On voit à peu près le projet : un réalisateur décide, en pleine crise espagnole, à un moment où l'horizon pour la jeunesse semble totalement bouché, de revisiter une époque où, à l'inverse, tout semblait possible. Où « l'avenir » serait forcément meilleur. Mais le spectateur d'aujourd'hui sait aussi que les promesses ne seront pas toutes tenues.